Du renouvellement des élites en général
et des retraites des jeunes en particulier !
L'actualité économique et les récentes études sociologiques se télescopent parfois de façon surprenante. D'un côté, le nombre de jeunes diplômés en (plus ou moins) grande précarité ne cesse de croître ; de l'autre, le renouvellement des élites n'a jamais été aussi faible. Pire, une véritable incapacité française à promouvoir les nouvelles générations semble devenir "la norme", phénomène accentué par la myopie des médias de tous types qui préfèrent s'adresser au plus connu plutôt qu'au plus compétent. Le scénario semble toujours le même : quelques signatures (depuis longtemps) prestigieuses cumulent les postes, les fonctions, les activités, et paraissent ne pas pouvoir se résoudre à céder la place. Deux publications "grand public" récentes, parues sous le nom de chercheurs plus que "confirmés" (en retraite depuis 20 ans et plus) jouent le rôle de "l'étincelle qui a fait déborder le vase", ou de "la goutte d'eau qui a mis le feu aux poudres", comme on voudra.
Je précise immédiatement que ce "billet d'humeur" n'est en rien destiné à une personne plutôt qu'à une autre. Mon propos se veut plus large et vise à poser une question de principe : on ne cesse de nous répéter que l'entrée dans la vie professionnelle des jeunes diplômés en sciences humaines (et tout particulièrement en histoire) est extrêmement difficile, or nous constatons que ceux dont la carrière est terminée, parfois depuis fort longtemps, qu'ils soient officiers, universitaires, journalistes spécialisés, éditeurs ou que sais-je encore, ne parviennent presque jamais à céder leurs places. Souvent, même, parvenus au faîte de la reconnaissance publique, ils cumulent postes et fonctions : un conseil scientifique ici, un comité de rédaction là, et continuent à multiplier colloques, chroniques régulières et interventions diverses.
Dans le même temps, les doctorants et jeunes docteurs multiplient les "petits boulots" pour survivre (difficilement), enchaînent les remplacements ponctuels et les "piges" aléatoires pour gagner (au mieux) un petit SMIC. Même les meilleurs n'ont qu'une probabilité infinitésimale d'être élus dans une université, tandis que les éditeurs, de plus en plus frileux, soit s'adressent pour leurs commandes d'ouvrages à des "noms" déjà bien connus et installés, soit se permettent de ne prévoir dans les contrats aucune avance sur droits. Le travail intellectuel ne mérite-t-il pas d'être normalement payé au moment où il est exécuté ? C'est la précarisation systématisée des "jeunes" chercheurs (entre 25 et 40 ans, ceux que l'on appelle toujours pudiquement les "juniors"), parfois la désespérance, et j'en connais en région parisienne qui (tout en s'efforçant de rester positifs et en faisant "bonne figure" en public) sont dans des situations personnelles particulièrement difficiles. On voit bien les deux conséquences : misère matérielle et appauvrissement intellectuel. N'y a-t-il pas là un risque important de tarissement du vivier des chercheurs ? Pourquoi des jeunes brillants choisiraient-ils une voie qui les condamne ? Peut-être faut-il voir aussi dans cet état de fait l'une des causes du retard pris par la France dans de nombreux domaines par rapport aux pays anglo-saxons ?
A cette question, en elle-même essentielle, en est étroitement liée une autre, qui ajoute de la perversion au phénomène. Pour la moindre intervention de quelques minutes, pour le moindre texte de quelques pages, journalistes et éditeurs (qui ne connaissent pas les compétences existantes dans tel ou tel domaine de spécialité) s'adressent toujours aux mêmes sommités. Le mal est d'ailleurs encore plus grave quand la personnalité en question n'est pas plus spécialiste que vous et moi de la culture du maïs dans le haut empire inca, mais a par contre systématiquement un message "mémoriel" à faire passer. A l'inutilité de l'intervention s'ajoutent parfois erreurs et contre-sens (volontaires ? Poser la question, n'est-ce pas déjà y répondre...). Pourtant, plus vous êtes (re)connu, plus vous êtes sollicité. Ce cycle, éventuellement vertueux et appréciable pendant que vous conduisez activement vos travaux et votre votre vie professionnelle, un "cursus honorum" moderne, ne se justifie plus de longues années après votre "retraite" officielle, surtout lorsqu'un généraliste des médias ne s'adresse à vous que parce qu'il connaît vaguement votre nom. Pourquoi, dès lors, faisant preuve d'une sagesse antique, ne pas conseiller à l'ignorant de contacter plutôt tel ou tel jeune montant, brillant, compétent, promis à un bel avenir si on lui laisse sa chance ?
De grâce ! Que les grands chercheurs parvenus au terme d'une vie professionnelle comblée, aussi éminents qu'émérites, se décident à aider leurs cadets. Qu'ils continuent à produire des sommes intellectuelles et des ouvrages de référence, certes, ils en ont la capacité, c'est leur responsabilité morale et la recherche a besoin de toutes leurs compétences. Mais que dans la "vie quotidienne" des laboratoires, des centres de recherche, des maisons de presse et d'édition ou des studios d'enregistrement, ils laissent la place aux jeunes. Qu'ils favorisent l'éclosion d'une génération qui ne sera pas moins capable que la leur. Qu'ils ouvrent leurs carnets d'adresses, qu'ils conseillent, qu'ils soutiennent, qu'ils fassent connaître la jeune génération et assurent le relais. La vie, avec ses difficultés, se chargera ensuite de valoriser le travail des meilleurs... Mais encore faut-il qu'ils puissent travailer !
Pour en revenir à "la goutte d'eau" ou à "l'allumette" à l'origine de ce billet, pourquoi demande-t-on toujours aux plus connus, qui depuis très longtemps n'ont plus rien à prouver, de produire des documents qu'un trentenaire ou un "quadra" bien formé pourrait parfaitement rédiger, tout en renouvelant d'ailleurs éventuellement les problématiques ? Ce dernier n'a-t-il pas davantage besoin que son "maître" de 300, 400 ou 500 euros de rénumération, éventuellement associés à ce travail ? Va-t-il être nécessaire, tant la situation devient parfois pénible, d'émettre comme sous la IIIe République des timbres à surtaxe "Pour les chômeurs intellectuels" ? C'est une question de triple solidarité, professionnelle, générationnelle et morale.
Que les "pontes" de la discipline qui liront ce coup de coeur se préoccupent d'assurer la relève : ils n'en seront que plus grands.
R. PORTE
P.S. : Merci au CLIOPHAGE d'avoir relayé ce billet (voir Un grand cri d'amour !!!, ce qui n'est pas faux) en ajoutant dans son commentaire d'utiles réflexions.



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légiférer dans ce domaine ? Pourtant, la France, qui a recueilli la même année sur les côtes de Syrie quelques milliers de survivants des massacres (voir parmi bien d'autres l'

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