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9 février 2013 6 09 /02 /février /2013 07:05

Afghanistan en feu

Témoignage d'un engagé volontaire

Emmanuel Gargoullaud

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La guerre conduite pendant plus de dix ans en Afghanistan va-t-elle produire une nouvelle génération "d'écrivains combattants" ? Voici, en tout cas, un nouveau témoignage original.

60.000 hommes ! Parmi nos concitoyens, qui le sait ? 60.000 soldats, c’est le nombre particulièrement important de soldats français engagés sur le théâtre afghan depuis le début de l’intervention française. Ce chiffre est rappelé  par le général d’armée Ract Madoux dès sa préface (on observera qu’il est rare qu’un chef d’état-major en activité signe des avant-propos pour de tels ouvrages). Le caporal chef Emmanuel Gargoullaud est l’un de ces 60.000 soldats et il présente dans son livre le quotidien d’un escadron du Régiment d’infanterie char de Marine (RICIM). Emmanuel Gargoullaud s’est engagé en 1995 au 1er régiment de hussards parachutistes puis a rejoint le RICIM en 2004 où il sert en tant que spécialiste des ressources humaines. Ce témoignage intègre parfaitement la collection « Guerres et guerriers », car il illustre l’un des axes définis par le général de Eric Bonnemaison, directeur de la collection : il s’agit de  « témoigner d’une expérience opérationnelle  récente », dans le but de rendre compte de la réalité de la guerre sous sa forme la plus pertinente, la plus « vraie » aujourd’hui.

Le livre, rédigé à la première personne du singulier, rend compte du quotidien d’un caporal-chef français en Afghanistan. Le mandat d’Emmanuel Gargoullaud a duré six mois, du 1er décembre 2010 au 15 juin 2011, et nous en suivons le récit chronologique. On voit ainsi se dessiner un quotidien fait de surprises, telle la découverte de l’immense base américaine de Bagram ; mais aussi fait de routine. Le lecteur non averti réalisera à travers ce récit que le soldat sur le terrain possède de multiples « casquettes ». Il n’est pas seulement un combattant : l’auteur est, certes, conducteur d’engins blindés,  mais aussi responsable de l’échoppe La Sirène ou bien chargé d’encadrer des officiels. A son niveau, il laisse une large place à la description des opérations et des actions des soldats français sur le terrain et l’impact de la guerre sur le soldat se fait ressentir au fil du récit. Les moments les plus poignants de cet ouvrage concernent en particulier les disparitions malheureusement régulières de camarades. La mort et les blessures s’insèrent progressivement dans le quotidien des soldats français. La description du caporal-chef est spontanée, franche et distanciée.

Cet ouvrage intéressera particulièrement les lecteurs cherchant à s’informer sur la réalité quotidienne des opérations françaises en Afghanistan. Les modalités logistiques et organisationnelles sont particulièrement bien dépeintes. En revanche, malgré la distance de l’auteur par rapport à son vécu, on peut regretter le manque de contenu analytique. L’auteur respecte pourtant à la lettre le projet qu’il s’était fixé : témoigner de la condition des militaires français. Et si, au quotidien, celle-ci est faite de "sport, d’aventure et d’action", en Afghanistan il faut rajouter "la sueur et le sang".

Un témoignage à retenir et à inclure dans votre bibliothèque avec les derniers ouvrages publiés.

Thibault Laurin.

Economica, Paris, 2013, 144 pages, 19 euros.

ISBN : 978-2-7178-6517-2.

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6 février 2013 3 06 /02 /février /2013 07:00

La "judiciarisation" des opérations militaires

Thémis et Athena

Christophe Barthélémy

  Judiciarisation784.jpg

 

La judiciarisation affecte désormais tous les domaines de l'activité humaine et les questions militaires n'y échappent pas., La question d'une judiciarisation (éventuellement) excessive des opérations est donc particulièrement actuelle et fait l'objet de réflexions et de débats au sein des armées, comme en témoigne par exemple le colloque international « La judiciarisation des conflits et de l'action militaire » organisé par le pôle éthique et environnement juridique du Centre de recherche des écoles de Saint-Cyr Coëtquidan en décembre dernier.

Christophe Barthélemy, avocat et officier de réserve (ORSEM), est donc particulièrement bien placé pour mener une réflexion sur les règles de droit applicables aux opérations militaires que les armées françaises conduisent hors du territoire national, dans un contexte où le droit pénal est devenu l'un des champs privilégiés de l'application de stratégies de combat indirectes. Selon l’auteur, les règles actuelles sont inadaptées et le décalage avec la réalité est porteur de risques non seulement pour le militaire (C. Barthélemy revient sur l'affaire d'Uzbin), mais également pour l’action de la France dans le monde.

L'auteur construit son étude en trois grandes parties, selon un schéma « analyse – constat » (I), « réforme de 2005 – limites » (II), et « propositions » (III), qui permet au lecteur de faire un tour d'horizon rigoureux et complet du cadre juridique applicable dans ce domaine particulier. Les juristes, les militaires, ainsi que les citoyens curieux trouveront dans ce livre une analyse des questions juridiques posées par la judiciarisation de l'activité militaire, mais aussi du contexte dans lequel ces interrogations s'inscrivent, ce dernier étant particulièrement marqué par l'évolution de la nature des opérations et du rapport à la mort dans notre société. Le point fort de ce livre est de rattacher en permanence les questions de droit posées à l'engagement opérationnel de nos armées et d'identifier les conséquences pour le chef militaire, qu'il s'agisse de l'action de l'État en mer ou des opérations menées par les troupes au sol. En outre, la prise en compte des réflexions sur la judiciarisation des opérations militaires telles qu'elles sont appréhendées par la Suisse, les États-Unis ou le Royaume Uni, apporte des éléments de comparaison intéressants sur lesquels s'appuie Christophe Barthélemy pour proposer une adaptation du cadre juridique actuel aux réalités des opérations militaires.

Une étude qui sera particulièrement utile.

Elodie Simon

Nota : Pour approfondir la question, le lecteur pourra se reporter également au numéro 15 de la revue Inflexions (La Documentation française), consacré à la judiciarisation des conflits.

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Christophe Barthélémy à bien voulu nous apporter quelques précisions complémentaires :

Question : Vous évoquez en introduction la Grèce antique et le Ve siècle avant J.-C. : la question des rapports entre la guerre et le droit n'est donc pas nouvelle ?

Réponse : Le droit a pour objets essentiels d’organiser les rapports entre les membres d’une société (« les sujets de droit ») et de tracer la limite de l’interdit (avant tout, le meurtre). Par rapport aux autres modes de régulation des rapports sociaux (morale, religion…), il ajoute une double dimension : son origine étatique et la sanction pénale (amende, emprisonnement, peine de mort), effective grâce à la force publique. Si Max Weber soulignait que l’Etat dispose du monopole de la violence légitime, c’était pour dire que ce pouvoir est au service de la paix civile. La fonction première de l’Etat est en effet la sécurité physique des habitants sur son territoire. La guerre est extrinsèque à ce schéma et pose donc un double problème à tout système juridique : elle oppose des protagonistes qui s’estiment chacun légitime à employer la violence armée et elle plonge chaque soldat dans un univers extra-ordinaire où il encourt le risque d’être tué et peut recevoir l’ordre de tuer. La guerre tend ontologiquement à la négation du droit, tandis que le droit ne peut admettre qu’elle lui échappe.

Ce qui est intéressant à l’apogée de la civilisation grecque, de ce point de vue, ce sont d’abord les « lois communes des Grecs », première forme de droit international public, qui comportaient essentiellement ce que nous appelons les « lois de la guerre ». Le jus ad bellum : dans quels cas l’entrée en guerre de citoyens-soldats est-elle légitime ? Le jus in bello : quels sont les actes interdits, même à la guerre ? C’est ensuite l’invention de ce que le Général Hubin appelle le « modèle occidental de la guerre », que formalisera Clausewitz : la stratégie militaire mise au service d’une stratégie politique, la quête de la bataille décisive, la reconnaissance de la défaite par le vaincu qui donnera systématiquement lieu en Europe à des traités internationaux à partir du XVIIème siècle.

Question : En quoi, selon vous, les règles juridiques actuelles (internes) sont-elles inadaptées aux opérations extérieures ? Ici aussi, est-ce une nouveauté ?

