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20 janvier 2017 5 20 /01 /janvier /2017 10:43

Une histoire secrète de la révolution russe

Victor Loupan

Journaliste au Figaro et chroniqueur à Radio Notre-Dame, Victor Loupan a déjà publié plusieurs ouvrages sur la Russie et nous propose ici un livre atypique.

Evoquant à la fin de son introduction une "choquante et mystérieuse réalité", il s'intéresse aux parcours individuels des principaux responsables bolcheviques puis soviétiques (Lénine, Trotski, Staline, etc.), dont il détaille les origines familiales et les évolutions avant les évènements qui s'accélèrent à partir de 1917. Il insiste d'ailleurs assez lourdement sur les liens familiaux de Trotski au carrefour de l'émigration des Juifs russes et du monde bancaire anglo-saxon. Ces points ont été soulignés depuis fort longtemps (l'hostilité de l'émigration juive au régime tsariste -et à ses pogroms- est bien connue), mais leur répétition pendant plusieurs dizaines de pages finit par lasser. En résumé, la chute du tsar puis la révolution d'octobre ? Elémentaire mon cher Watson, les banquiers juifs de Wall Street ! Un peu simpliste, non ? Son analyse de la guerre civile est également sujette à discussion (Légion tchécoslovaque, rôle de Trotski et de l'Armée rouge naissante, etc.). La partie suivante, consacrée à Staline, commence mal : "Staline et Trotski se connaissent depuis 1907, année de l'écrasement de la première révolution russe". 1907 ? Un détail, s'il fallait s'arrêter à la chronologie ! La dernière grande partie, qui s'intéresse aux phénomènes de violence extrême qui accompagnent la période révolutionnaire, a pour but de démontrer que celle-ci trouve son origine dans les excès en amont des Bolcheviques, les Blancs et autres Cosaques se "contentant" de faire donner le knout, parfois un peu fort, c'est vrai. Suivent un certain nombre d'exemples (ce n'est pas ce qui manque) et le portait de l'inévitable Félix Dzerjinski. S'ensuit un ultime chapitre distinguant entre la terreur blanche et la terreur rouge : qui a tué le plus ? de la façon la plus horrible ? Etait-ce institutionnalisé ou le fait d'initiatives individuelles ? L'a-t-on regretté ou non ?... Curieuse balance des responsabilités, visant à faire émerger une forme de faute originelle de l'Etat soviétique, et plus largement des révolutions.

En résumé, un livre qui ne laisse pas indifférent, car il assène sans trop de précautions oratoires les certitudes de son auteur, qui ne manque pas d'intérêt tout en reprenant l'essentiel d'anciennes critiques contre-révolutionnaires, mais qu'il faut considérer comme une réflexion politico-idéologique sur fond d'exemples historiques plutôt que comme un livre d'histoire stricto sensu.

Editions du Rocher, Monaco, 2017, 194 pages. 17,90 euros.

ISBN : 978-2-268-08986-7.

Révolution russe
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20 décembre 2016 2 20 /12 /décembre /2016 06:00

Poutine

Une vision du pouvoir

Hubert Seipel

Dans le contexte extrêmement tendu des relations entre les Etats occidentaux et la Russie sur fond de crise syrienne et de renforcement militaire en Europe orientale, Hubert Seipel, journaliste allemand qui a fréquenté de près Poutine pendant plusieurs années, nous propose une très utile biographie.

L'auteur constate en introduction que le locataire du Kremlin "a depuis longtemps renoncé à voir son image à l'étranger changer de son vivant" et pose la question qui dérange : "L'Union européenne mérite-t-elle d'être célébrée comme le grandiose contre-projet démocratique face à un Etat colonial russe, cet empire décadent qui refuse de lâcher l'Ukraine ?". Centré sur une approche strictement politique, le livre retrace donc essentiellement la carrière officielle de Poutine depuis son accession au pouvoir, par coups de projecteur successifs, en la replaçant systématiquement dans son contexte et son histoire récente, celle des ruptures au sein de l'URSS puis de la Russie et du sentiment de délitement, de décomposition, qui règne dans l'appareil d'Etat autour des années 1990-2000 : "Il essaie, comme président, de redonner à sa nation le sentiment de sa propre valeur, qui avait été rudement mise à l'épreuve. Pour cela, il puise dans l'histoire de son pays et s'inspire des leçons de son passé". Est-ce parce que nous n'en sommes pas (plus) capables qu'il faut le lui reprocher ? A propos de la politique radicale suivie en Tchétchénie, Hubert Seipel rappelle les centaines de morts et de blessés dans des attentats au coeur de la Russie à la fin des années 1990. Au sujet des relations conflictuelles avec les oligarques et autres milliardaires bénéficiaires des privatisations, il revient sur les modalités de constitution de ces fortunes et les manoeuvres de couloir entreprises par leurs propriétaires. A propos de l'Ukraine, il évoque les relations antérieures à la crise, les déclarations des uns et des autres depuis la présidence Bush et  le rôle de Condoleezza Rice. Il insiste également sur une volonté raisonnée de rapprochement avec l'Europe occidentale : "Un rapprochement avec l'Europe n'est en principe pas mauvais pour nous. Nous avons les ressources naturelles et l'Europe le savoir technique. Tous les deux en tirerons profit à long terme". Enfin, Hubert Seipel ne cache rien des actions plus ou moins indirectes conduites par Poutine afin de parvenir à ses objectifs, comme la forte hausse du prix du gaz qui étouffe une Ukraine déjà en faillite. Considérant que les intérêts, en particulier économiques et géopolitiques, de Moscou sont en cause, il prend finalement "la ferme résolution de défendre en solitaire les intérêts de la Russie. Il va s'occuper de ses compatriotes russes en Crimée et en Ukraine orientale, ainsi que de l'avenir de la flotte russe stationnée dans la péninsule depuis une éternité. Et il s'agit aussi d'annoncer la couleur". Nous voici désormais en situation de "paix froide", avant que la paix ne devienne guerre.

