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19 juillet 2013 5 19 /07 /juillet /2013 06:33

Les drones aériens :

passé, présent et avenir. Approche globale.

Centre d'études stratégiques aérospatiales

Une véritable somme ! A ce jour, l’indiscutable référence en la matière ! Avec cet ouvrage collectif de plus de 700 pages, qui rassemble plus de 40 contributions, voici dans tous les domaines un point de situation complet sur le sujet.

L’avant-propos du général Mercier, CEMAA, est une leçon d’intelligence dont quelques technocrates et autres « petits marquis » pourraient utilement s’inspirer : « Une place a également été laissée à certaines approches controversées. Cela est important. Nous ne devons pas rejeter le débat, mais au contraire l’accepter, le favoriser. A la base de toute création de connaissance, seule cette posture permettra à chaque lecteur de se construire une opinion solide et éclairée ». Les parcours antérieurs et les spécialités des différents intervenants témoignent qu’il ne s’agit pas que d’une affirmation de principe : officiers et universitaires, chercheurs et opérationnels, alternent au fil des pages dans une perspective résolument transdisciplinaire.

Cette volumineuse synthèse est structurée selon un plan très pédagogique : « Qu’est-ce qu’un drone ? » (pp. 21-213), « Les systèmes de drones : de l’emploi aux effets » (pp. 215-398), « L’avenir des systèmes de drones » (pp. 399-650). Au fil des articles, sont abordées toutes les questions historiques (Océane Zubeldia), morales (Emmanuel Goffi), économiques (Jean-Jacques Patry ou Bertrand Slaski), juridiques (Laurie R. Blank), tactiques, etc. qui agitent aujourd’hui le monde de la sécurité et de la défense sur ces matériels, dont l’importance est confirmée lors de chaque engagement (voir la récente opération Serval). Beaucoup d’éléments concrets et actualisés sur ces « systèmes aériens opérés à distance », jusqu’à une réflexion sur « L’organisation des unités de drones », et deux « analyses-témoignages » sur « Le drone MALE français à l’épreuve du combat » en Afghanistan et pendant l’opération Harmattan. Les chapitres 5 et 6 en particulier sont consacrés à des problématiques assez peu développées par ailleurs : « Les drones sur le territoire national : entre missions intérieures et usages civils », et « Aspects juridiques, éthiques et sociologiques ». Globalement, s’ils émettent ici et là des réserves, la plupart des contributeurs sont persuadés de l’intérêt et de l’importance de ces « engins volants non-habités » et certains n’hésitent pas à envisager un « avenir radieux » pour les drones (« Drones solaires : la quête du vol perpétuel », par Olivier Montagnier, ce qui ouvre avouons-le d’assez incroyables -et inquiétantes ?- perspectives ; ou « Systèmes automatisés capables de raisonnement éthiques », par Ronald C. Arkin, où l’on se dit que Le meilleur des mondes n’est peut-être pas si éloigné…).

En un mot comme en 100 : absolument indispensable pour quiconque veut se mettre au courant et souhaite s’intéresser au dossier.

La Documentation Française, Paris, 2013, 706 pages, 24 euros.

ISBN : 978-2-11-009376-9

La question du jour ?
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16 juillet 2013 2 16 /07 /juillet /2013 06:33

Introduction à la géopolitique

Histoire, outils, méthodes

Olivier Zajec

Excellent ! En moins de 200 pages denses et petit format, Olivier Zajec parvient à synthétiser des dizines d'ouvrages. 

Après avoir défini le terme lui-même de "géopolitique", il revient dans le chapitre 1 sur l'histoire (complexe et critiquée) de la géopolitique à partir des principaux auteurs français, allemands et anglo-saxons. Puis, après s'être rapidement intéressé aux formes politiques des Etats et à la question des frontières, il traite des différents paramètres physiques et objectifs qui influent sur l'analyse géopolitique (géographie, insularité, population, religion, etc.), avant d'aborder les questions énergétiques (pétrole et "terres rares"). En résumé, un tour d'horizon de la question, agrémenté d'encarts, cartes, tableaux et graphiques et complété par une bibliographie indicative de qualité. Un texte sobre, des phrases courtes, des définitions en quelques mots, si nécessaire imprimés en caractères gras pour attirer l'attention et faciliter la mémorisatio : un manuel de travail qui sera très utile à tous les étudiants ou à ceux qui débutent dans la discipline.

Rédigé par l'une des meilleures plumes de la jeune génération, ce volume se révèle être dès à présent un "outil", un "usuel" indispensable.

Editions Argos, Paris, 2013, 172 pages. 13,90 euros.

ISBN : 978-2-36614-003-3.

Comprendre le monde
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8 juillet 2013 1 08 /07 /juillet /2013 06:45

Conflits en zone urbaine

Gyula Csurgai, Pierre Pascallon, Alexandre Vautravers (Dir.)

Dans ce volume collectif, les contributions sont quasiment toutes très intéressantes. Que l'on soit d'accord ou non avec les auteurs (et on l'est souvent), de multiples idées sont agitées et présentées, de multiples hypothèses sont envisagées.

Considérant à juste titre que "la réalité d'aujourd'hui est bien une réalité urbaine", les auteurs multiplient les angles d'approche : "La guerre au milieu des populations" (Pierre Pascallon), "La ville, nouveau lieu de la guerre" (Vincent Desportes), la question de l'adaptation des forces militaires à ces conflits particuliers (Tanguy Struye de Swielande). Ils s'attardent ensuite sur quelques cas concrets ("Conflits urbains au Pakistan", Claude Rakisits). Pas de tactique ici, mais une approche très "sciences-politiques".

