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11 octobre 2012 4 11 /10 /octobre /2012 07:00

Jean Deuve

Christophe Carichon

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Une belle biographie qui éclaire de nombreux aspects de l'histoire militaire (et politique) de la France à partir de l'étude de la vie et de la carrière d'un homme qui a toujours fait preuve de la plus grande modestie.

  Jean Deuve est un véritable « héros de l’ombre » dans tous les sens du terme : par son parcours professionnel, mais aussi par son extraordinaire modestie. Elevé dans un milieu d’officiers de marine, catholique et nourri de pratiques scoutes dans son enfance et son adolescence, il entre en service comme officier de réserve au début de la Drôle de guerre. En mai-juin 1940, à la tête de sa section de coloniaux, au gré des ordres et des contre-ordres, il multiplie les étapes, vers le nord, vers l’ouest, vers le sud, jusqu’au village de Manre où son unité est quasiment détruite.

Après un bref séjour en ‘Zone libre’, c’est l’Afrique occidentale et le commandement d’un poste isolé dans le lointain Niger. Il y fait œuvre de géographe, de topographe, de zoologue et de linguiste : « Bientôt, il peut même se passer d’interprète … Au Niger, il est maintenant connu comme ‘celui qui lit les pieds’ et ‘l’homme aux serpents’ ». Il se lance aussi dans des activités militaires qui préparent ses futures responsabilités en Extrême-Orient : « Commencer à bâtir un réseau secret de partisans, anciens militaires si possible, les organiser, leur donner des consignes d’alerte et de mobilisation ». Au début de l’année 1944, il passe à la Force 136, aux Indes, émanation du SOE britannique, où son passé de scout est apprécié : « Quand nous hésitons entre deux hommes aussi aptes l’un que l’autre à diriger un groupe de guérilla, … nous choisissons celui qui a été scout ». Après de longs mois d’une dure formation, il est parachuté en janvier 1945 avec quelques uns de ses camarades sur le Laos.

Jean Deuve ne va pas quitter le pays jusqu’en 1964, où il se mariera et dont il devient le meilleur connaisseur français. Successivement maquisard, agent de renseignement, directeur de la police nationale (qu’il contribue à fonder), conseiller du gouvernement, il consacre sa vie entière au Laos pays pauvre, soumis aux pressions des puissances et qui éprouve de plus en plus de mal à conserver sa neutralité. Avant d’y exercer des responsabilités nationales, il devient le « protecteur » de la province de Paksane contre les Chinois et les communistes. A partir de cette forte expérience, il écrira en particulier une histoire de la Guérilla au Laos.

Il rentre ensuite en métropole et rejoint le SDECE, est pendant trois ans attaché militaire à Tokyo, retrouve Paris en 1968, poursuit sa carrière pendant une dizaine d’années et termine comme chef de toutes les structures de renseignement à l’étranger, adjoint direct d’Alexandre de Marenches. Il y suit toujours, en particulier, de très près l’action des maquis anti-communistes au Laos.

« Le 1er décembre 2008, dans sa 91e année, le colonel Jean Deuve meurt à l’hôpital de Granville ». Aucun représentant officiel parmi tous ceux qui l’accompagnent dans son dernier voyage : « Après tout, qu’importe que les représentants de la République ait oublié Deuve, les Lao de l’exil étaient là ».

Une belle biographie, accompagnée d’un solide appareil de notes, de plusieurs annexes et d’une belle bibliographie. A lire et à méditer.

Editions Artège, Perpignan, 2012, 304 pages. 18,90 euros.

ISBN : 978-2-36040-103-1

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10 octobre 2012 3 10 /10 /octobre /2012 07:00

Les 36 stratagèmes de la guerre électronique

Olivier Terrien

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Quand le passé le plus ancien croise les technologies les plus modernes. Dans son avant-propos, Olivier Terrien précise qu'il a voulu, "à l'instar d'un explorateur ouvrant la route des Amériques en cherchant celle des Indes", rédiger un ouvrage "le plus didactique possible"en associant un stratagème ancien à son application moderne "dans le siècle d'existence de l'électronique".