En contrepoint des ouvrages plus favorables à l'Ukraine récemment publiés, ce volume plutôt "pro-russe" (mais sans aucune idolâtrie et toujours solidement documenté) fait résonner un son de cloche différent. Des échos toujours utiles lorsque l'on veut se faire une opinion personnelle.  

Editions des Syrtes, Paris, 2016, 368 pages, 22,- euros.
ISBN : 978-2-940523-45-0.

Nouveau tsar ?
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17 décembre 2016 6 17 /12 /décembre /2016 06:00

La Seconde guerre mondiale dans le discours politique russe

A la lumière du conflit russo-ukrainien

Stéphane Courtois et Galia Ackerman (Dir.)

Paru dans la collection 'Présence ukrainienne', ce qui constitue en soi un marquant significatif, ce volume constitue les actes d'un colloque qui s'est tenu en avril 2015 à Paris. Il est exclusivement orienté sur la dénonciation de l'impérialisme russe et de sa volonté hégémonique en direction de l'Ukraine. C'est un choix, que les différentes auteurs s'efforcent de démontrer au fil des contributions et que l'on peut partager, mais qu'il est plus honnête de souligner en premier lieu.

Cette position quasiment militante n'empêche pas que le volume soit tout à fait intéressant. On sait bien l'importance politique, morale, sociale, intellectuelle de la Grande Guerre patriotique en Russie et l'utilisation résolue que les autorités de Moscou en fait depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. A partir de ce constat, les différents auteurs (un peu plus d'une quinzaine, universitaires français et ukrainiens, journaliste allemande, ukrainienne et russe, politiques ukrainiens, letton et estonien, et -hélas- l'inévitable BHL) s'intéressent aux différentes formes prises par cette instrumentalisation de l'histoire d'une part et par cette ingérence de la Russie chez ses voisins. Les arguments, reconnaissons-le sans ambiguïté, ne manquent parfois pas de pertinence et l'on ne saurait être totalement naïf au sujet de la politique de Moscou à l'égard de Kiev et de la Crimée. Parmi les (souvent brefs) articles, des approches intéressantes sur la présentation en Russie du pacte Hitler-Staline, sur l'utilisation déterminée de la victoire de 1945 comme arme politique, sur la macabre capitalisation politique à partir des millions de morts de la période 1941-1945, sur les choix historico-politiques de Poutine et la réhabilitation de la politique stalinienne, sur le contrôle des archives russes, sur le rôle des médias contrôlés par le Kremlin, sur les minorités comme les Tatars de Crimée, etc. De ce vaste panorama, la Russie ne sort pas grandie et les ressorts intellectuels et géopolitiques de ses actions sont d'évidence mis à nu.

Toutefois, le souvenir encore prégnant d'une opposition idéologique totale à l'URSS semble insuffisant pour servir aujourd'hui de fil conducteur. Identifier et prendre en compte les crimes d'hier et les fautes ou les erreurs d'aujourd'hui n'interdit pas de s'intéresser également à ce qui se passe "de l'autre côté" : les gouvernements ukrainiens sont-ils exemptés de la moindre responsabilité dans l'évolution de la situation ces dernières années ? Les manoeuvres américano-otanniennes ne sont-elles que des fantasmes ? La Russie devrait-elle, par principe en quelque sorte, se comporter en puissance secondaire ? Qui, enfin, aura l'honnêteté de rappeler cette formule de Aron, selon lequel dans les relations internationales il n'y a ni d'Etat-loup, ni d'Etat-agneau, mais seulement des Etats qui défendent ce qu'ils pensent être à une certaine époque leurs intérêts vitaux ? Ou celle de De Gaulle affirmant qu'un pays digne de ce nom n'a pas d'amis, mais dans le meilleur des cas et en fonction de ses besoins des alliés...

Un très bon ouvrage sur un dossier chaud de l'Europe d'aujourd'hui, pour en présenter "la cause ukrainienne". Mais la simplification et le manichéisme ne suffisent pas à structurer une démonstration. Au-delà des nombreuses (et parfois passionnantes) descriptions des "dessous" des manoeuvres russes, il serait également important de s'intéresser à "l'arrière tableau" des initiatives ukrainiennes.

L'Harmattan, Paris, 2016, 196 pages. 20,50 euros.

ISBN : 978-2-343-10231-3.

Histoire et propagande
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8 septembre 2016 4 08 /09 /septembre /2016 06:00

Histoire de la Russie

D'Ivan le Terrible à Nicolas II

1547-1917

Pierre Gonneau

Auteur de plusieurs ouvrages sur la culture russe et l'histoire des premiers tsars (dont un récent Ivan le Terrible, ici), Pierre Gonneau nous propose ici une histoire assez classique de l'empire des tsars, du milieu du XVIe siècle à la Grande Guerre, chronologiquement, règne par règne, mais surtout il y intègre des éléments de réflexion dans le temps long sur le peuple et l'âme russe.

