La guerre d'Algérie des Harkis
1954-1962
François-Xavier Hautreux
Belle et solide étude, au ton mesuré, que nous livre aujourd'hui François-Xavier Hautreux avec cette Guerre d'Algérie des Harkis.
Il semble, à la lecture de ce travail, que l'on puisse enfin parler sereinement des différentes formes d'organisations des "supplétifs" autochtones de l'armée française pendant la guerre d'Algérie, en dépit des blessures toujours ouvertes et des mémoires exacerbées. En effet, comme le précise l'auteur dans son introduction, "le mot 'Harki' ... a depuis longtemps cessé de désigner dans le langage courant une quelconque réalité historique pour devenir un symbole, une métaphore dont le contenu n'appartient finalement qu'à celui qui en use". Il rappelle également que "les Harkis et les autres auxiliaires de l'armée française forment un groupe cohérent et ont une histoire qui leur est propre", ce qui explique qu'il se place non pas au plan individuel mais au niveau collectif d'un "système mis en place et planifié dans un contexte particulier, organisé par un grand corps de l'Etat". Afin de permettre au lecteur de suivre sa démonstration aisément et en toute cohérence, François-Xavier Hautreux adopte un plan chronologique en trois grandes parties : "Premiers engagements, 1954-1956" (comprenant les chapitres "Héritages coloniaux", "Guerre de libération nationale ou guerres locales", "Guerre révolutionnaire et troupes auxiliaires"), puis "Gagner la guerre avec les Algériens, 1957-1961" (avec "Contre offensive, 1957-1958", "Challe et les supplétifs, l'apogée, 1959-1961" et "Hsitoires et mémoires de guerre"), et enfin "Finir la guerre, 1961- ..." (avec "Le désengagement", "L'Algérie ou la France, le chaos du printemps 1962" et "Après l'indépendance, les Harkis entre l'Algérie et la France". On comprend qu'il lui est ainsi possible de traiter son sujet de façon à la fois extrêmement large mais aussi nuancée, puisqu'en abordant des aspects très différents (recrutement, motivations, administration, emploi, situation-s- après 1961, etc.) pour les diverses catégories de supplétifs (Harkis stricto sensu, mais aussi Aassès, groupes divers d'autodéfense, Mokhaznis, etc.), il peut relativiser le poids de tel ou tel élément dans un riche tableau d'ensemble. N'attendez pas de ce livre (sauf à la marge) la description de situations individuelles ou un récit frappé au sceau de l'émotion. Le texte est toujours référencé, les données administratives et réglementaires sont précisées et les "à côtés" politiques ou financiers pris en compte. Quelques images, désormais bien connues, frappent néanmoins, comme celles, finales, de ces camps de Rivesaltes et de L'Ardoise en 1962, où "l'improvisation domine" et où "les douches ne fonctionnent pas", dans "un océan de boue privé d'électricité" tandis qu'une "seule infirmerie accueille les malades à la lumière des bougies"... Une dette supplémentaire contractée par une République bien oublieuse de ceux qui avaient choisi de se battre pour elle.
Quelques tableaux récapitulatifs et graphiques complètent les données chiffrées, et le livre se termine sur plusieurs dizaines de pages de notes et de bibliographie, permettant à ceux qui le souhaitent d'aller plus loin. Si le sujet divise encore (en particulier de l'autre côté de la Méditerranée), voilà une solide synthèse qui devrait s'imposer par sa précision et son recul vis-à-vis de réactions trop émotives, même si elles sont humainement compréhensibles.
Perrin, Paris, 2013, 468 pages, 24 euros.
ISBN : 978-2-262-03591-4.
L'auteur a bien voulu préciser certains points sur ce dossier resté pour beaucoup sensible
Question : Alors que nous venons de passer le cinquantième anniversaire de la fin de la guerre d'Algérie, pensez-vous que les esprits soient prêts, désormais, à aborder ces sujets avec sérénité ?
Réponse : Tout dépend de quels esprits nous parlons. A l’université, dans les revues, dans les musées, dans de nombreux autres endroits, on peut parler de l’histoire franco-algérienne avec sérénité la plupart du temps. Ailleurs, l’émotion que celle-ci suscite n’empêche pas toujours la sérénité. Ce qui provoque cette émotion, c’est le « contemporanéisme », pourrait-on dire. Le fait qu’il s’agisse d’une histoire à la fois passée et « présente ». Parfois, c’est la lecture contemporaine qui domine. Parfois, elle est utilisée à d’autres fins que celle de la compréhension. C’est cela qui empêche la sérénité. Avec plus ou moins d’intensité, la « guerre d’Algérie » est un de ces sujets qui concerne chacun d’entre nous. Pour les « harkis », le lien entre passé et présent est plus évident, il tourne même souvent à la confusion. Il est aussi plus vivant et en construction. Ce sujet est également particulièrement politisé depuis 1962, c’est sans doute là que réside le principal obstacle à la sérénité.
Question : Au-delà des motivations finalement très variées des Harkis à l'engagement, vous évoquez une "économie parallèle de la guerre" et des "crédits Harkis" ne servant pas qu'à financer ces troupes supplétives. Fallait-il tricher avec les budgets pour pouvoir faire la guerre ?