Réponse : Il convient d’effectuer plusieurs distinctions. Temps de paix et temps de guerre, d’abord : faute que la France ait jamais déclaré la guerre depuis 1939, ses juridictions considèrent que seules s’appliquent les règles relatives au temps de paix, alors même que nos soldats, marins et aviateurs conduisent des opérations de guerre, hier en Libye, aujourd’hui en Afghanistan, au Mali et en Somalie. Missions intérieures et opérations extérieures, ensuite : il ne fait pas doute que les premières, exécutées sur le territoire national en temps de paix, donnent lieu à l’application du droit commun ; ma préoccupation porte sur les secondes lorsqu’elles comportent des actions de haute intensité. Infractions propres à la guerre et infractions de droit commun, enfin : les crimes de guerre sont prohibés par le droit des conflits armés et sont désormais détaillés par le statut de Rome de la Cour pénale internationale, qui a donné lieu à un durcissement du droit pénal français à l’occasion de sa ratification.

La difficulté à laquelle se trouvent confrontés les militaires porte sur l’application du droit pénal français ordinaire à des opérations militaires de haute intensité conduites en mer et à l’étranger. Alors que le droit pénal contemporain traduit une profonde réticence face au risque et le sentiment que la mort et même les atteintes à l’intégrité physique sont d’inacceptables scandales, la guerre conduit bien au contraire à donner la mort ou à blesser l’adversaire et à prendre le même risque pour soi-même et pour ses subordonnés. C’est le duel, l’affrontement des volontés de Clausewitz, la violence mimétique de Girard. Appliquer la logique des délits commis par imprudence ou par mise en danger délibéré de la vie d’autrui à des ordres militaires et à des actes de guerre est tout simplement un non-sens.

Question : Finalement, le droit applicable aux opérations militaires est-il plus ressenti comme une entrave qu'il ne l'est effectivement ?

Réponse : Je vous répondrai par trois observations cumulatives. D’abord la règle méthodologique essentielle de Durkheim : pour comprendre un phénomène sociologique, il faut « considérer les faits sociaux comme des choses » ; comme fait social, la multiplication exponentielle des infractions pénales caractérise une société donnée à un moment donné (une société qui perd ses repères et qui a peur de l’avenir). J’ajoute que, comme le savent tous les spécialistes de la communication de masse, l’important est moins la vérité objective que la perception d’un fait par l’opinion publique et les individus concernés. Enfin, dans le fonctionnement actuel du système médiatique, l’opprobre est jeté sur la personne poursuivie dès que l’appareil judiciaire est saisi, au plus tard quand une enquête ou une information judiciaire est ouverte. Ni le secret de l’instruction, ni la présomption d’innocence ne sont plus respectés : la désuétude de ces règles de droit, protectrices de la personne humaine dans ses rapports avec autrui, est devenue une norme sociale. Si vous prenez en considération la durée des procédures judiciaires, vous constatez que l’on peut ainsi briser une carrière, voire une vie (pensez à l’affaire d’Outreau), mais qu’il s’agit également d’un instrument qui permet de jeter durablement le doute sur des initiatives françaises à travers les militaires qui en ont été chargés (des plaintes ont été déposées en 2011 par des Rwandaises prétendument violées sur ordre, pendant plusieurs semaines, par des soldats français en 1994).

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Question : Quels sont à vos yeux les enjeux de la judiciarisation des interventions militaires à l’extérieur de notre territoire ?

Réponse : J’en vois principalement trois. Le premier est celui de l’inhibition du décideur militaire, à tous les niveaux. Cette inhibition peut faire échouer les missions. En amont, elle peut conduire à une autolimitation dans les missions confiées aux subordonnés. Elle peut encore se traduire par une contradiction entre les objectifs et les règles de comportement qui leur sont fixé. Les retours d’expérience pourraient enfin n’être plus exhaustifs et pertinents, de peut qu’ils nourrissent des poursuites, alors qu’ils ont sauvé bien plus de vies au combat que toutes les enquêtes judiciaires et procédures pénales. Le deuxième risque est la fuite devant la responsabilité d’officier des armes, de commandant de bâtiment à la mer ou d’appareil de combat. Comme l’a écrit le général Bentégeat, le plus menaçant pour la démocratie serait que « les armes de la France tombent dans des mains médiocres ». Troisième risque, celui de la remise en cause ce qui fait la spécificité, la force et la légitimité des armées françaises : leurs valeurs, leurs traditions, leur « éthique » pour reprendre le terme du Général Benoît Royal ; la délégation aux plus petits échelons et la confiance dans la capacité de discernement de tout chef militaire face à n’importe quelle situation ; en contrepartie, un lien indissoluble entre l’obéissance aux ordres reçus et la protection offerte aux subordonnés qui les ont exécutés dans la lettre et dans l’esprit.

Question : En fait, vous n'êtes pas très critique à l'égard de la jurisprudence des Cours internationales. Les caractéristiques particulières du métier des armes y sont-elles mieux prises en compte qu'on le pense généralement ?

Réponse : En effet, lorsqu’on examine les statuts et la jurisprudence des juridictions internationales de nature pénale, on constate deux choses. D’une part, ils répriment les crimes, non les délits et certainement pas les délits non intentionnels, invention du nouveau code pénal de 1994 dont la portée est renforcée par cette particularité française qu’est la constitution de partie civile qui court-circuite le procureur de la République. D’autre part, ces textes et les juridictions qui les appliquent admettent des dérogations en cas de guerre et reconnaissent qu’elles peuvent survenir sans qu’aient été mis en œuvre les vieux mécanismes juridiques de la guerre interétatique post-westphalienne.

La Cour européenne des droits de l’homme, souvent critique pour le système juridique français, tient le plus grand compte des règles de droit international public et de la réalité rencontrée par les militaires européens. Elle n’applique ainsi la Convention hors du territoire européen que si une armée européenne remplit les missions d’un Etat failli. Autre illustration : dans l’affaire Mc Cann où elle a condamné le Royaume-Uni sur le fondement de l’article de la Convention européenne qui proclame le droit à la vie, mais non les militaires du SAS qui ont tué à Gibraltar des membres de l’IRA dont ils ont cru à tort, mais de bonne foi, qu’ils allaient déclencher une bombe. Le droit français est beaucoup moins réaliste, comme le montre la décision de la Cour de cassation de mai 2012 dans l’affaire d’Uzbin.

Question : Pouvez-vous nous expliquer les "trois échelons" qui devraient selon vous structurer le droit applicable aux opérations militaires françaises ?

Réponse : Un système juridique n’est légitime et efficace que s’il trouve un point d’équilibre entre les trois pôles d’un triangle, qui correspondent d’ailleurs à la trinité clausewitzienne : l’état de l’opinion publique, la vision stratégique des gouvernants et l’adéquation des règles aux réalités. C’est cette dernière exigence qui me paraît méconnue dans notre problématique. Au terme de mon analyse, j’ai acquis la conviction que le droit pénal applicable aux opérations militaires françaises sous le contrôle des juridictions nationales devrait comporter trois échelons : le seul droit international des conflits armés pour les opérations de haute intensité conduites par des militaires français hors du territoire national ; des règles nationales spécifiques pour les actions militaires extérieures autres que ces opérations ; le droit commun pour tout le reste, notamment pour les interventions sur le territoire national et dans les eaux territoriales françaises.

Je crois en effet que les opérations de guerre doivent être soumises au droit qui a été conçu pour elles : ce droit des conflits armés, qui pose des bornes à l’exercice de la violence extra-étatique, est substantiellement différent du droit commun, fait pour préserver la paix civile entre des concitoyens. La guerre requiert l’exercice de la violence : le nier n’a aucun sens, sauf à renoncer à la faire. Mais alors la France sortirait de l’Histoire, avec des conséquences tragiques pour elle-même et pour d’autres : l’actualité de ce mois de janvier 2013 est éloquente. Il me semble par ailleurs que les dispositions adoptées lors de la réforme du statut général des militaires de 2005 restent pertinentes pour les opérations autres que la guerre conduites par des militaires hors du territoire national, à condition toutefois d’en préciser le champ d’application ; je suggère d’y inclure notamment les actions de vive force conduites dans le cadre de l’action de l’Etat en mer, par exemple le contre-terrorisme maritime.