Reprenant le canevas ds 36 Stratagèmes de l'ancienne Chine, il illustre ces principes par des exemples allant d'avant la Première Guerre mondiale à la guerre du Golfe, tout en prévenant le lecteur qu'il ne trouvera dans ce volume "aucune solution toute faite. Chaque situation n'étant qu'un instant particulier dans une évolution permanente". Nous sommes invités à découvrir "derrière ces manifestations visibles, l'articulation logique de situations qui se reproduisent et se renouvellent sans cesse ... mais toujours dans un contexte différent". De "Eliminer un adversaire avec un couteau d'emprunt" à "Fuir devant un ennemi trop puissant", en passant par "Battre l'herbe pour réveiller le serpent", "Jeter une brique pour ramasser du jade", "Faire le simple non le fol" ou "Orner l'arbre avec une multitude de fleurs artificielles", l'ouvrage vaut déjà par la présentation de ces principes et leur première illustration par une anecdote de l'histoire chinoise. Puis, Olivier Terrien nous en présente "le pendant moderne", exemples où les événements plus ou moins connus des années 1930-1960 en particulier sont les plus nombreux.

Chaque chapitre est accompagné d'encarts, qui précisent tel ou tel point particulier, et l'on trouve en fin de volume une bibliographie intéressante, complétée de références aux sites web.

Bref, un livre qui se lit facilement, que l'on prendre, poser puis reprendre sans difficulté, chaque chapitre faisant autour de six pages. Mais aussi un livre dense, passionnant et qui fait réfléchir. Utilisé en complement d'ouvrages plus spécialisés sur l'art de la guerre et la stratégie, il passionnera sans nul doute de très nombreux lecteurs.

Oty-Productions, Le Chesnay, 2012, 239 pages, 18 euros.

ISBN : 978-2-9541996-0-3

L'auteur a ouvert un site dédié pour présenter et vendre son livre :

http://www.36stratagemes.com/fr/les-36-stratagemes

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Olivier Terrien a bien voulu répondre à quelques questions :

 

Question : Le rapport dans le même chapitre entre l'histoire ou l'anecdote tirée des récits de l'ancienne Chine et l'exemple récent de l'ère électronique peut sembler parfois un peu approximatif, comment avez-vous sélectionné « le pendant moderne » ?

Réponse : En écrivant ces 36 stratagèmes, mon premier objectif était de rester toujours compréhensible et autant que possible pédagogique pour tout lecteur néophyte en Electronique. Cet ouvrage de sensibilisation vise surtout à enrichir la réflexion des passionnés d’Histoire, à satisfaire la curiosité des non-spécialistes tout en suscitant l’intérêt des scientifiques soucieux de comprendre l’influence des évolutions technologiques. Découvrir ce domaine discret, complexe et néanmoins incontournable dans la compréhension des conflits récents n’entre donc pas dans une logique académique et, si approximation il y a, cette impression provient certainement de l'originalité de l'approche retenue pour acculturer le lecteur à cette Electronique omniprésente dans notre société ou notre quotidien.

En imaginant ces 36 chapitres, mon second objectif était d’illustrer l’essentiel du spectre aujourd’hui couvert par une Electronique prise au sens large : des radars aux radios, des ordinateurs aux téléphones, des télécoms au cyberespace, etc. Les rencontres et les échanges pour bâtir ces stratagèmes ont fait de ce projet une formidable aventure humaine. Grâce aux anecdotes de ces nombreux spécialistes, ce livre témoigne de la diversité des affrontements qui utilisent, se basent ou détournent l'Electronique et si approximation il y a, elle provient de mon désir de rester fidèle à tous ces auteurs tout en ouvrant leur travail au plus vaste public possible.

Question : Pensez-vous que ces 36 Stratagèmes conservent tous la même actualité ? Si vous ne deviez en retenir que 2 ou 3, lesquels choisiriez-vous et pourquoi ?