Réponse : Concernant les harkis (qui étaient une catégorie d’auxiliaires Algériens de l’armée française), le commandement français a toujours été plus attentif à leur gestion, à leur administration, qu’à leurs missions. Les harkis étaient des unités civiles à l’origine. A l’été 1957, ils passent sous commandement militaire, mais continuent d’être financés sur des crédits civils, dépendant du gouvernement général d’Alger. A partir de 1959, le contrôle civil se resserre sur ces dépenses. On découvre alors que les « crédits harkis » permettent de financer tout autre chose que des soldats auxiliaires. Du « frigidaire » (comme le disait Jean Servier) aux agents clandestins. Face à leur mission de « pacification », les militaires, sur le terrain, étaient confrontés à une grande diversité de tâches. Ces tâches ne relevaient pas toutes de lignes budgétaires clairement définies. La paperasse ne pouvait pas régler toutes les situations. Les « crédits harkis » ont ainsi pu permettre de financer une partie de ces tâches ; d’améliorer l’ordinaire, peut-être aussi. Les harkis n’étaient pas une exception. Les soldes des mokhaznis étaient également l’objet de certains détournements (cette fois-ci par les SAS), avec de nombreux cas des « mokhaznis fictifs ». Dans le cas des harkis, le commandement a préféré tolérer et encadrer la plupart des pratiques « frauduleuses ».
Question : Pourquoi les 'Aassès' sont-ils créés en 1960, alors que leur statut est pratiquement identique à celui des Harkis ? Ont-ils reçu des missions différentes ?
Réponse : Les aassès furent la dernière catégorie d’auxiliaires « Français musulmans » créée par l’armée française en Algérie, à la fin de l’année 1960. Leur statut administratif était pratiquement identique à celui des harkis, à l’exception de l’autorité ministérielle qui les finançait (les aassès relevaient du budget militaire). Les missions remplies par les gardes se rapprochaient également de celles des harkis. Sur le terrain, pour simplifier, on peut dire que la distinction entre aassès et harkis est largement fictive. Les deux groupes finissent d’ailleurs par être simplement assimilés à la fin de l’année 1961. Pour comprendre la création de ce groupe, il faut revenir un peu en arrière : les aassès sont en fait les héritiers des auxiliaires algériens membres des Unités territoriales (force auxiliaire essentiellement constituée d’européens), dissoutes en 1960.
Question : Peut-on établir un bilan, une synthèse, de leur poids, de leur rôle réel, dans les opérations militaires ?
Réponse : Pas aujourd’hui, et il sera très difficile d’établir un bilan du poids opérationnel des auxiliaires algériens considéré globalement. La première tâche doit donc être de distinguer entre les formes d’engagement. L’armée française a compté jusqu’à 5 catégories d’auxiliaires algériens distinctes. Pour les Groupes d’autodéfense, on dispose de quelques bilans tardifs et lacunaires : ils montrent une activité opérationnelle très limité, malgré les tentatives d’encouragement de l’armée. Pour les mokhaznis, il faudrait faire un bilan de l’activité opérationnelle des SAS… qui n’existe pas à ma connaissance. Pour les harkis, le groupe qui a été le plus étudié, on se confronte également à un problème de diversité que l’armée elle-même avait renoncé à régler. Les harkis, pour le dire simplement, faisaient un peu tout et n’importe quoi. On pourrait dresser plus facilement un bilan opérationnel des commandos de chasse, au sein desquels quelques milliers de harkis ont servi. Un tel bilan ne concernerait toutefois qu’une minorité d’auxiliaires algériens (5 %, tout au plus), la partie émergée de l’iceberg. L’action des auxiliaires s’inscrit par contre toujours dans le cadre de la pacification, dans la vie quotidienne des secteurs territoriaux décrits par Jean-Charles Jauffret, par exemple.
Question : On ne peut pas aborder ce sujet sans évoquer la mémoire qui en a été conservé. Comment évaluriez-vous aujourd'hui le souvenir des Harkis dans la mémoire collective de la guerre d'Algérie ?
Réponse : Honnêtement, je ne saurai répondre à cette question. Il n’y a pas à mon sens de « mémoire collective » de la guerre d’Algérie mais des mémoires fragmentées. Qu’on soit Algérien, Français, conservateur ou progressiste, selon l’âge et le niveau d’étude aussi, la « mémoire collective » est différente concernant certains sujets. Je suis toujours frappé par les gens qui me disent par exemple « harkis, ça veut dire traître en arabe ». Parfois, il n’y a pas mémoire mais amnésie. Les choses bougent, bien sûr. En France, il existe un nombre impressionnant d’associations qui ont pour objet d’entretenir la mémoire harkie. Je pense que leur diversité est à la fois la conséquence et le témoignage de leur difficulté à se « faire entendre ». Malgré cela, elles parviennent à conserver actuelle cette page de l’histoire.
Merci beaucoup pour ces très utiles précisions et plein succès pour votre livre.


La Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des
armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Du Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)



Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du
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Dictionnaire de la Grande Guerre