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24 octobre 2013 4 24 /10 /octobre /2013 06:25

Captain Teacher

Une radio communautaire en Afghanistan

Raphaël Krafft

Voilà un récit tout à fait passionnant sur une expérience militaire et humaine assez unique : le recrutement d’un journaliste professionnel pour animer une radio en langue pashtô dans la vallée de Surobi en 2009-2010. Au-delà de l’histoire en elle-même, c’est aussi le regard d’un « extérieur » soudainement placé au cœur d’une communauté qu’il ne connaît pratiquement pas.

Dans un style direct, vivant, visiblement sans « langue de bois », Raphaël Krafft raconte son « incorporation » comme capitaine de la Légion, son arrivée sur le territoire afghan, ses premières conversations avec le capitaine OSA du 2e REI, la manière extrêmement simple dont lui est fixée sa mission et la grande liberté d’action dont il a pu disposer : « Radio Surobi, dont le coût de 20.000 euros égale le prix de vingt caisses de munitions, n’est pas riche et n’est inscrite dans aucune ligne budgétaire. C’est un projet élaboré à l’échelle régimentaire qui a obligé le colonel à puiser de l’argent ici et là, auprès des CIMICs et de l’EDA … Du bricolage. Qui marche. Pour l’instant ». Vous suivrez au fil des pages, avec les mots de tous les jours, la formation de l’équipe afghane, l’équipement du studio de radio, la visite du ministre Morin, les idées de reportages sur le terrain et les relations avec la population locale, un rap « composé par des soldats français en Afghanistan, dans le style du groupe Assassin sur une musique de l’américain Mobb Deep », les rations de combat et les actions de feu, le repas de Noël et le vin de Puyloubier, les relations de plus en plus confiantes avec le personnel afghan de la radio, les appréciations assez élogieuses du colonel sur les Afghans et ce constat : « Tout le monde n’a pas cette empathie pour les Pashtouns. Alors que les troupes françaises sont restées près de quatre années dans ce district, Surobi est demeuré un terrain ignoré des journalistes ». Quelques belles phrases aussi sur le colonel Durieux, qui préfère « rendre possible la vie en commun après la guerre », et ce constat de Raphaël Krafft : « C’est curieux comme j’ai changé depuis un mois que je vis au milieu de la Légion ».

La dernière partie du livre, à partir de la page 177, est plus en demi-teinte. On croit un instant que c’est la fin de l’histoire, la fin d’une aventure originale et le retour « dans la norme », mais Captain Teacher peut effectuer quelques mois plus tard un deuxième séjour, grâce au général Lecerf. Les initiatives restent nombreuses, mais l’environnement a évolué et le moral n’est plus le même, une certaine amertume est perceptible et le récit d’une rencontre-négociation avec le personnel de l’ambassade de France ne pousse pas à l’optimisme (« Atmosphère toujours rivale entre le ministère des Affaires étrangères et celui de la Défense …L’état de coopération entre l’ambassade de France en Afghanistan et l’armée peut sans risque être qualifié d’exécrable »). Les tentatives d’association-fusion avec des radios plus officielles qui diffusent un discours « millimétré » pour pratiquer "l’influence" se succèdent. Aujourd’hui, même si la radio existe toujours, l’esprit qui l’animait lors de sa création n’est que très difficilement maintenu, dans de grandes conditions de précarité.

Une belle expérience humaine, un projet original porté à bout de bras par quelques fortes individualités. Des tranches de vie qui donnent à l’intervention française en Afghanistan une autre tonalité.

Editions Buchet-Chastel, Paris, 2013, 298 pages, 20 euros.
ISBN : 978-2-283-02695-3.

 

En complément : l’entretien avec Raphaël Krafft mis en ligne sur le site de l’Alliance géostratégique (http://alliancegeostrategique.org/2013/10/17/captain-teacher-un-journaliste-en-uniforme-francais-pour-monter-une-radio-afghane/) et l’émission de France Culture à laquelle l’auteur a participé (http://www.franceculture.fr/emission-sur-les-docks-10-11-points-chauds-34-afghanistan-guerre-sans-fin-les-freres-tristes-2011-01).

 

Good Morning , ... Surobi !

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26 septembre 2013 4 26 /09 /septembre /2013 06:31

La tragédie malienne

(Coll.)

Voilà un ouvrage qui change dans la production actuelle, ne serait-ce que parce que les auteurs adoptent un angle d'approche original. En effet, ils analysen la "crise" malienne essentiellement à l'aune des difficultés intérieures du pays.