Réponse : Oui, tous les stratagèmes conservent une actualité. Pas la même bien sûr. Mais, pour tous, un intérêt certain. Si certaines des situations choisies peuvent sembler anciennes, elles illustrent des besoins qui existent toujours ou des risques qui perdurent encore. A l’instar des versions classiques des 36 Stratagèmes, ces anecdotes souhaitent provoquer la réflexion du lecteur sur les divers aspects de l'électronique. Elles ne constituent en aucun cas une fin en soi. Un exemple extrait du livre pour s’en rendre compte. En août 1914, W. Churchill fait couper les câbles sous-marins de l'Allemagne pour l'obliger à transmettre ses messages par ondes radio et ainsi les intercepter. Un siècle plus tard, les technologiques ont évolué mais l'essentiel du trafic téléphonique ou internet reste véhiculé par des câbles de communication. Que deviendrait l’économie d’un pays si son adversaire lui coupait une ou deux liaisons sous-marines ? Cet exemple montre bien que chaque situation est unique car les acteurs, les moyens, les conséquences sont différentes mais il démontre surtout que l'histoire est un éternel recommencement. Mon livre incite le lecteur à penser aux avantages, aux risques ou aux vulnérabilités du monde électronique qui l'entoure. Si la guerre électronique est la traduction moderne de principes connus depuis des siècles, il importe d'en proposer des approches adaptées au public d'aujourd'hui et cette nouvelle édition des 36 stratagèmes en est une possible.

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Question : Quelle est la part, dans votre livre, de la guerre électronique « classique » (interceptions et écoutes, brouillage, intrusion) et quel rôle peut-elle conserver face à l'explosion des supports électroniques ?

Réponse : La guerre électronique « classique » des radars, leurres, brouilleurs… représente effectivement une large part de mon livre et cela pour plusieurs raisons. Tout d'abord parce qu'elle reste d'actualité. En Libye, les matériels anti-aériens utilisés étaient d'origine ou de filiation soviétique. Les moyens « classiques » étaient donc pertinents. Ils devraient le rester tant les menaces « classiques » restent aujourd’hui présentes. Ensuite parce qu'elle met en œuvre des principes indémodables. A son époque, JF Fuller évoquait qu'à toute mesure offensive s'opposerait une contre-mesure défensive, elle-même bientôt dépassée par une contre-contre-mesure etc. La guerre électronique revit cet éternel combat entre le glaive et le bouclier. Aux brouilleurs contre les radars de combat succèdent ceux contre les radars d'imagerie. Aux intrusions dans les messages radios transmis aux pilotes de chasse se substituent les attaques contre les ordinateurs des postes de commandement. Les matériels évoluent mais ne rendent pas pour autant obsolètes les principes que mon livre illustrent par des anecdotes célèbres. Il me semble donc indispensable de les étudier.

Cependant, les références doivent s’adapter au public et c'est pourquoi j'ai tenu à élargir le propos classique en introduisant des exemples sur les attaques informatiques par clés USB, sur les dégâts du virus Stuxnet ou encore sur les écoutes de téléphones portables. Le principe que j’ai utilisé pour les 36 stratagèmes est simple : « comprendre aujourd'hui et envisager demain en (re)découvrant hier ». 

Question : Au bilan, comment évaluez-vous les capacités de la France dans ces domaines ? Quels sont, et pourquoi, les pays les plus en avance ?

Réponse : Chaque pays possède sa culture électronique. Si les Etats-Unis démontrent un goût indéniable pour les questions techniques, l’Europe décline des doctrines et des moyens différents. Il en va de même pour la Chine, la Russie encore Israël qui abordent ce sujet avec un angle qui leur est propre. C’est pourquoi j’ai repris tous ces acteurs dans mon ouvrage. Dans l’environnement électronique d’aujourd’hui, la France possède de nombreux atouts. Des forces militaires aguerries comme l'ont démontré les dernières opérations en Libye. Des champions industriels qui proposent de nombreuses innovations à chaque nouveau salon ou encore des filières universitaires qui sont enviées par d'autres pays. Ceci étant dit, la guerre terminée hier ne sera jamais celle de demain. Dans cette chaîne constituée d’une multitude de contributeurs, il faut sans cesse renforcer chacun des maillons car l’histoire enseigne que le plus faible cèdera en premier et risque d’emmener avec lui tout l’ensemble. Dans cette chaîne complexe, nombreux sont les non-spécialistes qui interviennent indirectement ou inconsciemment : les décideurs pour un budget, les étudiants pour un recrutement, les chercheurs pour une innovation… Ma modeste contribution est de rendre abordable ce monde passionnant mais souvent très/trop technique pour que chacun y comprenne sa contribution. Ces 36 Stratagèmes constituent un premier pas dans ce périple qu’est la découverte d’un nouveau monde, ici un monde électronique.