Il organise son propos en quatre grandes parties, "Les premiers tsars (1547-1613)", "Les Romanov à Moscou. L'âge d'or de la monarchie traditionnelle ? (1613-1689)", "La Russie de Pierre (1689-1796)", et "La Russie tsariste (1796-1917)", qui dressent une vaste fresque de "quatre siècles d'autocratie impériale" qui "ont forcément marqué en profondeur la vie du pays, les hautes sphères politiques et sociales, mais également les représentations populaires, les mentalités". Les évolutions récentes et en cours en Russie ne contredisent pas cette opinion. Si, selon le vieux dicton "Dieu est haut et le tsar est loin", cette histoire est intimement liée à la religion orthodoxe, une sorte d'héritage de l'empire romain d'Orient aussi bien dans les ambitions politiques extérieures que dans les jeux politiques intérieurs et dans les rituels de cour, réalité toujours perceptible d'Ivan le Terrible à Nicolas II. Ne revenons pas ici sur le détail de chaque règne, mais des périodes moins connues sont mises en lumière : le tsar Boris Godounov, élu en 1598, le pénible interrègne du vrai et des faux Dimitri, face aux Polonais, aux Lituaniens, mais aussi aux Tatars et bientôt aux Suédois. Car tout en dressant la biographie de chaque souverain, Pierre Gonneau cherche à identifier les fondamentaux du gouvernement de la Russie et de l'âme du peuple. Une forme de culte maladif du secret et une sorte de paranoïa à l'égard des étrangers constituraient semble-t-il, avec les manoeuvres de palais lors des successions très souvent difficiles, un quasi "fil rouge" dans l'histoire du pays. Pierre le Grand et Saint-Petersbourg, Catherine II qui en 1762 "endosse l'uniforme de la Garde, mobilise des troupes et fait arrêter son mari", Nicolas Ier "ou le tsarisme à son zénith", Alexandre II pris dans la seconde moitié du XIXe siècle "entre réforme et terrorisme", Nicolas II qui "se définit lors du recensement de 1897 comme 'propriétaire terrien, maître du pays russe', une sorte de gentleman-farmer à l'échelle d'un continent". L'auteur revient à plusieurs reprises jusqu'à la fin de sa conclusion sur cette forme particulière de l'organisation des pouvoirs ("Orthodoxie, autocratie, génie national, autrement dit : l'Eglise, le monarque et le peuple ne font qu'un") et dresse un bilan en demi-teinte de plus de trois siècles d'histoire : "Puissance pauvre, colonialiste et colonisée, à la fois en retard et en avance sur l'histoire, stagnant dans un mouvement perpétuel, empruntant à fonds perdus à l'Occident détesté pour constituer l'idée russe".

Bien plus qu'une simple histoire des Romanov ou une succession de biographies impériales. L'ensemble est complété par une demi-douzaine de cartes, une chronologie générale, une généalogie des Romanov, une bibliographie et des index, ce qui fait à la fois du volume un outil de connaissance générale et une aide pour aller plus loin.

Tallandier, Paris, 2016, 542 pages. 24,90 euros.

ISBN : 979-10-210-2031-3.

Empire des Tsars
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15 juin 2016 3 15 /06 /juin /2016 06:00

Mémoires du général Paul Kourloff

L'agonie de la Russie impériale

Paul Kourloff

Dans le vaste mouvement éditorial de (re)découverte de textes autour de la Russie des tsars et de la fin de la dynastie des Romanov, voici un document aussi intéressant par ce qu'il dit ou ne dit pas, que par la façon dont il le dit ou le tait.

Personnage peu connu, le général Paul Kourloff, sans être un intime de la famille impériale, connaît assez bien Nicolas II et l'impératrice Alexandra Fiodorovna, que ses responsabilités politiques et administratives successives l'amènent à cotoyer. Vice-gouverneur puis gouverneur dans différentes régions de l'empire (en particulier Ukraine et pays Baltes), il est aussi adjoint du ministre de l'Intérieur comme chef du département de la police et commandant du corps des gendarmes sous le ministère Stolypine. Il termine par ailleurs sa carrière au gouvernement militaire de Petrograd à partir de 1916, ce qui en fait un bon observateur des journées révolutionnaires de 1917 et des principaux personnages de ces événements. On est difficilement convaincu par l'ensemble du texte, d'autant que Paul Kourloff témoigne d'une véritable vénération pour l'empereur et l'impératrice, ce qui le conduit à nier ou à diminuer très fortement toute responsabilité pour eux-mêmes et leur entourage proche. Ainsi, Raspoutine n'est-il plus qu'une sorte de moine un peu exhubérant et un peu naïf, éventuellement dévergondé mais qui ne profite pas matériellement de son influence et ne se mêle pas des affaires de l'Etat. De, même le général Soukhomlinoff, ministre de la guerre accusé d'incompétence et de prévarications, aurait-il été victime d'une cabale et serait innocent des accusations portées contre lui à partir de 1915. La quasi-totalité des généraux présentés sont finalement des chefs corrects (alors pourquoi autant d'échecs ?) et le mal vient d'abord de certains membres de la Douma et d'organisations comme l'Union des villes. Le caractère systématique (excessif ?) de cette défense de la famille impériale, de la Cour et de ses proches, finit pas lasser : c'est à se demander pourquoi le processus révolutionnaire s'accélère au début de l'année 1917... Rappelons simplement que, pour très honorable qu'elle soit, la fidélité à l'empereur n'est ni en elle-même un gage de qualité intellectuelle, ni une preuve de pertinence dans l'analyse politique.