Ce faisant, et sans remettre en cause l'efficacité de l'opération Serval au plan de la technique militaire, ils s'interrogent sur le bien fondé du choix d'une action de ce type de la part de la France. Le parti pris initial est donc clairement posé. Mais au-delà, ils "décortiquent" littéralement la situation politique, militaire, culturelle, sociale, religieuse interne et dressent finalement un tableau peu encourageant du pays. Après avoir abordé dans une première partie ("Dans l'oeil du cyclone") la crise de 2011-2012 et ses conséquences régionales supposées ou réelles, ils traitent dans les deuxième et troisième partie de l'histoire du territoire, "Du Haut-Fleuve au Mali intépendant" (part. 2) au "Mali postcolonial" (part.3). Ils se demandent ensuite légitimement s'il y a "Un gouvernement légitime au Mali ?", puis consatent la contradiction entre "Un Etat faible, des territoires en devenir", avant de revenir sur les révoltes touarègues, la définition de l'Azawad et la question de l'islamisme. Ils débattent ensuite longuement des relations, souvent tendues, entre Islam et politique dans "Un pays musulman en quête d'Etat-Nation", avant de creuser la notion d'ethnie ("Fantasme occidental et réalités culturelles") avec, bien sûr, la question de la promotion artificielle d'un "Etat malien" idéalisé mais en fait totalement corrompu, et l'opposition entre le Nord et le Sud. Ils en arrivent donc au "Récit national et recours au passé", en particulier dans cette dualité compliquée entre Touaregs et Maures et au rôle des "Maliens de l'étranger", une diaspora difficilement quantifiable mais à bien des égards influente. Les questions de démocratisation, d'émigration, de pauvreté et de sécurité alimentaire occupent les trois dernières parties, donnant à l'ensemble l'aspect (à bien des égards exact) d'une vraie présentation de synthèse du pays et de ses difficultés.

Les notes de référence, la bibliographie et l'index complètent ce volume. Par le nombre et la qualité des informations dipensées tout au long des pages, un livre absolument indispensable pour quiconque s'intéresse aux problèmes de cette région. Les a priori de certains auteurs et les commentaires "font partie du jeu". A chacun, après analyse, de se forger son opinion. Sur le fond, un volume d'une excellente qualité.

Vendémiaire, Paris, 2013, 343 pages, 22 euros.

ISBN : 978-2-36358-106-8.

Défis intérieurs au Mali

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2 juillet 2013 2 02 /07 /juillet /2013 06:40

L'armée française en Afrique

1960-2013

Raids  -  Hors-série n° 48

Rédigé par Pascal Le Pautremat, ce numéro hors-série présente successivement l'Afrique comme espace de la stratégie militaire française, un tableau général de la grande zone sahélienne, un focus sur le Tchad puis un autre sur la RCA, un article sur l'opération Lamentin en Mauritanie, un sur l'opération Serval au Mali et un sur la Côte d'Ivoire, "entre interposition et exfiltration de ressortissants". De nombreuses opérations peu connues sont évoquées et l'on apprécie la présence d'encarts qui fournissent des chiffres précis.

Les puristes regretteront sans doute que le "rédactionnel" ne tienne finalement qu'une place limitée, du fait de la richesse et de la diversité de l'iconographie et d'un nombre de pages disponibles contraint par le format. Mais il n'en demeure pas moins qu'il s'agit de l'un des très rares "survol" d'ensemble d'un demi-siècle d'opérations en Afrique. A inclure dans la documentation de tous les amateurs.

 

Le temps du "pré carré"

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1 juillet 2013 1 01 /07 /juillet /2013 06:46

La guerre au Mali

Comprendre la crise au Sahel et au Sahara

Enjeux et zones d'ombre

Michel Galy (Dir.)

Encore un livre sur le Mali, et huit auteurs dans cet ouvrage pour une analyse "multi-facettes" de la crise sahélo-malienne, qui a vu l'intervention de l'armée française.

Le caractère trans-frontalier, si ce n'est multinational, des événements est bien souligné, et les intervenants abordent des sujets aussi différents que "Cinquante ans de tensions dans la zone sahélo-saharienne" (Grégory Giraud), "Pourquoi la France est intervenue au Mali" (Michel Gaty), "L'armée malienne, entre instabilité, inégalités sociales et lutte de places" (Eros Sana), "La question touarègue, quels enjeux ?" (Hélène Claudot-Hawad) ou "Le jeu trouble du régime algérien au Sahara" (François Gèze). Le parti pris initial de certains auteurs (c'est toujours la faute de l'ancienne puissance colonisatrice) peut parfois sembler nuire à la qualité de la démonstration, mais il n'en demeure pas moins que certains paragraphes sont tout particulièrement enrichissants et intéressants, et Jean-Louis Sagot-Duvauroux reconnait que "présenter l'influence française, et plus généralement le poids de l'Occident comme le deus ex machina de tout ce qui se passe en Afrique perd peu à peu de sa pertinence". Les aspects militaires, très souvent présents, ne sont pas traités sous l'angle tactique, mais politique, diplomatique et culturel. La question des intérêts régionaux ne fait aucun doute (quel pays s'est jamais lancé dans une opération militaire d'importance au seul titre des grands principes ?), mais les "communicants" n'ont pas raison de vouloir marteler un discours simpliste : comme le précise l'introduction, il est illusoire de "séparer les problèmes", car "on crée l'illusion de solutions faciles".

Editions La Découverte, Paris, 2013, 198 pages, 15 euros.

ISBN : 978-2-7071-7685-1.

Encore Serval

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27 mai 2013 1 27 /05 /mai /2013 06:55

Notre guerre serète au Mali

Les nouvelles menaces contre la France

Isabelle Lasserre et Thierry Oberlé

Les deux auteurs, journalistes et grands reporters, reconstituent à la fois l'historique de la crise dite "malienne" et les modalités de l'intervention militaire française.