Un livre qui ne propose pas obligatoirement une ou des réponse(s), mais qui a le grand mérite de poser sans trop de fard des questions essentielles, dont celle de la pression démographique croissante sur nos sociétés et celle induite des replis communautaristes. Il faut toutefois distinguer entre une intervention extérieure dans un milieu urbain, et l'emploi intérieur des forces armées. Si les "caractéristiques techniques" du combat peuvent être similaires, il y a une fonction politique et morale bien différente. Un ouvrage à connaître par quiconque s'intéresse à ces questions (qui restent au regard de certaines analyses plus de "sécurité intérieure" au sens large que du domaine militaire), mais auxquelles des interventions récentes (Irak, Côte d'Ivoire, etc.) au coeur de mégalopoles donnent une vraie actualité. Un sujet (des sujets) qu'il faut encore réfléchir et dont il faut indiscutablement diffuser les conclusions successives.

Editions Le Polémarque, Nancy, 2013, 191 pages, 18 euros.

ISBN : 978-2-9529246-9-6

Entrer en (campagne) ville
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29 juin 2013 6 29 /06 /juin /2013 06:45

Le Cyberespace

Nouveau domaine de la pensée stratégique

Stéphane Dossé, Olivier Kempf, Christian Malis (Dir.)

Ce n'est pas simplement une question de mode, comme quelques esprits chagins pourraient le laisser dire, mais une véritable nécessité dans le monde actuel (et futur). L'on ne peut donc que se réjouir de la réunion, autour des trois co-directeurs de l'ouvrage, d'une quinzaine des meilleures plumes de la réflexion stratégique française actuelle. Il s'agit ici des actes d'un colloque tenu à la fin de l'année 2011, sur un sujet dont les organisateurs disent en introduction : "Un débat dépassant les cloisonnements habituels est devenu une nécessité, sinon un devoir".

A la suite d'une préface de Christian Malis, bien connu, et un avant propos du général Marc Watin-Augouard, qui met en relief les évolutions très rapides du domaine ("La lutte contre la cybercriminalité ne s'arrête jamais, y compris en phase de conflit"), l'ouvrage est divisé en trois grandes parties : "Penser stratégiquement le cyberespace", "Cyber géopolitique", et "Penser opérationnellement la cyberguerre". Pour la première, nous retiendrons en particulier (mais honnêtement toutes les contributions apportent une contribution utile et le choix est donc difficile) "La pensée stratégique au défi du hacking et de la cyberguerre" (par Charles Bwele) et "Principes stratégiques du cyber (par Olivier Kempf). Pour la seconde partie, "Le cyberepace : un espace politique, un enjeu de puissance" (par Guillaume Tissier) et ""L'encadrement juridique de la cyberdéfense" (par Barbara Louis-Sydney), très intéressants. Et enfin pour la troisième, plus tournée vers les applications concrètes, "Cyberespace, opérations d'information, influence" (par François Chauvency) et "Vers un combat cyberélectronique" (par Aymeric Bonnemaison). 

C'est passionnant, c'est convaincant, mais en écho à l'introduction surgit un doute : la France héritière de Colbert et du centralisme administratif républicain est-elle en mesure de prendre des décisions "dépassant les cloisonnements habituels" ... Ne risque-t-on pas de créer une nouvelle "usine à gaz" ? Un ouvrage indispensable à toute personne s'intéressant au sujet.

Economica, Paris, 2013, 180 pages, 19 euros.

ISBN : 978-2-7178-6568-4.

Réalités concrètes dans un monde virtuel
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30 mai 2013 4 30 /05 /mai /2013 06:55

Europe Mad Max demain ?

Retour à la défense citoyenne

Bernard Wicht

Quelque part entre la bataille de Sempach (en 1388) et Mad Max ? Voici un livre curieux, parfois inquiétant ou irritant, mais qui pousse au questionnement et à la réflexion.

Enseignant et publiciste suisse, Bernard Witch développe ici un thème qui lui est cher et sur lequel il travaille depuis plusiurs années. Selon lui, nos sociétés traditionnelles, nos Etats-Nations connaitraient actuellement une phase de bouleversements complets, d'émiettements et de dislocation, alors que les organisations armées non régaliennes (mafias, terrorisme, sociétés privées, etc.) ne cessent de se développer. Ceci annonce la fin (ou l'impuissance) des armées nationales, le retour des "bandes" et des menaces directes contre les simples citoyens oubliés de leurs élites officielles : "ce double phénomène laisse le citoyen désarmé tant du point de vue politique que militaire". Les conflits sont de plus en plus fréquents et les dangers sont de plus en plus imprévisibles, ce qui sonne le glas des stratégies traditionnelles. Face à l'anarchie qui menace, se pose une question, pour préserver sa liberté et survivre : "Vers quel type de structure s'orienter lorsque la cité se défait ?". Il deviendrait donc indispensable, selon l'auteur, que les citoyens, à l'image des Grecs des cités antiques, s'arment pour se défendre de la "guerre civile moléculaire", et reconstituent en quelque sorte à l'échelle de leurs communautés l'union des hommes libres, donc armés.

Une vision apocalyptique de l'avenir du continent (le dernier chapitre est titré "Vers la défense citoyenne (Swissbollah)" en écho moderne au Schwitzer werden du Moyen-Âge) dont on peut trouver des approches similaires sur d'autres territoires, comme parmi certains groupes radicaux américains. La solution serait donc locale par la construction d'un projet de société communautaire intégrant une milice qui garantirait cette conception de la liberté des groupes sociaux ou ethniques. On voit bien la piste dangereuse vers laquelle ce raisonnement peut entraîner, mais il témoigne de l'évolution (au moins intellectuelle pour l'instant) d'une partie de la société : "On pourrait dire simplement que le système d'arme, c'est un citoyen avec son fusil à l'instar du Minuteman des jeunes colonis américaines, du Franc-Tireur des sociétés de tir vosgiennes, du Kibboutznik israélien ou du soldat suisse", dont la version post-moderne serait "le citoyen-soldat 2.0"... contre les nouvelles hordes barbares.