Merci pour ces précisions et cette approche par un professionnel d'un sujet qui préoccupe aujouurd'hui de nombreux militaires.

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2 février 2013 6 02 /02 /février /2013 07:00

La politique étrangère de Jacques Chirac

Christian Lequesnes et Maurice Vaïsse (Dir.)

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Résultat du colloque de décembre 2011 sur "La politique extérieure de la France sous les présidences de Jacques Chirac" (Sciences Po. Paris), ce volume compte douze contributions qui seront particulièrement utiles à ceux qui veulent travailler sur les aspects politico-militaires et diplomatiques des opérations extérieures durant cette période.

Les différents intervenants abordent ainsi les questions de principe ("Le système décisionnel de Jacques Chirac : de l'anti-mitterrandisme à l'illusion du gaullisme retrouvé", Samy Cohen ; "Face à l'élargissement de l'Union européenne", Anne Dulphy et Christine Manigand), puis s'intéressent à des sujets plus précis. On lira en particulier avec intérêt "Jacques Chirac et les guerres yougoslaves" (Georges-Marie Chenu et Joseph Krulic) : "Il a fortement marqué par son iriginalité certaines initiatives comme l'attaque du pont de Vrbanja ou la création de la FRR en Bosnie. Toutefois, il s'inscrit dans une stratégie occidentale tout en participant à la stratégie américaine .... Le discours de Jacques Chirac est moins original que son action". Parmi les autres textes intéressants (sur la relation franco-allemande, les rapports avec la Russie ou la réforme de l'outil militaire français entre 1995 et 2002, les articles de Pierre Melandri ("The French were right : la guerre d'Irak et la brouille franco-américaine")  et de Jean-Pierre Filiu ("Relance de la politique arabe et relations privilégiées au M%aghreb et au Proche-Orient") sont à souligner. Le premier commence son article en rappelant une phrase de l'ancien président français ("J'ai un principe simple en politique étrangère. Je regarde ce que font les Américains et je fais le contraire. Alors je suis sûr d'avoir raison"), paradoxe simplificateur qui explique néanmins bien des choses. Le second met en relief les incohérences d'une politique africaine interventionniste, mais en décalage avec l'évolution des sociétés du continent noir. Les deux directeurs de l'ouvrage l'écrivent d'ailleurs en introduction : "La politique étrangère de Jacques Chirac semble davantage marquée par la continuité que par le changement".

Etant donné le rôle du chef de l'Etat de la Ve République dans les domaines diplomatique et militaire, ces travaux doivent être connus de tous ceux qui s'intéressent à notre histoire la plus récente.

Riveneuve éditions, Paris, 2012, 248 pages, 20 euros.

ISBN : 978-2-36013-139-6.

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26 janvier 2013 6 26 /01 /janvier /2013 07:05

Dans les griffes du Tigre

Libye-Afghanistan 2011

Brice Erbland

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Voilà un petit livre, rédigé sur un ton posé, avec un vocabulaire choisi et qui nous transporte à la fois au coeur de l'action et au coeur des réflexions personnelles d'un jeune officier. 

Le capitaine Erbland n'a pas à proprement parler tenu un "journal" au cours de ses mandats en Afghanistan et de ses opérations au-dessus de la Libye : au retour, "à chaud" mais d'une plume aussi sereine que possible, il tire ses propres enseignements des combats auxquels il a participé. Le livre est donc organisé en chapitres thématiques qui abordent différentes valeurs et questions essentielles (l'efficacité, la peur, le commandement, la confiance, l'ouverture du feu, la camaraderie, etc.) sur lesquelles il exprime ses sentiments profonds en s'appuyant à la fois et successivement sur un exemple "afghan" et sur un exemple "libyen". Dans le même temps, il nous présente ainsi les gestes techniques du pilote de Tigre (c'est le premier témoignage en français de ce type) et nous fait partager ses analyses et réflexions (de grande qualité et avec une véritable hauteur de vue). Les quelques phrases, en introduction et en conclusion, dans lesquelles il revient sur le rôle et l'importance de l'ALAT méritent également d'être méditées.

Il serait dommage de déflorer davantage le sujet (on se reportera aux larges extraits publiés sur Theatrum Belli le 14 janvier dernier : ici) et nous préférons laisser au lecteur tout le plaisir de la découverte. Une véritable "pépite" qui, à travers l'un de ses officiers, fait honneur à l'armée de terre. Un vrai coup de coeur.

On vous le dit : IN-DIS-PEN-SA-BLE !

Les Belles Lettres, Paris, 2013, 101 pages. 14,90 euros.

ISBN : 978-2-251-31004-6.

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Brice Erbland a accepté de répondre à quelques questions pour nos lecteurs. Laissons-lui la parole :

Question : Pourquoi avoir choisi de présenter votre livre par thèmes plutôt que chronologiquement, comme cela se fait d'habitude pour les "souvenirs" de guerre publiés ?

Réponse : Ma volonté n'était pas de raconter ma vie, qui n'a que peu d'intérêt, mais bien de faire découvrir au public le plus large possible ce que l'on ressent en opérations de guerre. Dès lors, si vous voulez par exemple parler de la difficulté de donner la mort et des conséquences psychologiques inévitables, un récit chronologique impliquerait de revenir sans cesse sur ce thème que l'on veut analyser. En choisissant la structure thématique, j'ai pu mettre en exergue dans un seul chapitre à la fois le récit de mon premier combat, soldé par deux ennemis tués, et celui d'un des derniers durant lesquels j'ai pu voir un combattant ennemi s'écrouler. Au final, ces thèmes dressent un tableau de sujets auxquels le soldat en opérations est rapidement confronté.

Question : Globalement, les deux opérations que vous décrivez peuvent être caractérisées par l'appui de troupes au sol en Afghanistan et l'attaque de positions ennemies en Libye. Y a-t-il une "différence" nette de nature entre ces missions aux plans moral et intellectuel ?

Réponse : Oui, mais la clarté de cette différence ne m'apparaît qu'aujourd'hui, avec du recul. La cause est unique : la présence de troupes au sol françaises ou non. En Afghanistan, il est impossible de ne pas s'impliquer émotionnellement dans le conflit. Le fait de ramener nombre de camarades blessés ou morts au combat entraîne une haine du combattant ennemi. Haine qu'il faut à mon sens chercher à maîtriser, et donc à combattre, pour éviter qu'elle n'entraîne des actions regrettables. En Libye, il y avait une sorte de distanciation avec l'intérêt du conflit. Nous étions moins « passionnés », même si les missions étaient menées avec une grande rigueur. Mais il m'est souvent arrivé de retenir mes feux quelques secondes, pour laisser le temps aux soldats kadhafistes de quitter leur véhicule avant de le détruire. Ce ne serait jamais arrivé en Afghanistan.

Question : On met souvent en relief des modes d'action (ou une doctrine) "anglo-saxons" et "français" différents pour l'emploi des hélicoptères. Au regard de votre expérience, que pensez-vous de cette distinction ?

Réponse : Pour éviter de rentrer dans des considérations trop techniques et pour faire un raccourci, je dirai que les anglo-saxons utilisent leurs hélicoptères comme des avions tandis que nous utilisons les nôtres comme des VAB !!! En Afghanistan, cela ne s'est pas ressenti, parce que l'appui-feu n'est pas une mission compliquée en soi ; il n'y a pas trente-six façons de la réaliser. Mais en Libye, les anglais ont continué à voler très haut, avec un nombre réduit d'appareils, alors même que l'aviation était devenue aveugle. Il était temps d'agir dans le « sur-sol », domaine de prédilection de l'ALAT, et non plus dans les airs. Je pense tout simplement que nous sommes capables de manœuvrer de façon « terrestre », avec un nombre très élevé d'hélicoptères, et je suis persuadé que nous sommes parmi les seuls à savoir le faire. Le conflit libyen, dans ses derniers mois, demandait cette manœuvre pour obtenir un résultat efficace.

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 Question : Les sujets que vous évoquez sont assez rapidement identifiables à des "valeurs" : y en a-t-il une que vous placeriez au-dessus des autres, et pourquoi ?