Isabelle Lasserre et Thierry Oberlé bénéficient en fait d'une relative antériorité sur le sujet, puisque depuis plusieurs années ils ont publiés différents articles sur les trafics, les réseaux, l'islamisme dans cette région sahéienne oubliée non seulement des grands pays mais même de son (ses) propre(s) gouvernement(s). Ils retracent donc les événements antérieurs au 12 janvier 2013 (on apprécie la référence au travail de Mériadec Raffray, page 162) et, à partir de cette date, suivent l'armée française dans sa rapide progression vers le nord. Pas de révélation ici, mais quelques chiffres (logistique, armes saisies, etc.) utiles et des observations (presque) "à chaud". Ils s'intéressent également longuement à la question des otages français dans la région, à la fois source de revenus pour les groupes islamistes et sujets de préoccupation des autorités comme des industriels concernés. Ils abordent enfin les questions "franco-françaises" : relations civils-militaires au plus haut niveau de l'Etat, place du ministère (et du ministre) de la Défense dans l dispositif, rôle du quai d'Orsay, "aux abonnés absents", la relation très particulière avec l'Algérie, etc. Clin d'oeil amical : on apprécie également que les derniers mots, la dernière citation de la dernière page soit une référence à Michel Goya !

Très peu de références (un article du Monde ici, un autre du Figaro là, une émission d'Europe 1, quelques livres récents) et un récit très factuel donc. Mais un bon travail de journalistes et un livre qui, dans l'attente de publications ultérieures plus fouillées à partir de sources indiscutables, contribue à mieux faire connaître et comprendre les causes et le déroulement de l'opération Serval.

Fayard, Paris, 2013, 249 pages, 17 euros.

ISBN : 978-2-213-67794-1.

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22 avril 2013 1 22 /04 /avril /2013 07:02

La guerre inachevée

Afghanistan, 2001-2013

Jean-Charles Jauffret

Afghanistan 2001-2010. Chronique d’une non-victoire annoncée ne passa pas inaperçu lors de sa sortie éditoriale en mars 2010. Etude pionnière en histoire immédiate sur ce sujet brûlant, cet essai du professeur Jean-Charles Jauffret fut récompensé par le prix du livre de Verdun en novembre de la même année. Ses mérites étaient d’ouvrir la voie d’un vaste champ d’étude pour les historiens désireux de poursuivre ce sillon, tout en présentant au grand public l’engagement des soldats français, les enjeux autour de cette guerre et les perspectives envisageables pour en sortir de la meilleure façon possible. Ce travail rencontra -nous pouvons en témoigne- plus qu’un succès d’estime auprès de nombreux militaires français engagés dans le conflit, qui trouvèrent pour la première fois dans la littérature grand public, un ouvrage s’attachant à retranscrire aussi fidèlement que possible la situation sur le terrain. Il est vrai que Jean-Charles Jauffret, spécialiste de l’histoire militaire coloniale et directeur du master « Histoire militaire, Défense et géostratégie » à l’IEP d’Aix-en-Provence, est l’un des grands connaisseurs universitaires du monde militaire.  

C’est donc avec une certaine impatience que nous nous apprêtions à découvrir la nouvelle édition revue et augmentée de cet ouvrage, titré La Guerre Inachevée. Afghanistan 2001-2013. Une courte introduction souligne d’emblée au lecteur l’ambition de ce volume. Elle est de mener une réflexion sur ce conflit et de faire un bilan de l’engagement français. C’est un témoignage érudit sur une histoire en train de se faire. Elle en expose aussi les limites inhérentes à cet exercice : « [personne ne sait pas] comment tout cela risque de finir » (p 12). Enfin, elle pose une série de questions importantes sur la pertinence des modèles historiques à étudier pour penser la contre-insurrection à l’ère post-coloniale. Elle s’interroge sur l’efficience des différentes réponses (politiques, diplomatiques, militaires, humanitaires, etc.) développées par l’Occident en Afghanistan, face à un adversaire dont les succès sont immanquablement le miroir de nos faiblesses. Encore faut-il vouloir prendre le temps de les observer…

Les principales analyses qui ont fait la réussite du premier opus sont toujours présentes. Bien entendu, elles ont été enrichies par les derniers prolongements du conflit. De l’histoire de l’Afghanistan à une analyse géopolitique de la région, en passant par une description de la nature, des techniques et des procédures d’un adversaire « polymorphe », l’auteur balaie de nombreux champs. Il n’oublie pas de proposer à la sagacité du lecteur une analyse dans le temps des étapes de ce conflit depuis 2001, tout en incluant un long développement sur l’engagement français. A la veille de leur retrait, l’historien propose de faire le bilan des actions des forces françaises sur le terrain. Il met en lumière l’émergence d’une culture de guerre qui s’est forgée au contact de ce théâtre d’opération exigeant. Il emprunte d’ailleurs certains aspects de son imaginaire aux conflits coloniaux, dont nous voyons à nouveau se diffuser le langage parfois fleuri. Terrain d’expérimentations tactiques et technologiques de tout ordre, cette « campagne d’Afghanistan » deviendra-t-elle celle qui aura vu la dernière génération du feu ? Dans tous les cas, nous pouvons d’ores-et-déjà affirmer que cette génération, forgée par une expérience commune des opérations interarmes en situation de guerre, est celle qui œuvre dans  les opérations actuelles au Mali.