Inquiétant, irritant, disions-nous en introduction. En effet, à partir de quelques constats objectifs et d'interrogations légitimes (sur les rapports fondamentaux entre liberté et sécurité par exemple, mais on observe que l'auteur cite fréquemment Hobbes), Bernard Witch enmène son lecteur très (trop ?) loin. A lire avec intérêt comme réflexion presque philosophique sur l'avenir de nos sociétés, et de ce point de vue la contribution de l'auteur est utile, mais à manier avec le plus grand soin et à passer au crible de la critique en fonction de nos valeurs.

Editions Favre SA, Lausanne (CH), 2013, 148 pages, 14 euros.

ISBN : 978-2-8289-1355-7.

Communautés organisées et légitime défense ?
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25 mai 2013 6 25 /05 /mai /2013 07:05

Les guerres de partisans et les nouveaux conflits

Pierre Pagney

Nous avons insisté à plusieurs reprises au fil de nos recensions et chroniques sur l'importance de la prise en compte de la géographie et des facteurs humains dans les opérations militaires, en voici une rigoureuse démonstration.

Après s'être intéressé aux rapports entre la climatologie et la guerre (Le climat, la bataille et la guerre, L'Harmattan, 2008), Pierre Pagney développe dans cette nouvelle étude un raisonnement complet sur les interactions entre le terrain, la topographie, la végétation, etc. et la "petite guerre", ou guerre de partisans. Appuyant son discours sur un vaste survol historique qui commence avec la guerre de Trente Ans dans la première moitié du XVIIe siècle et se poursuit jusqu'au Mali actuel, il étudie successivement selon un plan chronothématique "Les combats historiques des partisans : l'importance des milieux géographiques", puis "L'entrée des partisans dans la stratégie des guerres régulières : la résistance française et l'exploitation des milieux géographiques", et enfin "Les nouveaux conflits : les partisans face aux grandes puissances militaires". Nous faisant passer par exemple par la Chouannerie et les guerres de Vendée, les Francs-tireurs de 1870-1871, le maquis des Glières, les guerres d'Indochine/Vietnam et l'Afghanistan, il rappelle cette réalité qu'aucune technologie ne peut (pour l'instant ?) faire disparaître : "Au centre, il y a l'homme : le combattant ! Sa mission : aller chercher l'ennemi sur son terrain". Il tire de ce travail des lignes de force observables dans la longue durée sur les méthodes des partisans ("Combattre en harcelant l'adversaire tout en tentant de se soustraire à ses représailles"), sur les caractères de la guerre irrégulière ("Elle tend non à détruire l'adversaire, mais à le déstabiliser"), sur l'importance du renseignement humain, sur la dispersion sur le terrain et dans la population des groupes rebelles, etc. Sa conclusion laisse le doute : "On se trouve donc face à des guerres qui ne sont plus gagnables, même si sur le plan purement militaire les grandes puissances ne les perdent pas". Paradoxe complet mais dont il est difficile de sortir : "La politique prime finalement sur le militaire, au point que la décision politique impose à des militaires qui ne sont pas vaincus de partir sans que l'objectif soit vraiment assuré"... Le roi est nu.

Par la qualité et la rigueur de sa démonstration, par l'ampleur des connaissances historiques mais aussi pluridisciplinaires qu'il mobilise, et enfin par sa démarche très pédagogique, ce livre doit être lu et connu par tous ceux qui s'interrogent sur ces questions.

Editions Economica, Paris, 2013, 154 pages, 23 euros.

ISBN : 978-2-7178-6578-3

Contre-guérilla et rébellions
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26 avril 2013 5 26 /04 /avril /2013 07:00

Comment l'Occident pourrait gagner ses guerres

Pierre-Marie Léoutre

  Occident-gagner-guerres949.jpg

Officier de gendarmerie, le lieutenant Léoutre a préparé les concours des écoles militaires au lycée Sainte-Geneviève avant d’intégrer la promotion « Colonel Clostermann » de l’Ecole de l’Air en 2006. Il décide de servir au sein de la Gendarmerie nationale à l’issue de sa scolarité comme officier de renseignement à Salon-de-Provence, et d’intégrer la gendarmerie mobile. A travers Comment l’Occident pourrait gagner ses guerres, P.-M. Léoutre nous livre un essai qui ambitionne de renouveler et/ou de restaurer une culture géostratégique et stratégique française qui serait oubliée. Cet ouvrage veut d’abord nous pousser à la réflexion, et il s’articule autour de deux axes essentiels aux yeux de l’auteur. D’une part le sens de la stratégie inspirée de Clausewitz, face à l’évolution actuelle des forces armées occidentales ; et d’autre part le cas de la guerre asymétrique ou révolutionnaire, (re)devenue le modèle dominant des conflits armés dans le monde avec pour objectif, les leçons que l’armée française pourrait tirer de ses expériences passées et des expériences internationales contemporaines.