Par contre, le livre a toutes les qualités de ses défauts, et il faut bien reconnaître que les portraits des principaux responsables politiques et administratifs de la période sont tout-à-fait intéressants. La longue liste des généraux qui occupent des fonctions d'encadrement et d'administration à l'arrière est impressionnante, tout comme celle des ministres et hommes politiques rencontrés par l'auteur. Elle est enrichie par des considérations personnelles directes qui en donnent des protraits vivants, surtout pour les grands responsables de l'arrière front et de l'intérieur. De même, son observation des grèves insurrectionnelles lui permet d'en faire une description ("monarchiste") à la fois précise, horrfiée et décalée. Emprisonné pendant plusieurs mois dans la forteresse Pierre et Paul lors de la révolution, il est finalement libéré et trouve refuge en France en août 1918.

Un récit profondément, totalement, favorable à Nicolas II et à sa famille, qui offre quelques "pépites" sur les rapports personnels au sein de l'élite impériale et de nombreux détails sur les événements de la période 1905-1917. A considérer avec prudence, mais indispensable pour avoir une vision d'ensemble de la période.

L'Harmattan, Paris, 2015, 294 pages, 31,- euros.

ISBN : 978-2-343-04665-5.

Crépuscule des tsars
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13 juin 2016 1 13 /06 /juin /2016 06:00

Un printemps russe

Alexandre Latsa

Un ouvrage d'histoire immédiate et de géopolitique, par un homme d'affaires français installé en Russie (et qui peut aussi agir de ce fait comme agent d'influence), qui arrive "en contre" du discours atlantiste récurrent sur la "menace" russe et appelle à un rapprochement européen.

Partant à la fois des particularités de la société et de la culture russe, mais aussi de "la forte russophobie médiatique" devenue une des marques des grands médias français, l'auteur veut nous faire comprendre l'importance de "l'incroyablement redressement historique que le pays connaît depuis maintenant seize ans" en dépit "d'une incroyable campagne de diabolisation de cette nouvelle Russie". Alexandre Latsa aborde dès la page 25 la responsabilité américaine dans le processus d'escalade et "la constante obsession américaine à étendre l'OTAN en Europe orientale". Revenant (de façon un peu manichéenne) sur le Grand Jeu qui oppose le Royaume-Uni à l'empire des tsars au XIXe s. et la question de l'accès aux mers chaudes et à celle du contrôle des ressources énergétiques, il explique en partie par le choc que constitua l'offensive de l'OTAN contre la Serbie à la fin des années 1990 le mouvement qui s'observe depuis le début des années 2000. Enfin, "la présence de combattants djihadistes dans le Caucase russe", activement soutenu par les services américains, achève de convaincre à Moscou : "Cette manipulation d'un certain Islam par Washington pour affaiblir la Russie sur ses frontières sud n'est que la continuité stratégique de la politique américaine qui avait, en Afghanistan, vu Washington apporter un soutien direct aux Talibans contre l'Armée rouge". L'auteur s'intéresse ensuite à la très difficile situation intérieure de la Russie après 1991, à la main-mise des "familles" plus ou moins mafieuses sur l'économie, avec le risque complémentaire d'une implosion du pays. C'est de ce marasme moral, politique, financier, que "naît" Poutine, dont on ne peut pas oublier qu'il répond aussi à un besoin de la population et que ses mandats (ou ceux du couple Poutine-Medvedev) se traduisent par une amélioration constante de la situation économique de la majorité des habitants : "L'absence d'alternance et donc de contre-pouvoir politique bénéficie du soutien d'une majorité de la population pour laquelle l'enrichissement, mais surtout la stabilisation du cadre de vie et des institutions essentielles, est plus important que les droits de l'homme, ce que confirment du reste tous les sondages à ce sujet en Russie". Plusieurs pages reviennent sur les hiérarques de la privatisation (et souvenons-nous en héros de la corruption), que Poutine mettra au pas (en prison, exilés, etc.) pour assurer la réaffirmation de l'Etat. Deux thèmes (questions sociétales et énergétiques) occupent chacun plusieurs dizaines de pages, les résultats obtenus au plan intérieur permettant à Moscou de revenir en force dans le jeu diplomatique international, "du Kosovo à la Crimée en passant par Damas". La septième grande partie se propose de décrypter la russophobie (selon l'auteur) de la presse française, dans ses racines, ses inspirations et sees formes ; tandis que la huitième revient (sans doute l'une des moins convaincantes selon nous) sur les "révolutions de couleur", du monde arabo-musulman à la Russie : "Le sénateur McCain confirmait l'évidence, à savoir qu'une grande partie de l'élite américaine croyait non seulement que le printemps arabe allait réussir, mais aussi que le régime russe actuel était déstabilisable". Avant une ultime partie qui cherche à déterminer quelles peuvent être les "trajectoires pour la Russie de demain" entre l'Europe, l'Asie et pourquoi pas un avenir de puissance arctique, Alexandre Latsa consacre une dizaine de pages à la question ukrainienne et à la révolution orange : "Maidan : un piège américain".