A retenir tout particulièrement, les riches développements consacrés aux étapes de l’engagement militaire occidental en Afghanistan. L’auteur démontre comment les efforts entrepris sous la présidence Obama par les généraux McChrystal et Petraeus, pour reproduire un « surge »  à l’irakienne, se soldent par des échecs que peine à masquer par la communication de l’OTAN. En outre, depuis le 2 mai 2011, l’élimination physique d’Oussama Ben Laden ouvre une porte de sortie pour une coalition, qui précipite les opérations de transferts d’autorité à l’ANA dès l’été. Ce travail de  chronologie, de mise en cohérence et d’analyse des événements successifs, constitue une plus-value certaine de cette version actualisée. Enfin, la lecture de l’ensemble du chapitre concernant l’engagement français, qu’il concerne les différentes phases militaires, la culture de guerre ou l’hommage aux blessés et aux morts, est très fortement recommandée (p 205-253). L’auteur retient particulièrement la date du 30 décembre 2009 et la prise en otage des deux journalistes de France 3 en Kapisa, comme étant celle d’un coup d’arrêt aux opérations de contre-insurrection dans la zone de responsabilité française. Enfin, cet essai se ponctue par une analyse des solutions qui auraient pu être mises en avant pour garantir l’avenir de ce pays où tout est désormais possible, entre le spectre du retour de la guerre civile et l’espoir d’une paix possible.

Soyons clair, la lecture de cet ouvrage remanié nous semble indispensable pour tout historien souhaitant traiter de la guerre en Afghanistan. Comme son prédécesseur, il pose des bases  très solides (chronologiques, thématiques, etc.) pour de futures analyses sur le conflit, enrichies par d’autres sources. Les annexes contiennent un lexique appréciable pour qui souhaite comprendre le langage militaire contemporain, nourrit de sigles et autres termes issus du sabir « otanien ». Une bibliographie succincte et un recueil de sources sont aussi présents. Pourtant, on peut regretter la suppression de la chronologie présente dans la première édition, mais cet outil, consubstantiel du travail de l’historien, a disparu sans doute au profit de notes de bas de pages plus abondantes et fournies. Toutefois, l’éditeur a fait le choix de reléguer celles-ci en fin d’ouvrage, ce qui a tendance à rendre la lecture parfois un peu inconfortable. Enfin, une carte de l’évolution des implantations militaires françaises et quelques illustrations iconographiques auraient pu être un « plus » appréciable pour le lecteur non spécialiste.

En conclusion, et en période de promulgation imminente du Livre Blanc, cet ouvrage de référence vient aussi souligner l’échec d’une stratégie s’appuyant, au final, essentiellement in fine (en dépit de l’activité inlassable des troupes présentes sur le territoire) sur la neutralisation (arrestation, élimination) de chefs insurgés par les forces spéciales. Elle vise à garantir une meilleure transition de la responsabilité aux forces de sécurité afghane et à permettre aux forces occidentales de se désengager. En portant l’effet majeur sur l’insurrection (et non sur la population), loin d’éteindre les causes d’un conflit, elle en alimente paradoxalement le foyer. A l’heure où la tentation du repli sur soi est partout présente, l’Afghanistan rappelle aussi que le « tout forces spéciales » ne peut être la solution unique pour garantir les futurs succès des armes de la France, l’alpha et l’oméga d’une politique de défense. On sait bien depuis la bataille d’Alger qu’au cœur de la problématique de la contre-insurrection demeure la question de la « fin et des moyens » et de nos valeurs. La guerre en Afghanistan n’aura pas permis, malheureusement, de trancher ces épineuses questions.

Christophe Lafaye

Editions Autrement, Paris, 2013, 352 p, 24 €.

ISBN : 978 2 7467 3444 9.

 

Nous avons demandé à Jean-Charles Jauffret de bien vouloir répondre à quelques questions complémentaires :

Question : Entre la parution de la première édition de votre livre et sa nouvelle version augmentée, la situation internationale et la situation militaire ont profondément évolué en Afghanistan et dans la grande région. Quels sont selon vous les principaux événements qui interagissent sur l’agissent durant ces presque trois années sur l’action de la coalition internationale ?

Réponse : Entre 2010 et 2013, la guerre est allée en crescendo pour un résultat nul ou même négatif si l’on tient compte du terrain regagné par les taliban qui, à la fin de 2012, contrôlaient entièrement 152 des 398 districts afghans. De sorte que d’une «  non-victoire annoncée » on est passé à une « guerre inachevée », pas encore perdue, certes, tant que l’administration Karzaï tient. A la condition expresse que les Etats-Unis et l’OTAN le soutiennent en maintenant des bases (Hérat, base CIA, Bagram sans doute, mais interrogations pour Kandahar en terre pachtoune), leurs forces spéciales, toujours très actives (en moyenne de 400 opérations/semaine en 2012), tout en offrant un soutien aérien et l’arme sournoise des drones armés (un tir tous les quatre jours en moyenne en zone dite tribale des deux côtés de la frontière avec le Pakistan). L’erreur a été d’appliquer la contre-insurrection trop tard, à partir de 2006 seulement parce que l’Irak était prioritaire. Puis, dès la mort de Ben Laden, le 2 mai 2011, de ne plus vraiment croire à la politique de « gagner les cœurs et les esprits » en redonnant la priorité au contre-terrorisme par mesure d’économie, tout en maintenant au bout de bras et de milliards de $ le premier narco-Etat de la planète. Rien n’est cependant encore joué : est-ce donc l’Afghanistan du village planétaire ou le régime féodal des taliban qui l’emportera in fine ?