L’auteur analyse le bouleversement des règles d’engagements, en témoigne la démocratisation des guerres asymétriques, qui mettent à mal les théorisations stratégiques occidentales traditionnelles de la guerre, notamment celle du général et théoricien Carl Von Clausewitz, où un choc décisif entre forces armées doit amener à l’émergence d’un vainqueur sur le champ de bataille. Alors que les conflits asymétriques ébranlent le mode de pensée occidental depuis 1945, les armées occidentales, largement nourries par les concepts clausewitziens de la guerre et qui s’en revendiquent, ont été battues dans l’essentiel des conflits de grande ampleur : l’Indochine, le Viet Nam et l’Iraq, dont les Etats-Unis se retirent, en sont des exemples emblématiques. Nombreux sont les cas où il n’est plus possible de l’emporter par un choc décisif, l’adversaire cherchant avant tout justement à l’éviter, d’où la nécessité de s’adapter à cette stratégie d’esquive militaire. Faisant fi des objectifs territoriaux, géographiques ou économiques, qui ont longtemps été déterminants dans la détermination des buts politiques de guerre et dans la conduite supérieure de la guerre, les conflits désormais accaparent les populations comme enjeu majeur, quel que soit son lieu d’habitation. La guérilla ne s’attache pas alors à des objectifs matériels définis, il lui suffit de prouver qu’elle peut infliger des dégâts à l’Etat pour obtenir une victoire morale ou politique ; c’est pourquoi le cœur de la lutte est de détruire l’organisation politico administrative de la guérilla.

Selon Rudyard Kipling, « Il faut chasser le loup d’Afghanistan avec le chien d’Afghanistan ». Aujourd’hui, la guerre contre-insurrectionnelle doit également être une opportunité pour se réapproprier l’arme psychologique, une arme psychologique modernisée et adaptée, essentielle à la victoire. Les règles habituelles de la guerre en Occident n’étant plus valables, l’objectif et l’enjeu de la guerre est désormais la conquête des esprits, c’est-à-dire l’adhésion des populations et des élites locales à la politique proposée par les nations démocratiques et leurs forces armées. C’est pourquoi il devient nécessaire de s’appuyer sur des troupes issues du territoire, qui ne doivent plus être perçues comme une menace mais un atout. Puisque la guérilla s’appuie sur un certains nombre de revendications pour justifier son existence et encourager les complicités ou les ralliements, il est nécessaire de lui ôter sa raison d’être en détruisant ses idéaux, ses valeurs, les fondements de sa lutte. Ces préceptes ne sont pas nouveau, ils ont été de différentes façons longuement développés dans les armées occidentales depuis le milieu des années 1950. Mao Tsé-Toung le relaye lors d’un entretien avec Ferhat Abbas, « c’est en faisant douter le soldat ennemi du bien-fondé de sa cause, et les égarés de l’opportunité de leur option, qu’on met de côté toutes les chances de succès ». Mais le danger serait d’appliquer un calque universel à toutes les situations. Il est toujours préférable de s’adapter avec finesse à l’environnement local, et non de préparer à l’avance un ensemble de décisions et  d’éléments que l’on veut ensuite absolument mettre en place. La reconstruction politique des territoires concernés ne peut ainsi que partir du niveau local, puis s’élever au fur et à mesure que la sécurité publique progresse, de façon à pouvoir reconstruire une administration fiable et respectée. C’est l’émergence d’un pouvoir politique « par le bas », pour impliquer au maximum les populations elles-mêmes.

Le lieutenant Léoutre nous offre, à travers cet ouvrage très didactique mais qui reprend nombre d’idées développées depuis longtemps, plusieurs pistes de réflexions, tirées des expériences de l’armée française mais également des armées occidentales mises en échec lors de conflits asymétriques. Si ce n’est d’un savoir faire global, la France dispose tout au moins d’une solide expérience de ces conflits et de l’utilisation de l’arme psychologique, expérience (que les engagements réguliers entretiennent) qu’elle gagnerait à ne pas oublier mais au contraire à enrichir face à la généralisation de ces formes de guerre. Toutefois, l’auteur attire l’attention du lecteur sur une évolution aujourd’hui envisageable et très risquée, en lien avec la place prise par les sociétés militaires privées,  avec toute la problématique des clauses d’un contrat qui serait passé entre les forces armées et l’Etat qui les finance ces forces armées, au risque d’être réduit à un statut de prestataire de service, à l’instar des Contractors.

En guise de conclusion : évolution, adaptation et réactivité de l’appareil militaire dans son ensemble, voilà les maitres mots de l’essai de P.-M. Léoutre. Pas de vraies nouveautés dans ce texte, mais le rappel "pédagogique" (et une prise en compte de situations plus récentes) à l'attention du plus grand nombre, de notions complexes bien connues d'un public averti.

Bérenger CAUDAN-VILA

Editions Le Polémarque, Nancy, 2013, 123 pages, 10 euros.

ISBN : 978-2-9529246-8-9.

L'auteur a bien voulu répondre à quelques questions pour nos lecteurs :

Question : Pourquoi en êtes-vous venu à rédiger cet essai ? Quel message voulez-vous faire passer ?

Réponse : J'ai commencé à étudier la problématique des guerres subversives lors de ma scolarité à l'Ecole de l'Air en partant de la même constatation que la plupart des officiers français des années 50-60 : l'on fait des guerres, l'on provoque et l'on subit des pertes et l'on perd. Toujours. Pourquoi ? Ma thèse principale est qu'il faut se réapproprier la doctrine de guerre révolutionnaire en reprenant les auteurs qui l'ont théorisée et appliquée en France entre 1945 et 1965, sans attendre que cette redécouverte se fasse exclusivement par l'intermédiaire des textes doctrinaux américains qui ne s'appuient guère que sur Galula.

Question : A la lecture du livre, nous avons le sentiment que, finalement, tous les éléments évoqués ont été traités par les différents théoriciens français des "guerres subversives" depuis plus d'un demi-siècle. Quelle plus-value voulez-vous apporter aux réflexions antérieures ?