Merci Olivier Terrien pour toutes ces précisions et bonne lecture à tous.

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3 octobre 2012 3 03 /10 /octobre /2012 06:59

Le livre des espions

Bruno Fuligni

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Même si i le contenu ne répond pas directement au titre de l'ouvrage, voilà un petit livre facile à lire et d'un réel intérêt.

L'introduction s'ouvre sur la fameuse citation du colonel Nicolaï selon laquel "Le renseignement est un métier de seigneur", que l'historien s'empresse de moduler : la traduction exacte serait "un métier au service du Seigneur" (sous-entendu le Kaiser, "Seigneur de la guerre"). Quoi qu'il en soit, toute la première partie (pp. 11-274), sous le titre "L'argot des espions", est en fait un dictionnaire alphabétique de l'espionnage, de A comme "A1" à Z comme "ZSGS". Vous y retrouverez en particulier les grands noms, les lieux, les organismes, les affaires célèbres, les centres d'entraînement, les expressions propres au métier ou à certains organismes, les techniques et (peut-être surtout) les sigles explicités, etc.  A cet égard, il est non seulement utile, mais encore plaisant par l'insertion d'illustrations variées, de citations, de fiches biographiques ou d'encarts thématiques ("Les mots de James Bond").

La seconde partie, "Les fondements de l'espionnage en huit leçons", des différentes catégories d'espions à la conduite d'un interrogatoire en passant par les agents doubles et "La fabrication d'encre sympathique", est à la fois plus anecdotique et à bien des égards dépassée. Le qualificatif de "Manuel de l'espionnage" donné par l'éditeur est excessif, mais, me diriez-vous, les fondamentaux demeurent : même si le port d'une fausse barbe pour se grimer est sans doute moins courant aujourd'hui, les principes généraux mis en oeuvre pour manipuler un agent ou assurer le passage transfrontalier illégal de documents (quoi que, avec l'informatique...) restent d'actualité.

Bref, on l'aura compris, un petit volume qui cultive conjointement, ce qui est en soi agréable, la densité des informations et (selon nous) une aura "vintage". A lire.

Editions L'iconoclaste, Paris, 2012, 355 pages, 17 euros.

ISBN : 978-2-91336-651-0

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26 septembre 2012 3 26 /09 /septembre /2012 07:00

Les grandes affaires d'espionnage

Philippe Broussard et Jean-Marie Pontaut

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Christophe Barbier, directeur de la rédaction de L'Express, donne à sa préface le titre "Espion, qui es-tu ?" et, constatant l'évolution des menaces depuis la chute de l'empire soviétique, écrit : "En regardant le rétroviseur de l'histoire, on se surprend à éprouver, pour l'époque enfouie où s'affrontaient le communisme et la liberté, une étrange nostalgie". Les auteurs eux-mêmes complètent : "Après cette sorte 'd'âge d'or' que fut la deuxième moitié du XXe siècle, il s'est trouvé d'autres champs d'action, en particulier la lutte contre le terrorisme islamique", dont les caractéristiques sont bien différentes de celles de l'ennemi d'hier.

Le livre s'ouvre sur deux entretiens intéressants, l'un avec Jacques Fournet, ancien chef des Renseignements généraux puis de la DST, et l'autre avec Claude Silberzahn, qui a dirigé la DGSE. Ces deux textes sont essentiellement centrés sur la période 1980-1995 et, s'ils n'apportent pas de 'révélations extraordinaires' n'en sont pas moins utiles pour comprendre le fonctionnement des services durant cette période. La seconde partie de l'ouvrage présente une succession d'exemples, de cas concrets, "d'affaires", à partir des archives de L'Express, de "Kim Philby, l'espion du siècle" à Klaus Barbie et au "Fantômes du Reich", en passant par l'affaire Ben Barka, l'Allemand Wolf, le mystérieux Abou Omar, les agents cubains aux Etats-Unis ou ceux de Téhéran en Autriche. La troisième partie enfin fait la part belle à la situation française, de Georges Pâques agent des Soviétiques à l'affaire Farewell. On peut regretter que les auteurs reviennent (sans suffisemment d'informations complémentaires à notre sens) sur "Charles Hernu était un agent de l'Est" dans les années 1950 (peu convaincant pour la suite de la carrière de l'intéressé et ses responsabilités ministérielles sous la présidence Mitterrand). Combien d'autres futurs grands élus de la République (et des pays occidentaux voisins !) ont été approchés par des "filiales" des services soviétiques dans les années 1950 ? On sait bien que le cas est très loin d'être unique.

