Henri Locard
Excellent connaisseur du Cambodge, où il vit et travaille depuis de longues années, Henri Locard nous propose ici un texte solide, cru, parfois hallucinant. Alors que « le régime des Khmers rouge ne dura exactement que trois ans, huit mois et vingt jours » (avril 1975-janvier 1979), il a battu deux « records » : « celui de la brièveté d’un régime communiste et celui du pourcentage le plus élevé de la population exterminée ». Face à des récits aujourd’hui nombreux mais souvent marqués d’erreurs et omissions, l’auteur nous offre une synthèse globale du système, de sa folle idéologie et de ses crimes, à partir « des sources fiables et concordantes, ainsi que des enquêtes approfondies réalisées sur le terrain ».
Après deux premiers chapitres qui reviennent sur les « Origines de l’idéologie » (pp. 13-52), entre Mao et Staline, et sur « L’établissement du régime autoritaire » (pp. 53-72), Henri Locard développe méthodiquement son propos en six parties : « 17 avril 1975 : la plongée dans l’abîme », « L’Angkar », « Le gouvernement du Kampuchéa démocratique », « La politique intérieure, entre autarcie et table rase », « Alliances à l’extérieur » et « Répression et extermination ». Dans les trois derniers chapitres enfin, il tente de faire comprendre les fondements de ce drame et d’en évaluer les séquelles : « Eléments d’explication », « L’effondrement » et « Après le totalitarisme ».
Au fil des pages et d’un raisonnement qui s’appuie sur des très nombreuses citations et références, nous pouvons pénétrer le quotidien (entre folie idéologique et inconscience) des dirigeants Khmers rouges aussi bien que celui, infiniment plus dramatique, de ces Cambodgiens, qui ne sont même plus des « citoyens ». Si ces derniers d’ailleurs n’ont plus le moindre droit ordinaire, les « devoirs » les plus stricts pèsent toujours plus nombreux sur eux et le travail forcé devient la norme, tandis que les chefs révolutionnaires « étaient [pourtant] des personnages bien banals ». C’est presque Ubu-roi : au-delà de l’horreur, ce régime fut aussi « le règne de la stupidité et de la médiocrité, tant les politiques développées n’avaient aucun sens, sauf celui d’assurer un pouvoir absolu à quelques individus qui jusque-là n’avaient pas fait carrière ». Quelques exemples : l’interdiction « de cuisiner chez soi » au début de l’année 1976 pour contraindre à la vie collective ; l’absence totale de compassion pour l’individu, même mort, puisque « les Khmers rouges considéraient les restes humains comme le meilleur compost » (!) ; le mépris pour les plus faibles, « les enfants [eux-mêmes] étaient considérés comme propriété de l’Angkar » et pouvaient être exécutés avec leurs parents « pour exterminer définitivement une lignée de traitres » ; etc.
« En somme, le Kampuchéa démocratique fut un concentré des politiques les plus délétères et criminelles des régimes communistes qui l’avaient précédé » : plus de 40 % des habitants de Phnom-Penh disparaissent et « 3.389.000 personnes pourraient avoir été déportées des villes ». Plutôt que le terme de « génocide », l’auteur invite à utiliser celui de « politicide », c’est-à-dire le massacre systématique des classes et couches de la population jugées ennemies de la révolution. Démontant avec rigueur à la fois les ultimes mensonges des dirigeants khmers rouges déchus pour « justifier » leurs crimes et les faiblesses de l’action internationale (« Une mission ratée pour l’ONU ? »), Henri Locard dresse un tableau toujours sombre, en fait, de la situation du pays où une certaine conception du « libéralisme » entretient la corruption la plus étendue : « C’est une sorte de régime khmer rouge à l’envers qui dirige le Cambodge. Et le plus paradoxal est que cette politique inversée est animée par les mêmes personnages, preuve que ce qui les motivait en premier lieu à l’époque était bien le pouvoir, et non pas les idéaux révolutionnaires … Chacun est propriétaire de sa prébende et en tire le maximum de profit, pour lui, sa famille et son clan ». Malheureux peuple khmer !
Un livre solide, impressionnant, qui mérite d’être le plus connu possible.
Vendémiaire, Paris, 2013, 347 pages, 20 euros.
ISBN : 978-2-36358-052-8.

La Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des
armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Du Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)



Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du
général Sarrail




Dictionnaire de la Grande Guerre