Réponse : A ma connaissance, l'étude de l'application, avec succès, des techniques de guerre révolutionnaire dans les conflits les plus récents n'a jamais été faite. Je pense avoir pu montrer que les outils de guerre révolutionnaire sont utilisés avec succès, de façon plus ou moins consciente, par certaines unités américaines en Afghanistan ou à plus grande échelle lors des « révolutions colorées ». Ces exemples nous démontrent comment au XXIe siècle, les recettes des années 50 fonctionnent encore, voire même mieux qu'à l'époque grâce aux mass-media. J'ai également tenté de montrer comment l'idéologie djihadiste a pu prendre le relai du communisme dans un outillage doctrinal de guerre révolutionnaire qui n'a pas changé. Lacheroy et Hogard n'ont jamais été aussi pertinents qu'en 2013 et ne sont plus lus.

Question : Entre les expériences passées (période de décolonisation en particulier) et les engagements les plus récents, quelles sont les différences que vous identifiez et les points de convergence qui vous paraissent importants ?

Réponse : Le point le plus important dans l'utilisation des outils de guerre psychologique est le développement des media qui touchent maintenant pratiquement toutes les populations en un temps minimal. L'autre point à souligner, c'est la disparition des sanctuaires intouchables pour les guérillas : rares sont les pays qui parrainent complètement une guérilla et lui offrent une zone où elle peut se développer jusqu'à mettre en place une armée régulière. Une guérilla ne peut plus atteindre le dernier stade où elle dispose d'un corps de bataille capable d'affronter celui des loyalistes. On ne verra plus de Dien Bien Phu.

Enfin, la convergence majeure est que la totalité de la grille d'analyse de la doctrine de guerre révolutionnaire se vérifie dans tous les engagements que connaissent actuellement les armées occidentales.

Question : Au-delà des aspects militaires, bien sûr essentiels sur le terrain au quotidien, la réponse n'est-elle pas avant tout une question de détermination politique et une solution quelconque ne réside-t-elle pas dans la nécessité de se donner du temps ?

Réponse : Le facteur temps est très important car l'application des armes psychologiques est plus longue que la destruction de la cohésion des unités ennemies. « L'entrée de théâtre » est souvent rapide et sans coup férir (Indochine, Afghanistan, Mali,...), c'est après que la situation se corse. Le militaire doit donner une solution au politique. S'il n'y en a pas, il lui faut expliquer pourquoi ou quel sera le prix politique, économique ou humain à payer. Malheureusement, je ne suis pas certain que l'outil militaire actuel soit préparé à une guerre révolutionnaire et que le militaire puisse offrir une solution victorieuse au politique.

Question : Comment serait-il possible de faire évoluer cet outil ?

Réponse : Un de nos cadres à Salon de Provence nous avait conseillé de lire L’étrange défaite de Marc Bloch une fois par an. Faire de cette lecture une obligation me semble être un premier pas des plus salutaires.

Merci pour ces précisions, et plein succès pour vos prochains projets.

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30 mars 2013 6 30 /03 /mars /2013 07:01

La démilitarisation de l'Europe

Un suicide stratégique ?

Jean-Baptiste Vouilloux

  Demilitarisation-Europe887.jpg

Sur la base d'un mémoire de master, ce petit livre a pour ambition de présenter au grand public intéressé par les questions de défense les différents aspects et paramètres de ce grave sujet : les nations européennes ont-elles encore la possibilité (et même le souhaitent-elles) d'assurer leur propre défense. On observe une nouvelle fois que le volume est préfacé par le général chef d'état-major de l'armée de terre, ce qui témoigne de sa volonté de soutenir concrètement les "militaires-auteurs" : "A travers lui [Jean-Baptiste Vouilloux], je voudrais également saluer le travail de ces jeunes officiers qui prennent part à la vie de la cité en contribuant à des réflexions de fond".

L'auteur précise dans son introduction que "la démilitarisation de l'Europe n'est pas un épiphénomène ou une dynamique passagère", mais "correspond à une évolution animée par des forces profondes de nature politique, culturelle et sociale". C'est dire l'ampleur du dossier qu'il prend pourtant à bras le corps à travers un plan pédagogique, organisé en six chapitres eux-mêmes regroupés en trois grandes parties : "L'Europe militaire dans le monde" ("Un contexte défavorable en Europe" et "Une dynamique inverse dans le reste du monde") permet de faire un point de situation, qui n'est pas à l'avantage de nos nations ; "Les causes profondes de la démilitarisation européenne" ("L'éloignement de la guerre" et "La démilitarisation des sociétés européennes") permet d'étendre la réflexion aux composantes intellectuelles, morales et culturelles ; "Conséquences et limites de la démilitarisation de l'Europe" ("Les conséquences de la démilitarisation de l'Europe" et "La démilitarisation de l'Europe n'est pas irréversible"), qui paradoxalement tout en dressant un tableau sombre des réalités et perspectives actuelles ne s'en termine pas moins sur une note d'espoir : "Ce mouvement n'est pas irréversible, à condition que les Européens saisissent les ooportunités qui se présentent, fassent preuve de lucidité et s'accordent sur une vision commune de leur sécurité". Là réside peut-être notre divergence avec l'auteur, mais après tout il faut bien trouver une conclusion, et autant faire en sorte qu'elle soit relativement optimiste... Au fil du texte, on apprécie les encarts qui précisent tellle situation particulière, tel élément de doctrine ou telle évolution politico-diplomatique, ainsi que les notes de bas de page qui fournissent toutes les références souhaitables. Par ailleurs, les amateurs français apprécieront que la bibliographie comporte de nombreux titres anglo-saxons, qu'il s'agisse de documents officiels, d'ouvrages classiques, d'articles de revues scientifiques ou de presse grand public.

Si la pagination reste limitée, le fond du texte est solide, les chiffres sont donnés et les exemples appuient le discours. Un petit volume riche et dense qui pose clairement les données du problème et sera sans doute d'une très grande utilité pour tous les étudiants et amateurs.

Argos, Paris, 2013, 162 pages, 12 euros.