Au total, le livre ne présente donc aucune nouveauté et encore moins de "scoop", puisqu'il se limite essentiellement à reprendre des données déjà publiées dans des articles parus dans l'hebdomadaire, il y a en moyenne 10 à 20 ans. Il mérite toutefois d'être lu car il permet, néanmoins, de faire remonter à la surface des sujets qui ne sont plus que rarement évoqués, et dont on pourra poursuivre l'approfondissement à partir d'autres sources.

Express Roularta Editions, Paris, 2012, 326 pages, 17 euros.

ISBN : 978-2-84343-935-3

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24 juillet 2012 2 24 /07 /juillet /2012 07:00

Echelon et le renseignement électronique américain

Claude Delesse

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Voilà un petit volume d'un peu plus de 160 pages de texte courant qui constitue une bonne synthèse des connaissances sur ce réseau mondial d'interceptions électroniques. Depuis de nombreuses années, Echelon fait fantasmer. N'importe quel message, oral ou écrit, transmis sur support électronique en un point quelconque de la planète, serait-il susceptible d'être intercepté ?

Sans tomber dans les excès hallucinatoires de la presse à sensation, Claude Debesse dresse un tableau relativement complet de l'histoire (de la fin de la Seconde guerre mondiale à nos jours), de l'évolution, de l'implantation internationale, du budget et des effectifs (autant que l'on puisse le savoir), des missions et actions, des résultats de ce formidable ensemble. Elle sait également souligner les contributions internationales des autres puissances anglo-saxonnes (Grande-Bretagne, Australie, Canada, Nouvelle-Zélande) à la naissance et au déploiement du réseau Echelon, sous l'autorité des Etats-Unis, et présente la mystérieuse National Security Agency dans le cadre plus large des dizaines d'agences fédérales américaines peu ou prou en charge de ces questions. Elle aborde, bien sûr, les questions liées depuis quelques années aux "nouvelles missions" de cette "gigantesque toile d'araignée", qu'il s'agisse de l'espionnage économique des "alliés" ou de la surveillance intérieure des ressortissants américains eux-mêmes. La domination quasi-absolue des Etats-Unis en matière d'information électronique et de contrôle "cyber" est bien plus qu'impressionnante.

L'auteur s'interroge en conclusion sur les limites éventuelles à cette évolution : "les mails, les chats, les blogs, les tweets ou le cloudcomputing sont des portes entrouvertes. Quelles sont les limites qu'une agence SIGINT ne devrait pas transgresser en ce qui concerne le renseignement sur les personnes ? ... La découverte d'Echelon interpelle également sur les relations de pouvoir entre le politique et la communauté du renseignement. Qui instrumentalise l'autre ?".

Voici donc un très utile petit ouvrage de synthèse, sobre et référencé, appelé à devenir une première référence pour approcher un sujet sur lequel les productions approximatives fleurissent.

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4 juillet 2012 3 04 /07 /juillet /2012 07:00

Ethique et renseignement

La difficile cohabitation du bien et de la nécessité

Thierry Pichevin (dir.)

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Voilà une petite publication collective franco-belge sur laquelle il est intéressant de revenir.

Ethique et renseignement est le premier ouvrage issu d’un groupe de recherche constitué à l’initiative des Ecoles de Saint-Cyr-Coëtquidan et de l’Ecole royale militaire belge, et mêlant universitaires, magistrats et praticiens de très haut niveau de divers services de renseignement.

En huit chapitres, parfois écrits à plusieurs mains, assortis chacun d’une bibliographie particulièrement intelligente, ce recueil initie une démarche de questionnement et de réflexion sur l’acquisition et l’utilisation du renseignement.

