La Belgique et la Grande Guerre
Michaël Bourlet
Nous rendions compte le 2 janvier de la parution de ce véritable outil, travail de synthèse réalisé par le chef du cours "Histoire" aux Ecoles de Coëtquidan (et animateur du site Sources de la Grande Guerre). Il a bien voulu répondre à quelques questions complémentaires.
Question : Pouvez-vous revenir en quelques phrases sur l'hypothèse, envisagée par l'état-major français avant guerre, d'une 'entrée en premier' sur le territoire belge dans l'hypothèse d'une guerre contre l'Allemagne ?
Réponse : Voilà un sujet passionnant, qui modifie notre perception du haut commandement français. On sait que le dénominateur commun des plans d’offensive de l’armée allemande est la violation de la neutralité belge. Du côté français, c’est une option qui a été aussi envisagée par le haut commandement. La question de l’entrée des troupes française en Belgique se pose à l’Etat-major de l’armée. Le général Michel, chef d’état-major général en 1910, et l’un des plus brillants généraux de sa génération, a envisagé dans sa planification une attaque allemande par la Belgique. Mais son projet n’a pas été retenu et il doit démissionner l’année suivante. Son remplaçant, le général Joffre, intègre aussi dans sa réflexion la possibilité d’un débordement allemand par la frontière nord. Aussi envisage-t-il de prendre l’initiative en Belgique pour contourner les positions fortifiées allemandes de Metz et déborder l’aile droite allemande. Le 21 février 1912, le général Joffre expose ses projets au cours d’une conférence qui se tient au ministère des Affaires étrangères et qui rassemble le président du Conseil, Raymond Poincaré, et les principaux ministres. Joffre démontre les difficultés que représenteraient une offensive vers l’est (obstacles naturels, fortifications allemandes) et expose les avantages d’une offensive en Belgique. Il conclut que « Les chances d’une victoire seraient considérablement accrues pour l’armée française, si celle-ci était libre de porter l’offensive sur le territoire belge (…) Le plan le plus fécond en résultats décisifs, dans l’éventualité d’une guerre avec l’Allemagne, consiste à prendre, dès le début des opérations, une vigoureuse offensive, pour en finir d’un seul coup avec les forces organisées de l’ennemi ». Cependant, le président du Conseil fait observer qu’une invasion de la Belgique par la France risquerait d’indisposer les Wallons et qu’il serait nécessaire de s’assurer qu’un plan de ce genre ne déterminerait pas l’Angleterre à retirer son concours à la France. Le gouvernement rejette donc cette hypothèse et le général Joffre reçoit pour mission d’élaborer un plan d’offensive contre l’armée allemande sans possibilité de pénétrer en Belgique.
Question : L'armée belge, dont la réputation n'est pas excellente en Europe, résiste cependant vaillamment à l'attaque allemande. Comment expliquez-vous cette détermination et cette opiniâtreté ?
Réponse : Dans les années qui précédent la guerre, l’armée belge a engagé de profondes réformes. Mais la reconstruction est loin d’être achevée et effectivement l’armée belge n’a pas une bonne réputation en 1914. L’attaché militaire française dresse un constat sans appel « Un siècle de neutralité avait confié [cette armée] dans une vie effacée, artificielle, on pourrait dire fictive, c’est-à-dire ignorant les sanctions de la réalité (…) ». Pourtant, à la surprise générale, cette armée résiste vaillamment et avec détermination à l’attaque allemande. Plusieurs raisons expliquent cette détermination. Le sentiment national et l’unité du royaume s’expriment avec force en Belgique avant la guerre. Les mouvements flamand et wallon demeurent marginaux. Le choc que provoque la violation de la neutralité et l’invasion galvanisent le moral des soldats. Ces-derniers sont conduits au combat par le roi, Albert Ier, ce qui accroît la détermination des troupiers et officiers belges à résister et à repousser l’envahisseur. De plus, bien que mal organisée, l’armée belge réussit sa mobilisation, grâce notamment au bon fonctionnement des chemins de fer. Ainsi, dès les premiers combats autour de Liège, elles montrent sa détermination. Elle obtient même quelques succès, certes limités, qui surprennent l’état-major allemand, qui ne s’attendait pas à une telle résistance. L’armée belge montre ainsi au monde sa volonté de se battre pour défendre sa neutralité. Au total, au cours des premiers mois de campagne (août-novembre 1914), l’armée belge a perdu 30 000 soldats (tués, blessés, disparus, prisonniers) soit près de 30 % des pertes militaires belges de la guerre.