ISBN : 978-2-36614-010-1.

  DEMILITARISATION-1.jpg

Jean-Baptiste Vouilloux a bien voulu répondre à quelques questions complémentaires :

Question : Vous constatez que "les dépenses militaires augmentent spectaculairement sur tous les continents", sauf en Europe. Sans tomber dans le fantasme, peut-on (doit-on) y voir une menace directe ?

Réponse : De 2010 à 2012, 21 des 27 Etats membres de l’Union Européenne ont baissé, ou simplement maintenu, leur budget de dépense. Parmi eux, 7 ont consenti des baisses de plus de 10%. Or, selon certaines études, la totalité de ces budgets militaires européens devraient être largement dépassée par le budget de défense chinois d’ici 2015. Il n’y a pas que la Chine : l’Inde, la Russie, l’Arabie Saoudite, l’Algérie et le Brésil, pour citer quelques exemples, ne cessent d’augmenter leurs investissements militaires. De deux choses l’une : ou ces puissances émergentes se fourvoient et gaspillent leur argent ou c’est nous, Européens, qui nous nous leurrons. Je pencherais plutôt pour la deuxième solution. Aussi, sans tomber dans le catastrophisme ou la paranoïa, il est permis de s’interroger sur un tel décalage de perceptions, d’autant plus que l’environnement stratégique de l’Europe demeure assez anxiogène : en tous cas, cet essai tâche d’en comprendre les causes.

Question : Si le problème est bien sûr budgétaire et financier, il est aussi (surtout ?) pour vous culturel et vous êtes en particulier très critique sur la politique européenne de défense et de sécurité. Pourriez-vous développer ?

Réponse : Le contexte économique européen est évidemment déterminant car il motive les politiques de rigueur budgétaire. Mais si les budgets de défense sont prioritairement ciblés, c’est en raison d’un particularisme bien européen. A l’origine, il existe une volonté de sortir de l’Histoire en raison d’un passé collectif particulièrement belliqueux : ce rejet de la violence a inspiré l’établissement d’une longue paix européenne. Aussi, la guerre ayant disparue de l’horizon immédiat des Européens (si l’on excepte l’ex-Yougoslavie), les dépenses militaires  leur semblent de moins en moins prioritaires, d’autant plus que nombre de pays comptent sur la protection américaine en cas de menace réelle. Quant à la PSDC, je ne la stigmatise pas car, après tout, elle est à l’image des efforts que nous voulons bien consentir. Au contraire, je pense qu’il est primordial que les Européens entretiennent une ambition stratégique autonome au sein de la PSDC. Je dis seulement que les structures bruxelloises doivent se départir d’un certain tropisme pacifiste. De plus, il n’est pas acceptable que cette ambition de défense ne repose que sur quelques pays, les autres se contentant de sous-traiter leur sécurité auprès de l’OTAN et donc des Américains.

Question : A votre connaissance, quel est le pays qui a connu la plus forte déflation de ses effectifs militaires ces dernières années ? Comment l'expliquez-vous ?

Réponse : Certains pays d’Europe orientale ou centrale pratiquent la politique du moindre effort dans le domaine militaire (Bulgarie, Slovaquie, Lituanie, Slovénie etc.) mais ce ne sont pas les cas les plus intéressants à étudier. D’autres pays, comme la Grèce et l’Espagne sont littéralement asphyxiés par la crise et n’investissent plus dans de nouveaux programmes. L’Autriche et la Belgique sont des cas assez saisissants : voila deux Etats qui, malgré un passé militaire réel, cantonnent leurs maigres forces terrestres à des fonctions humanitaires ou à des tâches de subsidiarité au sein des grandes coalitions. Sans parler des Pays-Bas qui viennent d’envoyer à la casse la totalité de leurs chars de combat. Quant à l’Allemagne, qui aurait les moyens de devenir la première puissance militaire européenne (puissance nucléaire exclue), elle ne souhaite pas tenir ce rôle et se bride politiquement. Ce renoncement général ne s’explique pas uniquement par des raisons économiques, il s’appuie aussi sur une perception faussée des menaces et une déresponsabilisation assumée. Seules la France et la Grande-Bretagne manifestent encore une volonté de puissance militaire mais le fardeau est de plus en plus lourd à porter.

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Question : Vous écrivez en conclusion que "l'Europe est à la croisée des chemins" : mais ne sommes-nous pas en train de dépasser le carrefour ... ?

Réponse : J’ai voulu éviter les écueils du déclinisme et du catastrophisme qui constituent des postures intellectuelles confortables : l’extraordinaire patrimoine militaire de l’Europe ne sera pas effacé d’un trait de plume. Non seulement il n’est pas trop tard mais il existe des signes positifs car de plus en plus de penseurs et de décideurs prennent conscience des enjeux de défense et de sécurité. Même les institutions européennes s’inquiètent ouvertement de cette démilitarisation. A ce titre, les œillères idéologiques de la fin du 20e siècle tendent à s’estomper et il n’est plus honteux d’évoquer la protection des intérêts ou le recours à la force. Mais il faudra un immense courage politique aux décideurs européens car il serait irénique de tabler sur une amélioration brutale du contexte économique. Ils devront donc prioriser leurs choix budgétaires en risquant l’impopularité afin que l’Europe ne devienne pas un nain militaire. De même, les populations européennes devront cesser de limiter leurs réflexions stratégiques aux frontières de leur pays car si l’environnement immédiat de l’Autriche demeure militairement très rassurant, il en est tout autrement de la périphérie de l’Europe.

Question : Vous évoquez aussi la place du militaire dans les sociétés européennes. Peut-on là aussi parler de démilitarisation ?