Le livre, on le voit, est très hostile aux Etats-Unis (avec quelques raisons objectives) et est très en faveur de Poutine et de sa politique, au point que parfois l'argumentation devient un peu "légère". Mais il offre l'immense intérêt de proposer aussi d'autres grilles d'analyse (argumentées et soutenues par des chiffres) que celle que l'on nous propose habituellement sur toutes les antennes. Revendiquant un certain héritage gaulliste (ou gaullien), l'auteur en appelle finalement à un rapprochement européen : "Sans pour autant rompre avec ses partenares d'outre-Atlantique, Paris pourrait choisir de se tourner vers l'est et redevenir la puissance souveraine qu'elle a longtemps été en équilibrant son système d'alliance" et à remplacer la "Pax americana d'hier" par la "Pax euro-asiatica de demain".

Editions des Syrtes, Paris, 2016, 309 pages, 20,- euros.

ISBN : 978-2-940523-42-9.

Renaissance
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18 mars 2016 5 18 /03 /mars /2016 06:00

Journal intime

Saint-Pétersbourg, Moscou, Berlin, Mandchourie

Baron Ludwig von Knorring

Le baron Ludwig von Knorring appartient à ces familles d'ascendance germanique (balte) qui servent le tsar. Il a rejoint la carrière diplomatique et son Journal s'ouvre sur un entretien avec son ministre, en décembre 1903, au cours duquel il rend compte de la volonté japonaise d'entrer prochainement en guerre contre la Russie, avant d'être invité à "reprendre sa vie oisive". Le ton est donnné.

Avec l'apparent détachement que donnent une solide éducation et une réelle aisance financière, ce diplomate nous raconte son quotidien, mais aussi nous en apprend beaucoup sur la réalité et le fonctionnement de la diplomatie de l'empire. De l'incompréhension de la situation par Nicolas II (qui parle en 1904 de "cette stupide soi-disant guerre avec le Japon") aux manoeuvres de la Cour après la révolution de 1905 ("Malgré l'immense charme personnel émanant de notre Auguste Souverain, il est bien à craindre que rien ne puisse marcher, grâce à Son caractère qui, hélas, n'est pas fait pour la haute mission que Dieu Lui a confiée"). Au fil des pages, des soirées, des cérémonies, des invitations, il croise tous ceux qui comptent dans l'empire, grandes familles, ministres et politiques, membres de la famille impériale. A chaque fois, l'indication de la rencontre est suivie de quelques lignes précisant le contenu des conversations et se terminant par un commentaire sur la pertinence de telle ou telle observation. On dispose ainsi que témoignages ponctuels sur la façon dont la guerre russo-japonaise est comprise et perçue dans la capitale russe, sur l'extrême sensibilité des relations avec l'Allemagne, sur l'inquiétude qui se manifeste à propos du Royaume-Uni, sur les courants d'évolution à l'oeuvre dans les provinces Baltes et en Finlande. Les conversations entre grands de l'empire (toute la haute noblesse russe passe devant nous) au Yacht-Club, avec ses petites passions partisanes mais aussi ses soucis caritatifs au bénéfice des soldats. Certes, le moindre "incident" touchant à l'ego de tel ou tel est souvent monté en épingle, mais cela aussi fait partie de la réalité quotidienne pour ces familles, du côté russe comme du côté allemand ; et l'on assiste aussi aux conversations discrètes en dehors des sièges officiels de l'autorité pour nouer des alliances ou pour calmer des inquiétudes, politiques, diplomatiques, économiques et financières, et ou l'on suit de curieux processus décisionnels : "De chez (l'amiral) Abaza, les télégrammes (chiffrés) vont chez l'empereur d'où, après un certain laps de temps, ils sont retournés à Abaza par lequel ils sont censurés et seulement après cette opération transmis à l'état-major de la marine". Le baron von Knorring reste d'une grande lucidité (à plusieurs reprises à propos de la poliique russe en Finlande) et ne s'illusionne pas au sujet de la plupart des dirigeants influents : "Je trouve la grand-duc Alexis qui est très gai, comme si de rien n'était, et c'est pourtant grâce à son incurie que notre flotte est dans l'état pitoyable où elle se trouve". Il fait également le récit, par témoins interposés, de l'interminable croisière vers l'Extrême-Orient de la flotte russe du Pacifique (débuts de révoltes, attitudes des Français et des Britanniques, etc.), jusqu'au désastre de Tsushima. De même, on assiste, de loin d'abord, à la révolution de 1905, aux propositions de réformes institutionnelles, à leur proclamation puis à leur ... non application et à la dissolution de la Douma.

En résumé, un tableau passionnant de la haute société russe au début du XXe siècle, qui rencontre ponctuellement la famille impériale sans faire partie du premier cercle de la Cour, qui est "aux affaires" tout en pouvant se permettre une luxueuse vie privée, qui assiste à un lent naufrage, en a en quelque sorte conscience mais s'illusionne sur la capacité de résistance du système, qui s'inquiète de l'éventuel mariage de telle ou telle princesse mais ignore à peu près tout des conditions d'existence de l'immense majorité de la population. La solide réputation des éditions des Syrtes concernant les ouvrages sur le "monde russe" ne peut qu'être confirmée par cette belle publication. Une lectue indispensable pour quiconque s'intéresse aux dernières (difficiles) années de l'empire des tsars.