Question : Après l'installation du gouvernement à Sainte-Adresse, comment s'organise le travail des ministres en exil ? Quelle est leur marge de manoeuvre réelle alors qu'ils doivent compter sur l'aide matérielle des Français dans tous les domaines du quotidien ?
Réponse : Il est difficile de répondre brièvement à ces questions. Au milieu du mois d’octobre, le gouvernement belge prend la décision de rejoindre la France, qui est prête à l’accueillir dans une ville de son choix. Les Français s’engagent à respecter l’indépendance et la souveraineté de la Belgique. Le choix se porte sur la Normandie et la région du Havre. La France prend en charge l’installation à Sainte-Adresse, qui devient progressivement la nouvelle capitale de la Belgique. Quant au président du Cabinet et ministre de la Guerre, Borqueville, il rejoint Dunkerque, où il sert de relais au roi. Toutefois, le travail des ministres est bientôt entravé par les tensions internes. En effet, les frictions ne tardent pas à apparaître entre les membres du gouvernement, mais aussi entre les autorités belges de Sainte-Adresse et la Belgique occupée ainsi qu’avec le gouvernement français et les alliés. Les divergences portent notamment sur la place de la Belgique dans le jeu des relations internationales. Sur ce point, les Belges ne disposent que de peu de marge de manœuvre. Tentés par les négociations avec l’Allemagne, les Belges sont finalement contraints de poursuivre la lutte. Le 14 février 1916, la France, la Grande-Bretagne et la Russie assurent à la Belgique de garantir sa neutralité et son indépendance tandis que les Belges s’engagent à ne pas conclure de paix séparée (déclarations de Sainte-Adresse).
Question : Des crimes commis par les Allemands aux premiers jours de guerre aux dernières victimes de 1918, peut-on établir un bilan des pertes dans la population civile et des exactions matérielles que le royaume a connu en un peu plus de quatre ans ? Quel est le tableau des destructions à la fin de la guerre ?
Réponse : Il est aujourd’hui encore difficile d’établir avec précision le bilan des pertes humaines et sur ce point les estimations varient parfois du simple au double. Les soldats ont payé le plus lourd tribut : 44 016 Belges sont morts sur le front occidental à cause des combats mais aussi des maladies. Quant aux pertes civiles, elles sont estimées à 23 000 personnes, mortes en déportation, victimes des bombardements ou de la brutalité de l’armée allemande au cours des premiers mois de guerre. Au total, il est admis aujourd’hui que la guerre a couté la vie à 76 035 Belges sans compter la surmortalité, liée à la malnutrition ou à la grippe, et à la sous-natalité qui a frappé la population. La Belgique a perdu moins de 1 % de sa population totale. Les pertes matérielles, économiques et financières sont gigantesques. Le territoire a été ravagé par les combats et par l’occupation allemande. Le pays est à reconstruire et particulièrement la Flandre occidentale. Près de 4 000 kilomètres de voies ferrées détruites ou endommagées, des infrastructures portuaires qui ont subi d’importantes dégradations (Gand ou Zeebrugge), plusieurs villes sont totalement détruites. Ypres est le symbole des villes belges détruites. L’économie a considérablement souffert de la guerre mais plus encore de l’occupation : 5 % des terres cultivables belges sont impropres à l’agriculture (bombardements, inondations, etc.). L’industrie n’a pas été épargnée et elle a supporté des dommages lourds (effondrement de la production, démantèlement des capacités de production) même si la situation diffère selon les secteurs. Les mines ont été moins touchées que le textile, la sidérurgie, etc. Financièrement, le pays est ruiné et rongé par l’inflation. Ainsi, au lendemain de la victoire, la tâche est rude pour le gouvernement puisque le pays est à reconstruire ce qui explique en partie que la question des réparations va revêtir une importance particulière pour les Belges. Les réparations doivent permettre d’assurer des lendemains meilleurs, mais la déception sera grande pour la Belgique.

Question : A la tête du Groupe d'armées interallié dont il assure nominalement le commandement à l'automne 1918, quel est le rôle effectif personnel du roi Albert ?
Réponse : En 1918 Albert Ier est acquis à l’idée d’engager l’armée belge dans une grande offensive finale et libératrice. En septembre, le haut commandement interallié décide de déclencher trois offensives à la fin du mois. L’une de ces offensives doit être lancée par des troupes franco-anglo-belge en Flandre le 28 septembre. Une fois de plus, la question du commandement de ces troupes. D’après la Constitution, seul le roi peut commander l’armée belge. Après une rencontre avec Georges Clemenceau le 7 septembre, Albert Ier accepte d’être placé à la tête du groupe d’armées des Flandres. Le 11 septembre, le roi gagne le quartier général du maréchal Foch à Bombon et déclare qu’il adhère au plan allié et qu’il accepte de prendre la direction supérieure des forces qui opéreront en Belgique. Ainsi, les troupes belges sont subordonnées au commandement unique et Albert Ier doit renoncer à son autonomie. De plus, le roi exerce son commandement de manière théorique. Son chef d’état-major est un français, le général Degoutte, qui a une grande expérience du combat. C’est véritablement lui qui exerce le commandement. Degoutte assure avec son état-major la réalité de la direction des opérations anglo-franco-belge dans les Flandres. Cependant, après l’entrée des souverains à Bruxelles le 22 novembre, Albert Ier demande le retrait des troupes alliées de Belgique et par l’intermédiaire de son chef d’état-major, le général Degoutte, il fait part au maréchal Foch de son souhait de dissoudre son groupe d’armée ce qui est fait le 18 novembre.
Merci pour la grande précision de ces réponses, qui donnent d'autant plus envie de lire votre livre. Bon courage et à bientôt.


La Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des
armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Du Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)



Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du
général Sarrail




Dictionnaire de la Grande Guerre