Réponse : Indéniablement et les exemples sont multiples. Plus ramassées numériquement, les armées professionnelles sont déjà moins visibles au sein des sociétés européennes. Elles cultivent des vertus de collectivité et d’abnégation en décalage avec les valeurs postmodernes contemporaines. Dans les pays (majoritaires) qui ont abandonné ou suspendu la conscription, les populations ont le plus grand mal à se figurer le quotidien d’un soldat ou d’une famille de militaire. Socialement, le statut d’officier est complètement dévalorisé par rapport à ce qu’il fut jadis au sein des élites européennes. En clair, un militaire a parfois l’impression d’être considéré comme un extra-terrestre par ses concitoyens. Et je ne parle pas des dynamiques de judiciarisation, de civilianisation ou d’externalisation qui tendent à supprimer la spécificité militaire. Cette démilitarisation sociétale sera aussi difficile à enrayer car elle ne se résout pas à coups de budgets mais repose principalement sur des enjeux de communication. D’où l’importance de ce que l’on appelle en France le lien Armée-Nation.

Merci très vivement pour ces réponses malgré tout optimistes, et plein succès pour votre livre.

Nota : Ces propos n'engagent que l'auteur et non son institution d'appartenance. Jean-Baptiste Vouilloux précise également que "l'intégralité des droits d'auteur perçus sur les ventes de ce livre sera reversée à l'association Terre Fraternité", qui oeuvre au bénéfice des blessés et de leurs familles.

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26 mars 2013 2 26 /03 /mars /2013 07:00

Sun Tzu en France

Yann Couderc

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Récemment primé par l'IHEDN pour cette étude et animateur du blog éponyme (ici), Yann Couderc nous invite à découvrir le maître chinois de la stratégie en empruntant une voie peu ordinaire. Le résultat est tout-à-fait intéressant.

Plutôt que de se livrer à une Nième exégèse du célébrissime L'Art de la guerre, l'auteur a choisi en effet de nous en présenter les traductions, les développements, les réceptions et les échos en France. L'ouvrage est organisé en deux grandes parties : "Réception de Sun Tzu en France" et "Sun Tzu en français". Dans la première, il retrace toute l'histoire des éditions successives, depuis la première en 1772, puis, après un très long silence, en 1972. Il observe que le rythme ne cesse de s'accélérer dans la période la plus récente et (chap. 4, "Au-delà des livres papier", pp. 75-103) il en piste et décrypte littéralement les manifestations jusque dans la presse, l'audiovisuel, la bande dessinée (au moins quatre références !), et même la chanson. Dans la deuxième partie, il revient sur le texte lui-même, son origine exacte, sa rédaction, ses traductions successives (et leurs différences parfois étonnantes : "Des préceptes pouvant être totalement opposés d'une traduction à l'autre", p. 129). Ainsi, au fil de ses analyses, Yann Couderc propose au lecteur, de façon très originale, de pénétrer dans la substance même du texte, sans nous asséner d'interminables théories philosophico-stratégiques. Enfin, les amateurs apprécieront tout particulièrement les près de 50 pages de l'impressionnante bibliographie commentée, chaque référence dans tous les domaines (jusqu'à "Sun Tzu : stratégie et séduction" ou "Sun Tzu et la recherche d'emploi" !) faisant l'objet d'une appréciation critique argumentée.

Le livre d'un passionné, d'un excellent spécialiste, qui trouvera naturellement sa place dans toute bonne bibliothèque. 

Nuvis éditions, Paris, 2012, 222 pages, 24 euros.

ISBN : 978-2-36367-044-1.

Yann Couderc a bien voulu répondre à nos questions :

Question : Vous soulignez que depuis 2000-2001 on compte en moyenne deux nouvelles éditions par an. Comment expliquez-vous, après un si long quasi-silence, un tel engouement aujourd'hui ?

Réponse : Les années 2000 se sont en effet caractérisées par une véritable explosion des publications concernant Sun Tzu. Les rééditions, mais aussi les nouvelles traductions, se sont succédées et entassées pour aboutir aujourd’hui à une vingtaine d’éditions toujours disponibles en librairie. Dans le même temps, les articles citant de près ou de loin Sun Tzu ont fleuri. J’y vois une conjonction de plusieurs phénomènes, comme le suivisme des Américains qui avaient, eux, vu cet engouement s’initier dans les années 90, ou la présence de plus en plus forte de la Chine dans notre quotidien, allant de pair avec un courant favorable à l’Asie et aux « sagesses orientales »… Bref, bien que l’année 1999 marque une totale rupture avec le passé dans la diffusion de Sun Tzu en France, aucun élément déclencheur particulier n’est identifiable. Il est possible qu’il y ait eu un terreau favorable sur lequel a brusquement germé cet engouement pour L’art de la guerre. La question est alors de savoir s’il s’agit ou non d’un phénomène de mode qui aura disparu dans 10 ans.

Question : Vous signalez qu'il existe des traductions très variables du texte chinois originel. Quelles sont-elles et pourquoi avoir choisi de prendre pour référence celle de Jean Lévi, parue en 2000 chez Hachette ?

Réponse : Si certaines traductions sont manifestement mauvaises (la plus dévoyée étant aussi malheureusement celle la plus diffusée, car libre de droits…), plusieurs se révèlent en revanche très bonnes. J’ai toutefois tâché de prendre parti en identifiant parmi ces dernières celle qui me paraissait la meilleure. Non seulement du point de vue de la traduction, mais également de tous les compléments contenus dans le livre : notes de bas de page, textes explicatifs, précisions sur les ambiguïtés de traductions, etc. Au final, ma grille de sélection a déterminé la traduction de Jean Lévi comme se détachant du lot (que la grande majorité de militaires qui possèdent l’édition jaune de Samuel Griffith se rassurent : cette traduction est aussi de très bonne qualité…). Pour mener à bien cette étude, j’ai rencontré chacun des traducteurs(vivant, bien sûr) et échangé avec eux sur la façon dont ils avaient abordé leur travail et le pourquoi de tel ou tel choix de traduction. J’ai à cette occasion pris conscience de toute la spécificité du texte de Sun Tzu, écrit en chinois classique, langue que seules quelques dizaines de personnes maîtrisenten France. Et j’ai pu me rendre compte de tous les contre-sens que pouvaient alors générer des traductions de deuxième, voire troisième main. C’est ainsi que l’on en arrive à trouver des maximes réellement opposées entre deux éditions de L’art de la guerre. D’où la nécessité de se référer à une bonne traduction.