Réponse : L'humilité, sans hésiter une seule seconde. C'est à mes yeux la qualité première que doit posséder tout chef tactique, plus encore lorsqu'il évolue dans un environnement qui le dépasse, comme la montagne ou l'aéronautique. Je n'ai pas dédié de chapitre à cette valeur, parce que je crois qu'elle est présente dans tout le livre (même si le fait de le dire semble annuler son effet !). Par humilité du chef, j'entends le fait de ne pas sous-estimer son ennemi, le fait de savoir se remettre en question et admettre ses erreurs, le fait de savoir écouter ses subordonnés et avoir confiance en ses chefs, le fait de maîtriser ses feux en tentant de maîtriser ses émotions. 

Question : La sortie de votre livre coïncide parfaitement avec les événements opérationnels au Mali, où les hélicoptères ont « ouvert » les hostilités. Qu'en pensez-vous ?

Réponse : Je ne suis absolument pas surpris. La coïncidence peut être troublante en ce qui concerne la date, mais ne l'est pas du tout dans le fait que des hélicoptères soient employés dès les premiers instants. L'ALAT a souvent eu, à tort, une image quelque peu négative en termes de rigueur et de combativité. C'est l'image d'Epinal du pilote qui se heurte à celle du soldat rustique. Mais les conflits récents, depuis une dizaine d'années, ont vu de nombreuses batailles être remportées grâce à la plus-value des hélicoptères. Notre capacité d'aérocombat a été mise en lumière en Côte d'Ivoire, en Afghanistan et en Libye. Désormais, l'ALAT est la troisième arme de mêlée et devient l'atout incontournable des combats modernes. J'ai eu l'occasion récemment de dîner avec un « grand ancien », un saint-cyrien sorti d'école en 1952, officier « para colo » qui a sauté sur le canal de Suez et en Algérie. Il m'a dit une phrase qui m'a retourné : « L'Alat d'aujourd'hui, vous êtes les paras d'hier, parce que vous êtes de tous les combats ». Je crois fermement que plus aucune guerre ne sera menée sans hélicoptères, quel que soit le terrain, quel que soit l'ennemi. Nous ne sommes qu'au commencement...

Merci beaucoup pour ces éclairages, et tous nos vœux de succès et réussite.

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22 novembre 2012 4 22 /11 /novembre /2012 07:00

Dix semaines à Kaboul

Chroniques d'un médecin militaire

Patrick Clervoy

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Professeur de médecine, médecin militaire et psychiatre, Patrick Clervoy nous livre ici un témoignage irremplaçable.

Durant son séjour en Afghanistan, de juin à août 2011, il note soigneusement ses faits et gestes, ses conversations, les témoignages recueillis, ses impressions. Il en résulte un livre poignant sur cette réalité : l'homme est au coeur du phénomène guerrier. Même si les grands médias d'information ne parlent pas, ou peu, des réalités des opérations en Afghanistan, celles-ci prennent aux tripes ceux qui les vivent et ont des effets lourds sur leurs familles et amis.

Raconté chronologiquement en une quinzaine de chapitres, ce neuvième mandat à l'hôpital militaire international de Kaboul permet aussi à l'auteur de circuler sur une partie du territoire, de Tora à Tagab. Il reçoit les blessés et assiste à l'embarquement des cercueils, il s'entretient avec les soldats choqués par les corps mutilés et soigne des enfants afghans, observe les différentes catégories de personnel et évalue à son niveau l'évolution de la situation. Bref, un vrai témoignage, rédigé d'un style vif, en courts chapitres (et donc vraisemblablement fort peu réécrit au retour). Il y a l'équipe médicale et l'équipage de l'hélicoptère, toujours d'alerte pour les EVASAN, il y a ce soldat prostré parce qu'une balle tirée par inadvertance à atteint l'un de ses camarades ("Celui qui dans les combats avait échappé à une pluie de balles tirée par les insurgés devait tomber quelques instants plus tard, au moment où la mission s'arrêtait, à son arrivée au camp, d'une balle qui n'aurait jamais dû partir"). Il y a ce lieutenant qui pleure ses hommes et ce technicien hospitalier, surnommé "McGyver", dont les "compétences en mécanique, en électronique, en électrotechnique et en automatisme" mais aussi la curiosité, la bonne volonté et le couteau suisse lui permettent d'assurer la maintenance de matériels complexes. Il y a les séances de sport et les heures de détente et la peur, la menace, les IED et les pièges, mais surtout, et toujours, l'homme au coeur de la guerre.

L'ouvrage se termine sur un entretien entre Patrick Clervoy et le réalisateur bien connu Patrick Barbéris et dispose d'un utile lexique. Un livre parfaitement complémentaire des témoignages déjà publiés et qu'il faut avoir lu pour, littéralement, "entrer" dans le quotidien des opérations en Afghanistan.

Editions Steinkis, Paris, 2012, 295 pages, 19,90 euros.

ISBN : 979-10-90090-17-0.

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Patrick Clervoy a bien voulu accepter de répondre à quelques questions :

 

Question : Aviez-vous pris la décision de tenir ce journal personnel avant votre départ en mission, ou est-ce un "besoin" qui s'est imposé une fois sur le théâtre, et pourquoi ?

Réponse : Les deux. J’avais prévu de tenir un journal. Je l’avais fait lors de mes missions précédentes. Un journal permet de se rappeler la chronologie de la mission et de ne pas perdre le souvenir de tous les petits détails que l’on oublie si rapidement au retour. Puis dès la prise de contact, j’ai été tellement surpris par le récit de la panique survenue quelques jours plus tôt que j’ai voulu recueillir les témoignages pour comprendre comment un événement de cette gravité et de cette intensité avait pu survenir chez des militaires bien entraînés. Enfin, dès les premiers jours nous avons été confrontés à des évènements successifs de forte intensité : le premier blessé français, la jeune afghane sauvée miraculeusement, la première situation d’afflux massif de blessés après la destruction d’un véhicule blindé sur une mine… Alors j’ai voulu écrire plus qu’un simple journal. J’ai voulu faire un récit détaillé de notre mission. J’ai voulu montrer notre travail d’équipe, en faire partager les émotions, les réussites et les échecs.

Question : Avec votre double regard de professionnel de la médecine et d'officier, comment évaluez-vous, pour les intéressés, dans la durée, les conséquences des blessures visibles et invisibles auxquelles vous avez été confronté ?

Réponse : Même si elles sont complexes et exigent des soins de haute technicité, les blessures visibles : les plaies par balle, les polycriblages, les brûlures, les effets de souffle des explosions, les hémorragies « qui pissent la rage » comme disent les réanimateurs sont bien prises en charge avec des protocoles très élaborés et très efficaces. Par contre les blessures invisibles sont aussi imprédictibles. C’est là un piège auquel nous devons faire face dans les mois et les années à venir. Je pense particulièrement aux états de stress post traumatiques : la charge cumulée des stress intenses, la mémoire des images de la mort, Tous ces souvenirs de l’enfer avec lesquels chacun aura à vivre après. C’est un problème émergeant face auquel l’institution militaire déploie différents efforts, comme la création de la Cellule de réadaptation et de réinsertion du blessé en opération crée à l’Hôpital Percy par les Pr Eric  Lapeyre et Franck de Montleau, associant la rééducation fonctionnelle et le soutien psychologique, qui s’est associée la Cellule d’aide aux blessés de l’armée de terre. C’est un ensemble de force qui permet au blessé et à sa famille de faire face aux contraintes médicales, financières, administratives et juridiques  auxquels la situation du blessé les expose. C’est aussi le travail des associations comme Terre-Fraternité. Je crois beaucoup au travail avec les forces associatives pour maintenir le lien avec ceux qui auront quitté l’armée pour qu’ils puissent continuer à bénéficier d’un soutien social et médical.

Question : Comment se traduit concrètement, dans un hôpital militaire de Kaboul, la multinationalité du corps médical et soignant ? Jusqu'à quel niveau les spécialistes d'origines différentes peuvent-ils (ou pourraient-ils) intervenir ensemble sur les mêmes blessés, ne serait-ce que du fait des obstacles linguistiques ? Est-ce possible ? Est-ce souhaitable ?