Question : Selon les chiffres généralement admis, quelques 60.000 soldats français seraient « passés » par l’Afghanistan à l’occasion d’au moins un mandat. En quoi et comment ce riche ensemble d’expériences individuelles et collectives peut-il marquer l’armée française d’aujourd’hui et de demain ?

Réponse : Le Mali constitue le plus efficace des retours d’expériences jamais appliqués par l’armée française après la très riche expérience afghane. Les « Afghans » y font florès et ne se laissent pas surprendre, tel le combat d’Imenas du 92e RI, le 1er mars dernier, sorte d’anti-Uzbin dans la région de Gao. C’est dire que le savoir-faire français a eu tout à gagner de l’Afghanistan, de l’entraînement des hommes disposant un matériel performant (le VBCI, le 155 mm Ceasar, le Tigre, etc.) ou remis à neuf, tel l’AMX 10 RC. La campagne d’Afghanistan a permis d’infirmer le « machin » des compagnies tournantes, c’est bien l’esprit de corps d’une unité déployée qui permet d’être le plus efficace. Elle a replacé l’homme au centre du combat et de la contre-insurrection, les matériels étant là pour le servir et non l’inverse. Ce qui veut dire, Afghanistan et Mali réunis, qu’il est impératif d’arrêter de dégraisser les effectifs pour être encore crédible en projection de puissance. Il ressort de ces deux campagnes, selon le jugement du colonel John Nalg, un des maîtres de la contre-insurrection aux Etats-Unis, qu’il n’y a plus qu’une seule armée de terre crédible en Europe, l’armée française. Que les politiques méditent cette leçon…

Question : En tant qu’universitaire spécialiste des questions de défense, quels seraient selon vous les enseignements les plus pertinents à retenir de plus de dix ans d’intervention sur ce théâtre d’opérations ?

Réponse : Le premier enseignement, c’est qu’il faut toujours tenir compte des leçons du passé et de la géopolitique d’un pays. Par vengeance du 11 septembre, les Etats-Unis se sont aventurés dans un pays-château-fort sans en percevoir tous les pièges ni les antécédents. La deuxième leçon concerne les limites du tout-matériel en contre-insurrection. Les armées françaises et britanniques ont été les plus efficaces dans ce domaine en raison de leur longue tradition coloniale et de leurs expériences en OPEX. L’Afghanistan, fort d’une culture de guerre spécifique (expressions, sentiments, traumatismes de guerre, etc.), c’est le rappel que pour maîtriser l’espace, encadrer une population, créer des forces de sécurité locales crédibles, il faut des hommes. On redécouvre que le combat en montagne dans un pays peu boisé est rarement urbain et nécessite une dispersion sur le terrain. La coalition a cruellement manqué d’effectifs pour quadriller le pays ; les drones n’ont pas suppléé à tout. Cette campagne montre les limites des petites armées de métier engagées dans un conflit asymétrique à long terme, qui a déjà duré plus que les guerres d’Algérie, du Vietnam ou d’Irak. La troisième leçon est que l’on ne peut mener une guerre coûteuse en vase clos. Pour les opinions publiques occidentales, dès 2008, la défaite était consommée. Le lien armée-nation en ressort fragilisée ; les politiques n’ont pas su expliquer ce que la coalition allait faire au pays de  l’insolence et se sont retrouvés sans « munitions » une fois Ben Laden éliminé.

Question : Et finalement, « tout cela pour quoi ? »

Réponse : Du côté positif : la disparition de Ben Laden (il aura fallu attendre dix ans !) et l’affaiblissement d’Al-Qaida. Le second mérite de la coalition a été de tenir en respect les puissances régionales ayant des intérêts géostratégiques et économiques (Iran, Chine, Inde, Pakistan), tout en permettant, malgré le pillage de l’aide internationale, à l’Afghanistan d’accéder à la modernité par la construction de routes, d’hôpitaux, d’universités… Mais force est de constater qu’en 2013, le pire est prévisible. Les seigneurs de la guerre de l’administration Karzaï ont, à la fois, mis leur fortune à l’abri au Qatar et dans les Emirats Arabes Unis, et fourbissent leurs armes (reconstitution de l’Alliance du Nord) pour un prochain affrontement avec des factions rivales au départ des coalisés. L’Afghanistan est un crève-cœur : entre mars 2012 et mars 2013, 3 000 soldats et policiers afghans ont été tués, presque autant que la coalition depuis 2001. Pour l’année 2012, 304 officiels afghans, dont des gouverneurs de provinces, ont été tués, soit une augmentation de 700% par rapports aux années précédentes. La guerre civile a déjà commencé. Si les taliban reconstituent, à terme, l’Emirat islamique d’Afghanistan, dans ce cas nos soldats seront morts pour rien.

Question : et les Afghans ?