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Question : De la bande dessinée à la culture pop, vous trouvez la trace de Sun Tzu partout. Combien de références avez-vous pu recenser au total ?

Réponse : Pour préparer ce livre, je me suis astreint durant une année complète à suivre chaque jour l’intégralité de la production sur le sujet en langue française, anglaise et espagnole (l’Amérique latine est extrêmement prolixe sur Sun Tzu). Au final, il paraît environ un article par jour ayant directement trait à L’art de la guerre (je ne parle pas de la simple citation). Le rythme est moins effréné en France, avec une production de « seulement » un à deux articles par mois. Idem en espagnol. Des livres paraissent en outre régulièrement pour adapter les préceptes de Sun Tzu aux domaines les plus divers de la vie : médecine, développement personnel féminin, séduction, éducation des enfants, … Dans les domaines plus inattendus, on trouve L’art de la guerre adapté en jeux, en chansons, en peintures corporelles… Quant à Sun Tzu, une boisson énergisante porte même son nom ! Sun Tzu fait donc définitivement partie de notre culture.

Question : Finalement, est-on certain de disposer effectivement de la totalité du texte initial et celui-ci a-t-il bien été rédigé par Sun Tzu ?

Réponse : Bien des détails permettent en effet de douter qu’une personne unique est à l’origine de L’art de la guerre : alternance de styles différents, propos manifestement rajoutés a posteriori, architecture globale du traité chaotique, etc. En outre, le personnage de Sun Tzu demeure une énigme. Les textes racontant sa vie apparaissent aujourd’hui comme des inventions, et aucun document n’atteste de l’existence d’un quelconque grand stratège éponyme à l’époque où nous datons aujourd’hui la composition de L’art de la guerre (au IVe siècle avant J.-C.). A contrario, rien ne permet d’affirmer avec certitude que Sun Tzu n’a pas existé… Quant à savoir si nous disposons de la totalité du texte, la réponse est oui. Cependant, les caractéristiques d’écriture de l’époque nous permettent d’affirmer qu’il n’y a pas eu de traité initial intitulé « L’art de la guerre » ; la réalité est beaucoup plus complexe que cela. Pour schématiser, un magma littéraire ayant trait à la stratégie existait, relevant probablement d’une école – celle de Sun Tzu – duquel s’est progressivement sédimenté au fil des siècles un traité, que nous nommons aujourd’hui « L’art de la guerre ».

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Question : Est-il vrai que nombre de grands militaires de ce monde, de Napoléon au général Schwarzkopf ont eu Sun Tzu pour référence ?

Réponse : La légende est belle, mais je crains qu’elle ne soit qu’une action de propagande passive venant de la Chine, qui a tout intérêt à laisser dire que les grands de ce monde trouvent leur inspiration dans leur culture millénaire. En effet, ces affirmations sont quasi-systématiques en Chine, et, de fait, sont fréquemment reprises en Occident. Pourtant, l’étude de la diffusion de L’art de la guerre dans nos pays montre qu’il est quasiment impossible que cela s’avère vrai. Le cas du général Schwarzkopf est un peu différent, car il connaissait effectivement L’art de la guerre. Je n’ai cependant jamais trouvé de preuve que, comme on le voit couramment écrit, le traité de Sun Tzuait pu constituer son livre de chevet durant la guerre du Golfe. De nombreuses légendes circulent, comme son ordre de faire distribuer à chaque Marines en Irak un exemplaire du traité de L’art de la guerre. Tout cela est bien sûr faux, mais se base sur un fond de vérité : les Marines ont plus que l’Armyla culture de l’approche indirecte prônée par Sun Tzu.

Merci très vivement pour toutes ces précisions et cette étude originale. A très bientôt.

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12 mars 2013 2 12 /03 /mars /2013 06:51

Conceptualising Modern War

(collectif)

sur War Studies Publications

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Voilà une recension alléchante et une vraie lecture critique (ici), présentée le 1er mars sur War Studies Publications. Selon Olivier Schmitt, contrairement à ce que pourrait faire penser son titre, l'ouvrage ne vise pas à élaborer une Nième théorie de la "guerre moderne", mais au contraire à "étudier de manière critique tout un ensemble de concepts intégrés aux doctrines des forces armées contemporaines, et qui ont fleuri au cours des vingt dernières années".  Au bilan : "certains partis-pris", "tendance à généraliser" ou à critiquer plus qu'à proposer, mais "clairement un ouvrage de référence sur le développement des concepts doctrinaux au cours de l'histoire récente". A lire sur War Studies Publications, et sur le site ami Ma pile de livres

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Qui Suis-Je ?

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  • : Guerres et conflits XIXe-XXIe s. se fixe pour objectif d’être à la fois (sans prétendre à une exhaustivité matériellement impossible) un carrefour, un miroir, un espace de discussions. Sans être jamais esclave de la « dictature des commémorations », nous nous efforcerons de traiter le plus largement possible de toutes les campagnes, de tous les théâtres, souvent dans une perspective comparatiste. C’est donc à une approche globale de l’histoire militaire que nous vous invitons.
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Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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