Réponse : La langue officielle est l’anglais, un anglais pratique avec un vocabulaire limité. C’est suffisant pour la médecine d’urgence qui est pratiquée là-bas. A l’hôpital, l’équipe était française à 70%, avec l’appui d’un neurochirurgien britannique, un vétéran des guerres du Golfe qui nous a bien aidé à trouver rapidement les bons réflexes. Il y avait aussi une équipe chirurgien/anesthésiste tchèque et une autre équipe bulgare, un médecin urgentiste américain, une femme médecin généraliste canadienne anglophone et des infirmiers belges. Chacun baragouinait un peu d’anglais et ça marchait très bien.

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Question : Au regard de votre expérience, comment évaluez-vous les différences d'approche entre les services militaires de santé anglo-saxons et le S.S.A. sur la prise en compte "en première ligne" des blessés en opérations ?

Réponse : En fait depuis plusieurs années plusieurs d’entre nous sommes impliqués dans des groupes de travail OTAN sur différentes thématiques médicales. Depuis dix ans les procédures ont été définies par ce travail collectif puis normalisées pour l’ensemble. Américains, anglais, canadiens, français, allemands… nous partageons à quelques détails près les mêmes protocoles. Je raconte à plusieurs occasions dans le livre comment des blessés afghans et français ont transité par l’hôpital américain de Bagram ; nous les avons accueillis sans difficulté. Dans le chapitre sur l’amputation, la première partie du texte est la traduction des comptes rendus américains. Hormis la langue, à mon niveau je n’ai vu aucune différence. 
Question : Plus généralement, par rapport à l'ensemble de votre carrière, quelles évolutions éventuelles avez-vous pu noter dans les types de blessures, les séquelles pour les intéressés et leur "acceptation" par la famille et les camarades des soldats concernés ?

QuestionPlus généralement, par rapport à l'ensemble de votre carrière, quelles évolutions éventuelles avez-vous pu noter dans les types de blessures, les séquelles pour les intéressés et leur "acceptation" par la famille et les camarades des soldats concernés ?

Réponse : j’en reconnais deux catégories. La première est l’état de handicap extrêmement sévère de certains blessés. Il y a dix ans ils n’auraient pas survécu à leurs blessures. Aujourd’hui, avec les moyens que je décris, ils sont réanimés dès la phase initiale de leur blessure. Il faut comprendre que le niveau de soin initial est l’équivalent de celui d’un médecin urgentiste de SAMU. Ceux qui sont mis vivants dans l’hélicoptère, le plus souvent arrivent vivant à Kaboul, puis après une phase de chirurgie initiale et de réanimation, mis dans un avion pour la France et arrivent vivant à l’Hôpital Percy. Plusieurs ont perdu un ou deux membres, ou bien ont des séquelles neurologiques qui vont rendre difficile de retrouver une autonomie physique. Il y a un gros travail de rééducation à leur apporter.

D’un autre côté il y a les blessures invisibles, neuropsychiatriques : les états de stress post traumatiques et les contusions cérébrales. Sur ces deux pathologies, beaucoup de progrès restent à accomplir et le service de santé français, comme les américains, a lancé plusieurs programmes de recherche. Pour eux comme pour leur famille, nous avons beaucoup de travail à venir.

Question : Pourquoi et pour qui avez vous écrit ce livre ?

Réponse : En écrivant chaque jour les chroniques qui font ce livre, j’ai beaucoup pensé à ma famille, ma mère, mon père ancien pilote de chasse décédé quelques mois plus tôt (ce livre lui est dédié), mon épouse, mes enfants. Je ne voulais pas les inquiéter. Je ne disais pas tout. J’ai envoyé au jour le jour ces chroniques à ma sœur qui les lisait. Je me confiai ainsi et je savais qu’au retour j’aurai constitué un ensemble qui serait un témoignage précis. Je l’ai écrit aussi pour motiver des jeunes à choisir un métier de brancardier, d’infirmier ou de médecin militaire. Je l’ai aussi écrit pour que chaque lecteur puisse partager un sentiment de fierté de ce que font des militaires français là-bas, de cet exemple fort qu’ils donnent de compétence et dévouement. Je les ai admiré. Regardez cette jeune femme médecin, à peine diplômée, qui a fait toutes les évacuations de blessé en hélicoptère. Je l’ai trouvée épatante ! C’est pour ça aussi que j’ai écrit ce livre.

Merci beaucoup Patrick Clervoy, et encore bravo.

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10 novembre 2012 6 10 /11 /novembre /2012 07:00

La vérité sur notre guerre en Libye

Jean-Christophe Notin

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Le choix du titre définitif d'un livre par l'auteur et l'éditeur n'est pas anodin et ne doit rien au hasard : tout en rendant compte aussi parfaitement que possible du contenu de l'ouvrage, il doit aussi permettre de le faire remarquer en devanture des librairies et constitue un "appel" à l'achat par le lecteur potentiel. Or, je me méfie des qualifiquatifs grandiloquents et, lorsqu'une couverture annonce en gros titre "LA VERITE...", j'ai plutôt tendance à être dubitatif. Et pourtant ! L'auteur, bien connu pour ses ouvrages antérieurs (on se souvient en particulier de sa Campagne d'Italie, 2002 ; et de ses biographies de Leclerc et de Foch, 2005 et 2008), s'est récemment intéressé aux conflits plus actuels avec une Guerre de l'ombre des Français en Afghanistan (2011), ce qui fait de lui à la fois un historien reconnu et un bon connaisseur de notre histoire militaire récente comprise sous ses différents aspects.

L'ouvrage qu'il nous propose aujourd'hui suit, en 13 chapitres, un plan chronologique et thématique à la fois. Le premier chapitre ("Et de trois") dresse le tableau général de la situation au début de l'année 2011 et présente les différents intervenants de la crise, libyens comme internationaux. Au fil des 12 chapitres qui suivent, Jean-Christophe Notin détaille, grâce à de très nombreux entretiens conduits avec des dizaines de responsables civils et militaires (la longue liste des remerciements -pp. 569-573- est à cet égard impressionnante), les évolutions précises du passage de la paix à la crise puis à l'intervention armée. Les témoignages des officiers du CPCO succèdent à ceux des pilotes de l'armée de l'Air ou des commandants des bâtiments de la Royale, ceux des diplomates ou des représentants des ONG à ceux des chefs d'état-majors, ceux des personnels chargés du maintien en condition et de la préparation opérationnelle des matériels aux déclarations des chefs d'Etat et de gouvernement.

En fait, nous suivons, par des aller-retour permanents, l'évolution de la situation internationale et les conversations entre les principaux dirigeants (au sein desquels les Français jouent un rôle moteur) et, parallèlement, les modalités locales de préparation et de mise en oeuvre des décisions politiques par le personnel des trois armées. Nous sommes tout à la fois sur la base de Saint-Dizier et au siège de l'OTAN, à l'Elysée et à Lyon Mont-Verdun, au coeur des réticences italiennes ou américaines et confrontés au difficile réapprovisionnement en munitions plus ou moins intelligentes, dont le coût unitaire interdit la constitution préalable de stocks importants. On a un aperçu du rôle des forces spéciales dans la région de Benghazi et des missions au plus près des côtes des frégates furtives. On observe que les "vieux" principes fochiens de l'art de la guerre ne sont pas dépassés par les évolutions techniques ("Nous avons fait le choix d'une stratégie de fissuration : il fallait taper inlassablement Brega, Misrata et Nefoussa pour obliger le régime à y injecter des moyens. Tôt ou tard, il finirait par céder en l'un de ces points et tout s'écroulerait ensuite") ; et l'on suit les longues discussions pour faire admettre l'engagement de l'ALAT française dans un milieu très imprégné de doctrine aérienne anglo-saxonne. Le dernier chapitre tente de tirer quelques leçons des événements, qu'il s'agisse de la préparation des OPEX en France, de l'évolution de l'OTAN ou des relations militaires franco-britanniques.

En résumé, un livre riche, particulièrement bien documenté, au ton posé et aux analyses réfléchies (même si on observe une tendance à une présentation systématiquement positive des décisions et actions françaises). Un livre à ce jour unique sur l'opération Harmattan : indispensable.

Editions Fayard, Paris, 2012, 583 pages, 25 euros.