Réponse : Ils sont les premiers concernés. Le village fortifié afghan a des richesses encore inexploitées ne le condamnent plus à l’isolement. Le bilan de la coalition est positif sur ce plan de l’ouverture. Ces juges, médecins, officiers, administrateurs formés à l’école de l’Occident seront autant de promoteurs de modernité. Kaboul fait figure de mégalopole avec ses centres commerciaux et ses embouteillages. « Surfant » sur internet, à l’écoute d’Al-Jazira et maniant Twitter et Facebook, les jeunes citadins croient en l’avenir de leur nation-arlequin, hors de l’emprise des taliban et de leur modèle médiéval. Les Afghans eux-mêmes ont une arme secrète : leur jeunesse. En effet, 65% de la population ont moins de 25 ans. De jeunes entrepreneurs, des députées de la Chambre basse, les démocrates qui entourent le Dr Abdullah Abdullah ou Ahmed Zia Massoud qui propose une assemblée représentatives de toutes les ethnies, croient au XXIe siècle. En août 2011, Hamid Karzaï annonce qu’il ne briguera point un troisième mandat présidentiel pour les élections de 2014. Si son frère se présente, cela reconduirait le système maffieux actuel et le régime présidentiel où le chef de l’Etat gouverne sans Premier ministre. Mais on peut rêver d’un premier vrai débat politique et, peut-être, la venue d’un homme nouveau digne de confiance, tel le Dr Abdullah Abdullah, Tadjik époux d’une Pachtoune ? L’écrivain Atiq Rahimi espère qu’en écho du « printemps arabe » l’optimisme de l’action l’emportera sur le pessimisme de l’intelligence. Et ce, lors d’une émission sur France-Culture consacrée à l’Afghanistan, à laquelle j’ai eu l’honneur de participer en compagnie de témoins afghans : « La démocratie est une valeur-lumière, elle appartient à l’humanité, nous Afghans avons droit à la liberté ».

Merci très vivement pour cet entretien et souhaitons à ce livre le même succès mérité qu’au précédent.

Autopsie d'une campagne

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16 mars 2013 6 16 /03 /mars /2013 07:04

L'opération Serval au Mali

L'intervention française décryptée

Thomas Flichy (Dir.)

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A peine plus d'un mois ! Alors que l'opération Serval a été déclenchée le 11 janvier dernier, ce petit volume se propose déjà, non pas d'en détailler les développements militaires bien sûr, mais d'en analyser le cadre et le contexte.

Sous la direction de Thomas Flichy, une douzaine de contributeurs (autour d'un fort noyau Sciences Po. et Ecoles de Coëtquidan) aborde point par point, dossier par dossier, thématique par thématique, les causes et composantes essentielles de cette guerre du Sahel. Après avoir présenté le Mali et les Touaregs, les auteurs s'intéressent aux "Potentialités maliennes et [au] jeu des puissances", des mines d'or à l'uranium, de la réserve américaine à la condamnation russe et à la prudence chinoise. Ils tentent ensuite de décrypter "Comment la France en est-elle venue à intevenir ?", en partant de la troisième rébellion touarègue, en s'interrogeant sur l'encadrement juridique, en croisant l'alliance de circonstance entre "menace djihadiste" et "question de l'Azawad" et en réflechissant aux caractéristiques géographiques du théâtre d'opérations. La quatrième partie enfin, "Vers un nouveau partenariat stratégique", appelle à "Des actions civilo-militaires au service de la paix malienne" et prône "Un renouveau de la coopération franco-africaine". A notre sens, bien qu'elle soit "pétrie de bons sentiments", cette partie est la moins convaincante. Mais on peut toujours espérer... 

Outre l'exploit presque "journalistique" de rédiger une première étude en si peu de temps alors que les opérations sont toujours en cours, on appréciera que la mission proprement militaire soit replacée dans un contexte politique, diplomatique, social, culturel et économique plus large. Certaines références ont la fragilité des communiqués trop rapides des agences de presse, mais ce premier livre sur l'opération Serval donne indiscutablement des clefs de compréhension qui seront utiles à tous ceux qui s'intéressent à l'armée française aussi bien qu'à l'Afrique aujourd'hui. Nous attendons désormais avec impatience le volume "complémentaire" qui détaillera les conditions militaires de l'engagement et le déroulement de la campagne !

Editions Lavauzelle, Panazol, 2013, 123 pages. 14,80 euros.

ISBN : 978-2-7025-1567-9.

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22 février 2013 5 22 /02 /février /2013 06:59

Les fondamentaux juridiques

en opérations extérieures

Jérôme Cario

Fondamentaux-juridiques-OPEX815.jpg

Le Lieutenant-colonel Cario, officier des armes devenu docteur en droit et qui enseigne dans différentes institutions françaises comme au CICR, est un spécialiste du droit international humanitaire et a été conseiller juridique (LEGAD) en OPEX en Afghanistan (2004 et 2009). Son propos est donc également validé par l'expérience. Ce court ouvrage a pour objectif de servir de mémento aux chefs militaires en opération dans les phases de planification et de conduite. Il est composé de trois chapitres : l’usage de la force (I), planification et conduite des opérations (II), et devoirs spécifiques du chef militaire (III). Ceux-ci sont complétés en annexe par une réflexion sur les relations entre le commandement de la force et le conseiller juridique ainsi que par un lexique.