Editions des Syrtes, Paris, 2016, 273 pages, 20,- euros.

ISBN : 978-2-940523-36-8.

Diplomatie et vie politique russes
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19 janvier 2016 2 19 /01 /janvier /2016 06:00

Koutiepov

Le combat d'un général blanc : de la Russie à l'exil

Nicolas Ross

Auteur de plusieurs ouvrages sur la période révolutionnaire en Russie et la guerre civile, Nicolas Ross publie aujourd'hui une intéressante histoire du général Koutiepov qui fut, à partir de 1917, très étroitement associé à toutes les actions entreprises par les Blancs contre les Bolcheviques, d'abord dans le cadre de la guerre civile russe, puis à partir de ses lieux d'exil.

Les deux premiers chapitres posent le cadre général de l'action et rappelle ce que fut la carrière, en particulier durant la Grande Guerre de celui qui n'est encore que colonel en 1917. Les qualités de Koutiepov, sa détermination, son sens tactique y sont en particulier mis en valeur. Puis l'ouvrage se concentre sur la période 1920-1930. Celui qui a été nommé au plus haut grade de la hiérarchie militaire russe par le général Wrangel commence son exil avec ses troupes repliées de Crimée sur la péninsule de Gallipoli, où le dénuement est à peu près complet et où il faut déployer des trésors d'imagination pour organiser la vie, l'alimentation, la santé, la formation des futurs cadres, maintenir la discipline, etc. Peu à peu, les détachements, "régiments", écoles militaires sont transférés vers la Bulgarie ou la Serbie-Yougoslavie. Surnommé "le général de fer" (sa détermination confine souvent à la rudesse, voire à la cruauté, lors des combats de Crimée par exemple), il acquiert une place exceptionnelle dans le dispositif russe blanc en exil : "Koutiepov incarnait l'armée russe à l'étranger tout court ... Il était l'incarnation et le symbole de l'armée. Et c'est en cette qualité qu'il est devenu une figure centrale de l'émigration russe". Certes monarchiste, mais russe avant tout, il entre progressivement dans l'action clandestine, sans cesser pour autant d'agir en faveur de ses anciens soldats, désormais regroupés en "associations". Ces chapitres ("Dans les Balkans" en particulier) sont l'occasion de passionnantes pages sur la place que tiennent ces anciens soldats de l'armée impériale russe dans la vie de la Bulgarie du début des années 1920. Tout le "petit" et le "grand" peuple de la communuauté russe en exil passe successivement devant nous, à l'occasion des déplacements de Koutiepov et des réunions auxquelles il participe dans les différentes villes européennes où les uns et les autres se sont repliés, y compris le grand-duc Nicolas Nokolaïevitch (entre Antibes et le château de Choigny près de Paris). C'est à cette époque (mi-1924), qu'il se lance dans l'action secrète et clandestine. Après avoir présenté les deux grandes associations militaires (l'Union des Anciens de Gallipoli et surtout l'Union générale des combattants russes), qui jouent un rôle essentiel au sein de l'émigration, l'auteur s'intéresse de près aux missions de renseignement et contre-révolutionnaires poursuivies sur le sol même de l'URSS naissante pendant les années 1920. Le portrait du général Koutiepov devient moins net, on se demande parfois dans quelle mesure il ne fait pas preuve d'une confondante naïveté devant les actions des services soviétiques, et à tout le moins on reste parfois étonné face à certains choix alors qu'il sait parfaitement que ses interlocuteurs ou correspondants sont des agents de l'OGPU. Entre vrais et faux traitres, et même si certains événements relatés relèvent davantage de l'anecdote d'une part et si le caractère très contestable de certaines sources en rend l'analyse critique délicate d'autre part, on est impressionné par le nombre d'actions conduites (et parfois l'ambition de certaines d'entre elles) sur le sol même de la Russie jusqu'à une date très avancée. Les deux derniers chapitres sont consacrés à la mystérieuse disparition de Koutiepov en plein Paris aux premiers jours de 1930 et aux hypothèses envisagées lors de l'enquête et depuis. Son corps ne sera pas retrouvé, mais les agents doubles (voire triples) sont nombreux. Nicolas Ross envisage les différentes pistes, cependant l'action des services de renseignements d'URSS semble difficile à exclure.

En résumé, une vie qui tient du roman, mais du roman vrai, sur fond de survivance de l'armée impériale en exil, de lutte contre le bolchevisme et d'actions troubles des services spéciaux. Un sujet original et passionnant, même si la partie finale devra nécessairement être croisée avec d'autres analyses.

Editions des Syrtes, Paris, 2016, 333 pages, 23,- euros.

ISBN : 978-2-940523-38-2.

Russe blanc
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21 novembre 2015 6 21 /11 /novembre /2015 06:00

Raspoutine

1863-1916

Général Alexandre Spiridovitch

Qui était Raspoutine ? Entre rumeurs, contre-vérités, fantasmes, ce trouble personnage fait planer une ombre assez nauséabonde sur une grande partie du règne de Nicolas II. Cette biographie, publiée pour la première fois en France chez Payot en 1935, a la prétention de nous en donner l'image la plus authentique, sur la base des innombrables rapports de police le concernant et des souvenirs personnels de l'auteur.