ISBN : 978-2-213-6898-7

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23 octobre 2012 2 23 /10 /octobre /2012 07:06

D'une guerre à l'autre

De la Côte d'Ivoire à l'Afghanistan avec le 2e RIMa

Sergent Yohann Douady

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Les témoignages sur les opérations les plus récentes sont encore peu nombreux, et celui-ci présente l'intérêt d'avoir été rédigé par un sous-officier bénéficant d'une riche expérience. Le livre est préfacé par le colonel Héluin, chef de corps du régiment et ancien commandant du bataillon Richelieu, et celui-ci met en relief, avec des mots très justes, les valeurs qui font que "de jeunes Français chosissent encore aujourd'hui le métier des armes". Parmi celles-ci, les mots "servir" et "mission". Il insiste également sur ce paradoxe qui veut que le soldat doive "se placer en permanence au plus près de la population et donc au plus près du danger", particularité "toujours surprenante pour nos alliés anglo-saxons". Du livre enfin, il dit que "le témoignage [est] parfois cru et direct" et "la fresque parfois terrible".

Le texte de Yohann Douady s'ouvre sur la mort, en mai 2011, d'un sapeur du 13e RG, tué par l'explosion d'un IED. Le ton est donné. Il est ensuite divisé en 37 chapitres et se ferme sur l'épilogue qui énumère tous les remerciements. Dans le corps du livre, il décrit son parcours et les événements auxquels il participe, en particulier en Côte d'Ivoire, du bombardement du camp de Bouaké par l'aviation ivoirienne (dont il dit par exemple : "Les murs et les sols étaient éclaboussés de flaques de sang au milieu desquelles les marsouins ramassaient ce qui restait de leurs camarades") aux missions de COP en COP dans les vallées afghanes, souvent avec l'ANA, à la "chasse aux insurgés" et autres poseurs d'IED. Le récit est précis, le vocabulaire clair et simple, les détails précisés. Des angoisses ressenties pendant le siège de l'hôtel Ivoire par les "Jeunes Patriotes" à Abidjan, à l'arrivée sur la base de Tora en décembre 2010, des rapports souvent difficiles avec la population afghane aux interventions des hélicoptères, des relations avec les Américains. A propos de la captivité du journaliste Hervé Ghesquière et de son camarades (qualifiés de "deux Rouletabille amateurs"), il écrit : "Cela blesserait-il tellement son ego de reconnaître son erreur ou son imprudence" et "J'ai énormément d'admiration pour les journalistes. J'en ai un peu moins pour ceux qui rejettent leur faute sur les autres et n'assument pas les conséquences de leurs actes". Au fil des pages, on comptabilise les pertes alliées, toujours croissantes, on touche de près la question très sensible des matériels plus ou moins adaptés, on participe à l'opération Storm Lightning visant à sécuriser les abords de l'axe Vermont. Mais l'on peut sourire également aux réflexions suscitées par l'attrait des films X par les Afghans : "Peut-être tenions-nous là, sans le savoir, une arme de destruction massive susceptible d'éradiquer l'extrémisme religieux sans autre effet collatéral que la transformation durable des moeurs afghanes". Ce sont aussi les opérations de contrôle de zone, les tirs isolés, l'attente et l'observation, la recherche des rebelles parfois sans succès ("Nous n'avions aperçu qu'un homme armé d'une pelle, sans savoir s'il était parti creuser des feuillés ou enterrer du matériel"), etc. Tout au long du livre, on note l'importance des appuis et le rôle des hélicoptères, l'angoisse causée par la menace IED, l'importance de la présence au plus près des infirmiers et médecins, etc.

Bref, un livre, riche, profondément humain, et qui restera sans doute longtemps un témoignage essentiel sur cette guerre dont la France n'osait pas prononcer le nom.

Editions Nimrod, Paris, 2012, 393 pages, 21 euros.

ISBN : 978-2915243505

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Yohann Douady a bien voulu compléter lui-même cette présentation de son livre.

Question : En publiant ce livre de "souvenirs de campagne", vous rejoignez de très nombreux "anciens" de tous les conflits précédents. Qu'est-ce qui pousse aujourd'hui un sous-officier des troupes de marine à se lancer dans l'écriture ?

Réponse : En réalité, mes écrits n'étaient pas destinés à être publiés àl'origine. Dans leur forme originelle, il s'agissait d'un carnet de marche que j'ai écrit dès le premier jour de ma mission en Afghanistan, en y consignant mes impressions, mes doutes, mes certitudes, mes sentiments, et bien sûr les actions de notre groupe au fur et à mesure des missions. A mon retour, j'ai confié ce carmet à ma mère pour qu'elle sache ce que j'avais vécu. C'est elle qui m'a mis au défi d'en faire un livre, car elle trouvait que cette expérience méritait d'être partagée. C'est encore par hasard que je suis entré en contact avec les éditions Nimrod, qui m'ont poussé à remonter à la source de mon engagement et à mes premiers déploiements, là où commence réellement mon histoire.

Question : Tout au long de l'ouvrage transparait la notion de "culte de la mission" et se manifeste un "pesrit colo". Comment exprimeriez-vous ces valeur en 2012 ?

Réponse : Le culte de la mission est réellement une chose essentielle pour un militaire. Il se doit de tout faire pour la remplir -vraiment tout- , jusqu'à donner sa vie pour accomplir cette mission. Je me suis engagé au 2e RIMa, donc je ne peux pas avoir la prétention de répondre pour l'ensemble de l'armée de terre. Au régiment, le culte de la mission est une réalité qui concerne tout le monde, les chefs comme les subordonnés. Cette philosophie est la clef de tous nos engagements. Et les chefs que nous avons ont à coeur de cultiver ce sentiment. Ils y arrivent tellement bien que nous partons toujours en mission avec la certitude de réussir. Il en est de même pour l'esprit colo. Cet héritage de nos anciens nous montre la voie à suivre et nous imprègne de la mentalité qui nous permettra d'obtenir la victoire.

Question : Vous racontez de très nombreuses anecdotes et divers incidents. Quels sont, selon vous, le pire et le meilleur souvenir de Côte d'Ivoire ? Et d'Afghanistan ?

Réponse : Mes meilleurs souvenirs pourraient être liés à la camaraderie, à cette fraternité si particulière au sein de l'armée de terre. Et il en va de même pour mes pires souvenirs, notamment lorsqu'on est confronté à la perte de l'un de ces camarades. Mais je me rends compte que d'autres souvenirs sont encore plus particuliers. Pour le Côte d'Ivoire, le pire est inextricablement mélangé avec le meileur : d'un côté, nous pouvions voir les regards de détresse des hommes ou des femmes que nous venions secourir et qui avaient tout perdu, lire dans leurs yeux ou dans ceux de leurs enfants qu'ils avaient traversé des épreuves très rudes, mais lire aussi dans leurs yeux la reconnaissance qu'ils pouvaient avoir envers nous et qui valait bien plus que n'importe quelle médaille.

Pour l'Afghanistan, les choses sont différentes car nous étions dans une logique de combat. Mes meilleurs souvenirs sont donc ceux de l'unité et de l'efficacité de notre groupe de tireurs d'élite. Mais, au-delà de ce groupe, au-delà des sections ou de l'arme d'appartenance, j'ai pu encore une fois constater la cohésion entre les hommes. Nous étions ensemble, sous les ordres de chefs qui nous ont fédérés, qui nous ont commandés, mais qui étaient aussi à nos côtés jusque dans les derniers mètres.

A l'inverse, une fois rentrés en France, nous ressentons un manque d'intérêt de la part de nos concitoyens, pour leurs soldats engagés loin des frontières.

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Question : Comment vos camarades, vos chefs, votre famille et vos amis ont-ils compris et perçu ce livre ? Notez-vous des différences dans leurs réactions ? Avant et après la publication ?

Réponse : Au départ, mes camarades ont accueilli ce projet avec scepticisme, et mes chefs aussi, sans doute. Mais surtout parce qu'il existe très peu de récits de ce type, et encore moins qui soient écrits par des sergents. Ma famille m'a tout simplement fait confiance.