L’auteur a effectué un travail de vulgarisation -au sens noble du terme- des règles de droit qui encadrent et limitent l’emploi de la force en situation de conflit armé. Selon Jérôme Cario, tout chef militaire doit maîtriser ces règles et les appréhender comme une contrainte normale de la mission : « il est  […] dans l’ordre des choses que ceux qui font de l’emploi de la force leur métier se préoccupent, plus que ne l’ont fait leurs devanciers, des normes juridiques qui désormais encadrent leur action ». Son objectif est donc le suivant : ce mémento « doit aider un commandant de force à préserver sa liberté d’action au regard du droit, et à lui garantir, tout au long de l’opération, la légitimité de l’emploi de la force ». Il contribue ainsi à l’effort de diffusion du droit international humanitaire au sein des armées, qui se développe depuis plusieurs années et constituera certainement un outil utile au chef militaire dans la planification et la conduite des opérations. Pour autant, ce mémento, du seul fait de sa pagination limitée, ne peut que présenter les grandes règles du droit des conflits armés et ne constitue pas un substitut à l’expertise du conseiller juridique au commandement (ce dernier point est souligné par l’auteur). Au-delà du volume lui-même, on peut plus largement relever une limite à cette démarche : si cet effort individuel de diffusion du droit des conflits armés au sein de l'institution militaire doit être apprécié et salué pour sa qualité, peut-être serait-il souhaitable d’envisager (étant donné l'importance du sujet) un tel document dans le cadre institutionnel du ministère de la Défense, en particulier de la Direction des affaires juridiques. En effet, l’absence de validation officielle de l’institution, ouvre éventuellement la porte à une multiplication d’initiatives semblables pouvant se traduire finalement par des interprétations différentes (ou divergentes) des normes.

En l'état, ce petit volume doit impérativement être connu de tous ceux qui sont confrontés à la question ou plus simplement s'y intéressent, et rester à portée de leurs mains.

Elodie Simon

Editions Lavauzelle, Panazol, 2012, 80 pages, 18 euros.

ISBN : 978-2-7025-1557-0.

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20 février 2013 3 20 /02 /février /2013 07:00

Nos forces aériennes en OPEX

Un demi-siècle d'interventions extérieures

général Michel Forget

  Forces-aeriennes-en-OPEX820.jpg

 

Le général (2s) Michel Forget a une belle carrièred'officier pilote de chasse et, en fin de carrière, il été nommé à la tête des forces aériennes tactiques françaises (1979-1983). Retiré du service actif en 1983, il a publié depuis de nombreux ouvrages sur le fait militaire aérien, en particulier Puissance aérienne et stratégie, en 2001 chez le même éditeur. Il apparaît donc, au regard de son expérience personnelle et de ses publications comme un observateur avisé des évolutions matérielles et doctrinales de l’aviation. Ce livre a pour objectif de rendre compte des apports de cinquante ans d’opérations extérieures dans le domaine aérien. L'auteur entend démontrer comment l'arme aérienne a servi et influencé les stratégies françaises et, comme le souligne le sous-titre « un demi-siècle d'interventions extérieures », il se sert d'une mise en perspective historique afin d’offrir des pistes de réflexions dans le contexte difficile actuel.

Le livre se découpe en trois grandes parties. La première a pour cadre la guerre froide et met l'accent sur deux caractéristiques techniques qui influencent grandement les OPEX de cette période. L'allonge des avions de combats et l'usage du ravitaillement en vol favorisent l'émergence d’opérations à dominante aérienne : c'est le cas de l'opération Lamantin en Mauritanie. Ces technologies permettent aussi de s'insérer en premier sur un champ de bataille, comme pour l'intervention de Kolwezi. La seconde partie traite de l'après-guerre froide, elle est caractérisée par la diffusion de deux innovations technologiques : la précision des armements air/ sol et l’émergence de la notion de maîtrise des réseaux d'informations. La Guerre du Golfe et le Kosovo illustrent l'évolution des pratiques guerrières, bercées de nouvelles illusions telle la « guerre zéro mort ». La France confirme alors son incapacité à mener des opérations d'intensité élevée sur le long terme et se voit toujours davantage poussée dans le « tout technologique » par le concept américain de  « Transformation ». La troisième partie dresse un bilan dans un contexte budgétaire tendu. Par exemple, les manques capacitaires s'aggravent de manière constante, notamment dans les domaines du ravitaillement en vol et du transport stratégique. L'interopérabilité et les différents cadres d'actions tels l'OTAN, l'UE ou les cadres multinationaux sont autant de défis pour l'arme aérienne. Cet ensemble dresse le portrait d'une armée dépendante des évolutions technologiques et donc particulièrement touchée par le contexte budgétaire.