L'auteur, le général Spiridovitch, fut chef de la sécurité personnelle secrète du dernier tsar pendant plus de dix ans, et recevait alors "communication de tous les renseignements recueillis par le département de la police et par l'Okhrana". Son propos est donc à prendre avec précaution, mais il est indiscutablement un témoin de premier ordre. Vivant dans l'intimité de la famille impériale et des palais, au courant de tous les événements et de tous les mouvements, il est donc sans doute à la meilleure place pour retracer le parcours du moujik, le "starets" qui sut si bien placer sous son influence l'impératrice.

En 26 chapitres de dix à vingt pages, la vie de Raspoutine est donc retracée de sa naissance en Sibérie en 1863, dans une famille de petits paysans, relativement aisés sans être riches, aux conséquences de son assassinat en décembre 1916, en particulier la description des grandes manifestations de joie qui s'expriment dès l'annonce du décès. Le guérisseur commence à approcher la famille impériale en 1906 par l'intermédiaire des princesses monténégrines et d'une demoiselle d'honneur de l'impératrice, est progressivement reçu dans un grand nombre de palais prestigieux, souvent par l'intermédiaire des femmes, et gagne la confiance du couple impérial en jouant sur la maladie du tsarévitch : "En 1907, la faveur dont jouissait Raspoutine auprès de Leurs Majestés augmenta dans d'immenses proportions, après qu'elles eurent été témoins de l'influence bienfaisante qu'exerçait le starets sur la santé de l'héritier du trône, influence qu'elles attribuèrent à la puissance de ses prières". Le livre raconte ensuite, avec de très nombreux détails, la vie de Raspoutine parmi la haute société impériale, avec ses excès, sa vulgarité ; les anecdotes se multiplient, à Saint-Pétersbourg comme en province, bénéficiant de l'appui de hauts personnages, jouant contre le gouvernement, s'appuyant sur les uns pour dénigrer les autres. Celui que certains appellent désormais "le paysan du diable" pose un vrai problème à l'église orthodoxe, dont des membres éminents se déchirent sur son nom. Les scandales passent désormais sur la place publique, la presse pourtant très surveillée s'en fait l'écho et "dans la société russe commençait à se répandre l'ignoble et monstrueuse calomnie des rapports intimes entre Raspoutine et l'impératrice". Les conflits se terminent par la défaite des ennemis de Raspoutine et des ministres : le guérisseur est plus que jamais présent auprès de l'impératrice et il accompagne la famille impériale dans ses déplacements. Pendant la Grande Guerre, Raspoutine est de plus en plus entouré par les spéculateurs et les financiers qui tirent directement profit du conflit, multiplie les recommandations pour des personnages peu scrupuleux, négocie son appui, finalement se compromet davantage encore. Mais dans le même temps, il est lui-même manipulé "par ceux qui menaient campagne contre le gouvernement et contre le trône", et la main des agents allemands, dit-on, n'est jamais bien loin. Désormais surveillé en permanence par les agents du ministère de l'Intérieur, il finit par n'être plus qu'un jouet balloté entre ses vanités personnelles et les clans en lutte autour du pouvoir. Au début de l'année 1916, les beuveries et les scandales se succèdent, mais cela ne l'empêche pas de manoeuvrer en coulisses pour faire nommer Sturmer Premier ministre et dans cet environnement délétère les projets d'assassinat commencent à émerger. On reste assez étonné de l'importance prise par le personnage au plus haut niveau de l'Etat, du temps et de l'énergie que tous (pour ou contre) lui consacrent alors que le pays est en guerre. Le complot final atteint Raspoutine, fréquemment présenté comme un agent de l'Allemagne, alors qu'il est au sommet de son influence, et sa disparition marque durablement la famille impériale.

Dans son livre-témoignage, le général Spiridovitch parle autant de Raspoutine que du tsar et de l'impératrice, qu'il s'efforce de défendre à tous crins en les présentant comme victimes d'un environnement hostile. Trois mois plus tard, la révolution emportait Nicolas II, quelques semaines plus tard, le corps du starets était exhumé et brûlé, et cependant : "Malgré tout le mal qu'il a fait à sa patrie, Raspoutine est moins coupable devant la Russie que les représentants des milieux instruits de toutes les classes de la population qui lui ont ménagé l'accès auprès du trône et qui l'ont exploité dans des buts égoïstes. Ce sont leurs manoeuvres qui ont eu pour résultat que le tsar et la tsarine se sont sincèrement engoués de Raspoutine, en qui ils voyaient un représentant du vrai peuple, un homme envoyé de Dieu pour le bien de leur famille et de la Russie". Etonnant. 

Editions des Syrtes, Paris, 2015, 454 pages, 24,- euros.

ISBN : 9782940523320

Guérisseur ou imposteur ?
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8 novembre 2015 7 08 /11 /novembre /2015 07:00

Policier de Staline

Pierre Deriabine

Après J'étais l'agent de Staline, paru en début d'année (ici), voici un nouveau volume chez Nouveau Monde pour présenter un "défectionnaire" de l'appareil répressif et de renseignement soviétique. Ce transfuge de février 1954, qui occupe alors une position éminente à Vienne, ville à l'époque divisée comme Berlin en quatre secteurs d'occupation, ouvre une nouvelle ère : "la défection est depuis Deriabine le talon d'Achille du colosse soviétique".