Concrètement, le projet a démarré en septembre 2011 avec les éditions Nimrod. Et au fur et à mesure que j'écrivais pour compléter mon texte sur la Côte d'Ivoire par exemple, ou que je menais des entretiens avec l'éditeur, mes camarades ou mes chefs ont vu que le projet était sérieux, et ils ont naturellement apporté leur soutien en me confiant leur témoignage afin que ce ne sois pas seulement mon histoire mais aussi la nôtre. Des Marsouins ou des Bigors ont même pris des jours de permissions pour confier ce qu'ils avaient vécu, pour que les opérations décrites le soient le plus fidèlement possible. Tous avaient envie de témoigner. Il s'agit donc d'un récit qui suit mon parcours pendant une dizaine d'années, mais il ne s'agit pas que de mon histoire. Le colonel Héluin, qui connait l'importance qu'il y a à témoigner, m'a fait confiance au point d'accepter d'écrire une préface avant même d'avoir lu le livre. Son successeur au 2e RIMa, le colonel Paczka, a pour sa part pris le temps de me rencontrer pour que nous discutions librement de ce projet entrepris sous un autre chef de corps, mais qui allait paraitre sous son commandement. Pour mes chefs, ce livre s'inscrit dans le devoir de mémoire. Le livre venant de paraitre cette semaine, il est encore un peu tôt pour juger des réactions de tout le monde.

Question : Qu'apporte votre témoignage par rapport à ceux déjà parus sur l'Afghanistan ?

Réponse : Je crois que ce livre se caractérise par sa franchise et son honnêteté. Il n'évite aucun sujet tabou et parle ave sincérité de thèmes rarement abordés : les combats, la mort -celle que l'on donne ou celle que l'on reçoit-, les blessures physiques ou traumatiques, la fatigue, les rapports entre officiers et subordonnés, mais aussi l'amitié, l'engagement, le sacrifice, etc. Les journalistes ou les personnes qui l'ont déjà lu m'ont indiqué avoir ri à certains moments, pleuré à d'autres. Ce livre est aussi à l'image des missions que nous avons mené en Côte d'Ivoire ou en Afghanistan : un parcours qui conjugue les sentiments nobles, des épisodes dramatiques et des moments de légèreté ou de fraternité.

Merci Yohann Douady pour la franchise de ces réponses, bon courage pour la suite et surtout plein succès dans vos entreprises.

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13 octobre 2012 6 13 /10 /octobre /2012 07:00

197 jours

Un été en Kapisa

Julien Panouillé

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Caporal parachutiste, tireur d'élite, 23 ans et témoin : Julien Panouillé nous livre ici un témoignage à chaud de son expérience afghane au sein du bataillon Raptor à l'été 2011. Le colonel Sénétaire, son chef de corps, précise dans la préface qu'il "décrypte, traduit, fait vivre les sentiments les plus enfouis au fond de chaque homme confronté à la guerre" et qu'il convient de "remercier Panouillé pour s'être acquitté de cette mission essentielle qui pour beaucoup prendra valeur de catharsis".

Avec des mots simples, des phrases claires, Julien Panuillé raconte, du 1er mai au 13 novembre 2011, sa mission en Afghanistan. Une brève escale à Chypre, un transit par Douchanbe et c'est l'arrivée à Bagram : "C'est immense, c'est réellement une ville". Dernier déplacement le lendemain en Chinook, pour rejoindre Tagab. La première patrouille commence presque aussitôt. C'est ensuite le récit des attentes (et oui, il y en a -beaucoup- à la guerre), toujours sous tension, l'aménagement de la position, la lessive, des missions de deux, trois ou huit jours jours sur les hauteurs, des groupes de rebelles qui apparaissent puis disparaissent à quelques centaines de mètres, les embuscades et les phases d'observation, les progressions discrètes et les accrochages : "A minuit j'ai décelé, avec les jumelles thermiques, deux individus ... Je me suis aperçu qu'ils se déplaçaient en appui mutuel, et en passant devant une maison j'ai remarqué que l'un d'eux avait un RPG dans le dos. J'annonce à la radio, ce qui a fait déclencher des tirs de mortiers éclairants, ainsi, cela nous aurait permis, si nous les avions vus, d'ouvrir le feu avec la pièce d'élite de nuit. Mais les comptes rendus à la radio prennent trop de temps, et ce sont encore deux beaux enfoirés qui nous glissent entre les doigts". Des jours de repos, une sensation de soif "insatiable, dure à combiner avec l'économie de l'eau pour la journée", les insomnies avant chaque "grosse mission". Et toujours les tirs de harcèlement d'insurgés isolés, les camarades tombés : "J'ai appris par des hommes de la 3e compagnie que C.H.**** était mort la veillle. Ca a été un coup de massure, une grosse claque dans la gueule ... On s'était côtoyé pendant deux mois. Je n'arrive pas à y croire, je suis écoeuré, je n'ai plus envie de rien". La mission continue quand les copains sont blessés, même si "le moral n'est pas là" et si "tout le monde se dit que cette fois ce n'est vraiment pas passé loin". Ce sont aussi des sites superbes, des maisons en ruines et de magnifiques nuits étoilées... "Une partie importante de ma vie qui est en train de me construire autant qu'elle me détruit".

Un livre indispensable, qui rappellera à certains des carnets personnels de la Grande Guerre, des lettres de la Seconde guerre mondiale, d'Indochine ou d'Algérie même. Le quotidien d'un jeune homme en guerre, sans fioritures, sans excès non plus. Un témoignage rare sur la guerre d'aujourd'hui d'un jeune soldat de son temps.

Editions Mélibée, Toulouse, 2012, 103 pages + cahier photos. 13,50 euros.

ISBN : 978-2-36252-241-3

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Nous avons demandé à Julien de nous livrer ces sentiments sur cette double expérience, d'engagement opérationnel, puis d'écriture.

Question : Qu'est-ce qui pousse un jeune soldat projeté en Afghanistan à mettre par écrit, presque quotidiennement, le récit de ses journées et de ses pensées, rejoignant en cela les "grands anciens" des siècles passés ?

Réponse : Nous savions avant de partir que les conversations téléphoniques seraient limitées et que le courrier était susceptible d'être intercepté, mes parents m'ont donc conseillé de prendre des notes. J'ai commencé en arrivant sur la base américaine, car nous étions dans l'attente. Par la suite, j'ai pris goût à raconter ce que nous faisions. Quand on a commencé à "taper dans le bois dur", ça me faisait du bien et je ne voulais pas que ma famille ai conscience de ce que nous vivions, ils se faisaient tellement de souci. Mais je savais qu'ils voudraient connaître la réalité, à mon retour, de ce que j'avais vécu. Cela m'a permis de ne rien oublier et de garder une trace à jamais de mes sentiments à chaud de cette expérience.

Question : Pourquoi avoir voulu faire publier aussi rapidement ces textes, somme toute très personnels ? Comment cela s'est-il passé et qu'en attendez-vous ?

Réponse : Je me suis rendu compte que les gens, en général, connaissent très mal leur armée, voire s'en désintéressent, mais surtout qu'ils ignorent ce que font les soldats qui se battent en Afghanistan et comment ils vivent la réalité à laquelle ils sont confrontés. Peut-être aussi pour casser l'image du soldat "bête et méchant", qui ne pense pas. Egalement parce que je pense que la réalité est vécue par les hommes au bas de l'échelle et qu'à mon sens c'est à eux de la raconter.

Suite à l'expédition de mon manuscrit à plusieurs maisons d'édition, j'ai rapidement eu plusieurs propositions de contrat et je me suis rendu compte que le sujet intéresse plus que je ne le pensais. Quant à mes attentes, je ne sais pas vraiment. C'est une façon de tourner la page en n'en oubliant rien, une façon de rendre hommage à tous ceux qui ne sont pas revenus et aux blessés. Je souhaite "ouvrir la porte" aux gens qui veulent comprendre.

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Question : Quelles ont été, à la lecture de 197 Jours, les réactions de vos camarades, de vos chefs, de votre famille et de vos amis ? Ont-elles été identiques, ou en quoi différaient-elles ?

Réponse : Ma famille et mes amis ont été les premiers à lire le manuscrit. Leur réaction ? Ils sont tombés de haut, ils étaient à mille lieues d'imaginer ce à quoi nous avons pu être confrontés, ou la dureté des choses que nous avons pu vivre. Par la suite, je l'ai fait lire à mes chefs, qui ont trouvé que c'était le ton juste et m'ont félicité. C'est la première fois qu'un militaire du rang publie, et c'est aussi cela qui leur a plu. Mes camarades ont attendu que le livre soit paru pour le lire. Beaucoup d'entre eux l'attendait avec impatience pour le faire lire à leurs proches. Une façon de faire comprendre ce qu'ils ont vécu, car personne n'a vraiment pu raconter...