Le style de l'auteur est particulièrement agréable à lire et contribue à rendre ce volume accessible à tous. Les nombreux progrès techniques sont clairement exposées et le général Forget montre leurs conséquences sur les doctrines d'emploi. De même, la présentation des faits historiques rendent intelligible l'environnement parfois contraint dans lequel ont lieu les opérations extérieures. La richesse de cette mise en perspective est renforcée par la capacité du Général Forget à lier ces deux facteurs pour mieux montrer dans quelle mesure la mise en œuvre de stratégies d'interventions extérieures est une dynamique complexe. De fait, il est bien démontré dans cet ouvrage que, dans de nombreuses situations, tout ne dépend pas seulement d'une bonne planification mais d'un contexte général plus large : aussi bien économique que d’ordre géopolitique. On peut cependant ponctuellement regretter l’éloignement de l'auteur quant au sujet purement français, en particulier lorsqu'il s'attarde sur la guerre en Irak ou d'autres interventions, dans lesquelles la France a eu un rôle marginal voire nul. Le nombre et la richesse des illustrations sont contrebalancés par l'absence notable d'une bibliographie qui aurait pu encore enrichir le contenu de ces pages. Nonobstant ces réserves, Nos forces aériennes en OPEX ravira tous ceux qui souhaitent comprendre et suivre les grands enjeux de l'arme aérienne française, son implication et son rôle dans les OPEX.

Thibault Laurin

Economica, Paris, 2013, 29 euros.

ISBN : 978-2-7178-6549-3.

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13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 07:10

Diplomate en guerre à Kaboul

Les coulisses de l'engagement de la France

Jean d'Amécourt

Diplomate-Kaboul813.jpg

A lire absolument. A lire d'urgence !

Nous observions il y a quelques jours que les témoignages militaires sur les opérations en Afghanistan commencent à se multiplier, et nous trouvons également ici et là dans des publications plus "politiques" une approche par le haut du conflit. Avec ce livre de souvenirs et de témoignage, Jean d'Amécourt, qui a été ambassadeur de France à Kaboul de 2008 à 2011 nous ouvre de nouvelles portes, à la jonction du politique et du militaire sur le terrain.

Si l'ouvrage commence par le rappel de l'embuscade d'Uzbin, ce n'est pas un hasard : Jean d'Amécourt est arrivé à peine trois mois plus tôt dans la capitale afghane et il entretient (selon son témoignage) des relations aussi étroites que confiantes avec le commandement français sur place qu'il rencontre très fréquemment. Les questions militaires (pour une fois dans un livre d'un responsable du Quai d'Orsay !) sont donc au coeur de son récit, qu'il s'agisse de ses contacts réguliers avec les unités dans les vallées de Kapisa et de Surobi, de sa description des levées des corps des soldats tués, auxquelles il s'impose de participer pour témoigner de l'engagement de tout le pays, de ses rapports avec les généraux des autres nationalités et en particuliers européens et américains, de son point de vue sur la montée en puissance de l'armée afghane. Mais, naturellement, il traite aussi de tous les autres aspects de sa mission diplomatique : des relations régulières et fréquentes avec le président Karzaï, le gouvernement et les hauts responsables afghans (ce qui nous vaut quelques portraits savoureux, bien qu'en termes choisis), du travail avec les entreprises, les ONG et les acteurs de la politique de développement (la question des flots de corruption qui ensevelissent l'administration afghane est très fréquemment abordée), son amour du pays et les efforts de la France dans les domaines de l'éducation et de la culture en particulier. Au fil du récit, construit par brefs chapitres thématiques sur un plan chronologique, nous croisons les diplomates des autres nations (dont le russe Kaboulov : "Vous êtes en train de répéter nos erreurs, mais je dois dire que vous les avez perfectionnées"), nous abordons la question de la drogue ("Oh, les jolis coquelicots !", s'exclame un représentant du Parlement européen en découvrant des pavots...), nous le suivons dans ses visites à travers Kaboul ou dans les provinces (A Jalalabad, "tout cela sentait l'argent de la drogue et des trafics de la corruption réinvesti précipitamment comme partout en Afghanistan dans la spéculation immobilière la plus folle"). Son récit n'est toutefois jamais négatif, et il prend soin aussi, parallèlement aux échecs et aux difficultés, de souligner les progrès et les succès. En conclusion, il ouvre quelques pistes pour "l'après 2014" dans le domaine de la coopération, de la formation, de la sécurité. Mais il souligne également que "nous devrions aussi, dans les années à venir, réinvestir le terrain des valeurs qui font si fortement partie de notre identité dans ce pays". Au long du texte, vous relèverez une multitude de phrases, d'appréciations, d'observations, qui vous permettront de mieux comprendre le rôle et la place de la France, à la fois dans la guerre elle-même et dans le pays au sens large.

Agrémenté de quelques cartes, d'une chronologie précise et d'un index complet, cet ouvrage (pour l'instant unique dans le monde francophone à notre connaissance) doit impérativement être lu par tous ceux qui s'intéressent, sous un angle ou sous un autre, à ce pays et à cette douzaine d'années de guerre. C'est réellement excellent.

Robert Laffont, Paris, 2013, 362 pages, 21 euros.

ISBN : 978-2-221-13357-6.

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Qui Suis-Je ?

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  • : Guerres et conflits XIXe-XXIe s. se fixe pour objectif d’être à la fois (sans prétendre à une exhaustivité matériellement impossible) un carrefour, un miroir, un espace de discussions. Sans être jamais esclave de la « dictature des commémorations », nous nous efforcerons de traiter le plus largement possible de toutes les campagnes, de tous les théâtres, souvent dans une perspective comparatiste. C’est donc à une approche globale de l’histoire militaire que nous vous invitons.
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Cafés historiques de La Chouette

Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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