L'ouvrage retrace en fait la vie et la carrière de Pierre Deriabine, de sa prime jeunesse aux lendemains de la révolution et de la guerre civile dans sa province sibérienne, à son passage à l'Ouest via la "kommandatura" américaine. Jeune militant motivé, efficace et remarqué pendant l'entre-deux-guerres, il commence la Seconde guerre mondiale dans un régiment d'infanterie, accède aux épaulettes d'officier et agit dans le domaine de la propagande politique avant de devenir commissaire politique en titre. En 1941, il passe du komsomol au PCUS, est blessé par un éclat de mine, rejoint après sa convalescence une compagnie de mortiers, arrive à l'usine Octobre-rouge de Stalingrad en novembre 1942 : "Dans ce bain de sang, le rôle de l'officier politique est d'autant plus difficile à tenir que les officiers de carrière reprennent, rue par rue, ruine par ruine, une importance qu'ils n'ont pas eue depuis la révolution". Deriabine devient officier de liaison, passe capitaine, poursuit sa progression. A nouveau blessé, à l'épaule, en Ukraine, il l'est encore à deux reprises pendant la marche sur Odessa, il entre ensuite à l'école de contre-espionnage militaire à Moscou, dont il sort diplômé parmi les premiers : "Jeune, dur, intelligent, muni d'un excellent pedigree politique, Deriabine est le genre de recrue qui correspond aux critères sélectifs de la Sécurité d'Etat". Après la présentation de la Tchéka et des cours de formation, retour à la carrière de Deriabine, qui devient agent de terrain dans sa province d'origine. Nous avons alors la description du quotidien (bien peu enthousiasmant en réalité) d'un "inspecteur" de la Tchéka en province : "Avec un zèle de missionnaires et une précision d'employés de banque, les inspecteurs politiques mettent en marche des affaires qu'ils ne peuvent plus arrêter, instruisent des cas (100 pages minimum au dossier) qu'il ne leur appartient pas de traiter, et sont jugés eux-mêmes sur le nombre de dossiers produits et non sur la gravité des affaires, qui est hors de leur compétence. Ils font marcher la machine contre la population mais aussi avec son aide la plus effective et la plus dévouée : 8% de la population soviétique exerce ou a exercé le métier d'indicateur". Tous les dessous, parfois bien mesquins ou minables, de cette activité sont décrits au fil des pages, Deriabine franchissant les différents niveaux hiérarchiques jusqu'à appartenir au Directorate de la garde du Kremlin. Nous découvrons alors le KGB, sa toute-puissance que résume une formule : "La population de l'URSS se divise en trois, ceux qui ont été en prison, ceux qui y sont et ceux qui attendent d'y aller". Cette partie du livre abandonne assez régulièrement la carrière de Deriabine pour évoquer de façon plus large le rôle des services de répression dans l'URSS des années 1940-1950, l'organisation et le fonctionnement de la "Garde", le héros du livres apparaissant ponctuellement lorsque ses activités correspondent aux activités décrites. Après la mort de Staline et la chute de Beria, affecté au bureau des renseignements étrangers, pour s'occuper des "Affaires austro-allemandes". Quelques cas mémorables dans cette Allemagne occupée de 1951-1952, où les services spéciaux s'en donnent visiblement à leur aise, sont évoqués, exemples d'enlèvement avec disparition totale de l'opposant, d'intoxication de l'Ouest avec un agent double ou de pressions sur un dirigeant est-européen : "Chaque fois que la Sécurité d'Etat recueille le plus petit renseignement défavorable sur un chef de pays satellite, elle l'ajoute à son dossier, pour le cas où il lui faudrait un jour commencer à élaborer une accusation en règle". Désormais en poste à Vienne, Deriabine commence à penser à son propre passage à l'Ouest, dans une atmosphère délétère au sein de ses propres services : "Les mauvais jours, Deriabine est inquiet. Les bons jours, il est écoeuré. Sa vie toute entière s'exprime en rapports de force, en trafic d'influence". Il met plus d'un an à franchir intellectuellement le pas, à organiser son départ. Effectif, donc, en février 1954.

Un livre qui ne se limite pas à une biographie, mais décrit très largement l'organisation, le fonctionnement et les méthodes des services de sécurité et de répression soviétiques. Le caractère strictement authentique de tous les éléments de la biographie n'est peut-être pas avéré (fort peu de références finalement), certains paragraphes laissent dubitatifs (la présentation de l'éviction de Joukov par exemple), mais l'ouvrage dans son ensemble présente un indiscutable intérêt pour notre connaissance d'ensemble de cette réalité majeure du système soviétique. 

Nouveau Monde éditions, Paris, 2015, 270 pages, 19,- euros.

ISBN : 978-2-36942-284-6.

Défection majeure
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  • : Guerres et conflits XIXe-XXIe s. se fixe pour objectif d’être à la fois (sans prétendre à une exhaustivité matériellement impossible) un carrefour, un miroir, un espace de discussions. Sans être jamais esclave de la « dictature des commémorations », nous nous efforcerons de traiter le plus largement possible de toutes les campagnes, de tous les théâtres, souvent dans une perspective comparatiste. C’est donc à une approche globale de l’histoire militaire que nous vous invitons.
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Cafés historiques de La Chouette

Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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