Question : Y a-t-il une journée qui vous a particulièrement marqué, pour une raison ou pour une autre ?

Réponse : Le 10 juin, un homme s'est involontairement tiré une balle dans la gorge en rentrant au camp. J'ai été un de ceux qui l'ont porté jusqu'aux médecins et infirmiers. Ce jour m'a énormément marqué, parce que son regard, son souffle, parce que la souffrance, la chair, le sang, parce que la violence, le feu, la guerre, parce que la mort .. Je me suis rendu compte que nous ne sommes rien.

Queston : Aujourd'hui, bientôt un an après votre retour, quelques semaines après la sortie de votre livre, quell est la suite du programme, quels sont vos projets ?

Réponse : Vivre !

Merci Julien pour ces réponses d'une rare sincérité, bon courage et bonne chance dans tous vos projets.

 

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19 septembre 2012 3 19 /09 /septembre /2012 07:05

Face à Kadhafi.

Opération Tacaud, Tchad, 1978-1980

Pierre de Tonquédec

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On connaît l'expression désormais classique de "Tchad des commandants", en référence à la présence militaire française après l'indépendance, en particulier dans le nord du pays. Depuis le début des années 1960 en effet, presque sans discontinuer, des unités françaises sont engagées dans le pays.

Le livre (préfacé par le général d'armée de Llamby) que le général de corps d'armée (2S) de Tonquédec consacre aujourd'hui à l'opération Tacaud ne pouvait être rédigé par un meilleur connaisseur de la question. Successivement commandant du groupement du Ouaddaï, puis chef de l'état-major franco-tchadien de Fort-Lamy, puis commandant de l'opération Tacaud elle-même, il ira enfin inspecter l'opération Epervier.

L'ouvrage s'ouvre sur une description du Tchad et des rapports franco-tchadiens à la fin de la présidence Tombalbaye ("englué dans le fétichisme et le tribalisme") et se termine sur l'espoir (bien éphémère) d'une grande réconciliation nationale autour d'Hissen Habré et de Goukouni Oueddei, à l'époque de la victoire d'Ouadi Doum contre les Libyens. Le tableau dressé par l'auteur est à la fois politique, militaire et diplomatique, les événements voisins ne sont pas oubliés (Barracuda en Centre-Afrique). Les renversements d'alliances entre des mouvements qui ne représentent globalement que des groupes tribaux différents, la "Diplomatie de la Kalachnikov" ou le rôle du Nigéria par exemple ne sont pas oubliés.

Etant donné la quasi-inexistence de littérature sur un tel sujet, le livre, à la fois témoignage personnel et ouvrage d'analyse, doit être impérativement être connu de tous ceux qui s'intéressent à l'histoire et à l'évolution de cette région d'Afrique. On peut regretter la qualité très moyenne des reproductions de photos et documents (presque illisibles) qui figurent en fin d'ouvrage, mais il faut aussi se féliciter de la présence d'un glossaire très complet et d'une chronologie bien utile. A acquérir, à lire et à conserver.

Signalons également que "les droits d'auteur sont reversés au profit du musée des Troupes de marine".

Editions SOTECA (diffusion Belin), Saint-Cloud, 2012, 154 pages, 21 euros.

ISBN : 978-2-916385-90-7

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31 mai 2012 4 31 /05 /mai /2012 07:05

Afghanistan

La guerre inconnue des soldats français

Nicolas Mingasson

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La décision présidentielle d’accélérer le repli d’Afghanistan des troupes combattantes françaises (bien que par ailleurs la définition proposée des « combattants » par rapport aux « non-combattants » semble relever davantage du besoin en communication que de l’analyse militaire) donne à cet album un écho particulier.

Photographe, journaliste et grand reporter, spécialiste de l’Arctique russe, Nicolas Mingasson nous propose ici un livre très largement illustré par ses propres clichés originaux, pris au cours des mois passés, totalement intégré au sein de la 2e compagnie du 21e RIMa. : « Montrer et faire comprendre aux Français qui ils sont, ce qu’ils font et les sacrifices auxquels conduit le métier de soldat. Cela nous faisait déjà pas mal de choses en commun », précise l’auteur, qui parle à propos de ces hommes de « leur terrible frustration née d’un manque de reconnaissance ». Dans sa préface, le général Georgelin, ancien chef d’état-major des armées, le rappelle : « L’Afghanistan est venu nous rappeler un certain nombre de vérités … On ne déploie jamais sans risque une unité militaire sur le terrain : ‘soldats de la paix’, ‘zéro mort’, c’est très bien, mais le monde est tragique … On ne sait jamais comment les choses évolueront. Il faut être prêt à toutes les éventualités et y préparer l’opinion publique ».

Le livre en lui-même s’ouvre sur seize portraits de militaires, en noir et blanc, en gros plan. Il se termine sur la longue liste des « Soldats morts au combat » sur ce théâtre, dont le plus jeune avait 18 ans et le plus âgé 46. Dans les quelques 180 pages qui séparent ce début et cette fin, le lecteur suivra quasiment au quotidien le groupe 42 de la 4e section, d’abord à l’entraînement dans l’hexagone, puis l’arrivée à Bagram, le transfert et le déploiement en Kapisa. Au fil des pages, Nicolas Mingasson nous parle (et nous montre) les premiers mois à Tagab, la FOB (Forward Operating Base, énorme camp retranché) comme lieu de vie et les reconnaissances sur les axes : « Il faut bien le comprendre : la FOB est un cocon protecteur qu’ils abandonnent à l’instant même où ils franchissent la limite de la lourde grille métallique qui en ferme l’entrée ». Il évoque le séjour dans une COP (Combat OutPost, poste avancé) quand les rebelles sont à 200 ou 300 mètres, et ses rencontres avec les soldats de l’ANA. Puis le journaliste parle des villageois afghans (Pris « dans un gigantesque étau à plusieurs mâchoires : les Talibans et les Français, la pauvreté et la tradition », « les civils, tous suspects. Gamins ou vieux, hommes ou femmes, tous sont suspects »), des éreintantes escortes de convois logistiques, des missions plus offensives (« Les groupes de fantassins sont les éléments les plus avancés, les plus en contact avec les insurgés. A tel point qu’ils les entendent crier ‘Allah akbar ! ») durant lesquelles la maîtrise des règles du combat interarmes est une absolue nécessité (« C’est d’ailleurs grâce à ces appuis que les différents groupes ont pu se désengager »), puis deux morts, en ce mois d’août brûlant, au fond d’une vallée... Les deux derniers mois sont longs, difficiles, le moral semble parfois se fissurer et le sergent « surveille ses gars plus que jamais. Sans jamais oublier de gérer ses propres émotions », mais « à la mi-octobre, les hommes sont beaucoup moins concentrés ». Pourtant la mission continue, le rythme est toujours aussi soutenu. Le retour en France, attendu, fêté, peut aussi être délicat, et il faut savoir « Tourner la page ». Mais les derniers mots sont sans ambiguïté : « Le départ de l’ISAF a été annoncé et, déjà, les forces de la coalition occidentale cèdent le terrain à l’ANA … Il reste peu de temps pour former cette armée encore jeune … Nombreux sont ceux qui prédisent, y compris au sein de l’armée, le retour à une guerre civile quelques mois seulement après le départ du dernier soldat occidental ».

Beau travail de journaliste dans la durée. Un album à conserver comme témoignage de la vie quotidienne de soldats en opération et une pierre supplémentaire à l'écriture de l'histoire de cette campagne militaire.

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  • : Guerres et conflits XIXe-XXIe s. se fixe pour objectif d’être à la fois (sans prétendre à une exhaustivité matériellement impossible) un carrefour, un miroir, un espace de discussions. Sans être jamais esclave de la « dictature des commémorations », nous nous efforcerons de traiter le plus largement possible de toutes les campagnes, de tous les théâtres, souvent dans une perspective comparatiste. C’est donc à une approche globale de l’histoire militaire que nous vous invitons.
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Cafés historiques de La Chouette

Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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