Les analyses se fondent sur des bases aussi diverses que le raisonnement casuistique, la loi belge de 1998 traitant des services de renseignement et de sécurité ou encore les normes légales françaises de publicité des bilans comptables des entreprises. Au final, l’on aboutit à une approche aussi claire que nuancée des problèmes éthiques que posent la collecte et l’exploitation du renseignement sous toutes ses formes dans nos démocraties modernes. La référence argumentée à la théorie de la « guerre juste » conduit par exemple à élaborer une théorie du « renseignement juste ». De même, l’évolution technologique des dernières décennies est prise en compte et débouche sur une présentation des questions morales qui naissent des possibilités élargies d’intrusion dans la vie privée.

Pragmatisme et pertinence marquent cette confrontation de la morale et de la pratique, sans jamais oublier que, dans le domaine du renseignement, le critère d’efficacité, justifié par la nécessité de défendre la collectivité, demeure un impératif prioritaire.

Ethique et renseignement soulève ainsi une série de questions essentielles car il initie une démarche fondamentale de réflexion en un domaine jusqu’alors peu exploré publiquement, en dépit du fait que la plupart des services de renseignement agissent en respectant un code éthique de nature coutumière.

La richesse intellectuelle de l’ouvrage est réelle. Il reste à espérer que ce groupe de recherche pourra poursuivre ses travaux et donner une suite à ce premier recueil.

Jean-François Brun

 

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2 juillet 2012 1 02 /07 /juillet /2012 07:01

Guerre froide et espionnage naval

Peter A. Huchthausen et Alexandre Sheldon-Duplaix

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Entrez dans le monde feutré mais sans faiblesse de la grande époque de l'espionnage Est-Ouest.

Dans sa préface, l’amiral Lacoste, ce qui reste une vraie référence, met en relief la qualité des recherches effectuées par les deux auteurs et précise que l’on « trouve dans ce livre beaucoup d’informations inédites », dont il a pu vivre certains épisodes pendant qu’il servait dans la Marine nationale ou à la direction de la DGSE. C’est donc une véritable somme qui nous est ici proposée en version française, corrigée et augmentée (la première édition en 2009 ayant été publiée sous le titre Hide and Seek : the untold story of cold war naval espionage).

Toute la période 1941-1992 est littéralement passée au crible, à travers dix-sept chapitres chrono-thématiques généralement articulés autour d’un « incident » particulier (chap. 5 : « Requiem pour un cuirassé (1955) ») ou d’un événement majeur de la guerre dite froide (chap. 9 : « Vietnam ou les conséquences d’une erreur de traduction »). A travers les témoignages utilisés, on croise au fil des « affaires » des personnalités aussi sulfureuses que le prince Borghese, recruté par la CIA après 1945 ; on comprend le rôle de l’Office of Naval Intelligence dans l’affrontement entre les Etats-Unis et Castro ; on peut revivre la chronologie du dossier de l’USS Pueblo ou le drame de la destruction en vol en septembre 1983 d’un Boing des Korean Airlines. La chasse aux sous-marins soviétiques dans les eaux suédoises est également largement traitée (chap. 14 : « Le syndrome du périscope (1980-1992) ») et les auteurs exploitent également ici, pour la première fois dans la bibliographie en français, les archives suédoises. Les dernières lignes soulignent le regain d’activité des services depuis l’arrivée au pouvoir de Poutine : « Tout indiquait que les anciens adversaires avaient retrouvé leur vieux réflexes », écrivent les deux auteurs après avoir détaillé l’affaire Pope en 1999.

Tout au long du texte, les détails les plus précis sont fournis sur les hommes impliqués, les bâtiments concernés, les installations visées. On est loin d’Octobre rouge (plus de 50 pages de notes, références et index complètent ce volume), mais on ne peut s’empêcher à la lecture de certaines pages « d’apercevoir » au détour d’un paragraphe l’image de Sean Connery au commandement de son bâtiment …

Une véritable somme, indispensable à tout amateur des questions navales, aussi bien qu’à tous ceux que le renseignement intéresse. Un livre indispensable pour aider à comprendre le monde de l’après-deuxième guerre mondiale.

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29 juin 2012 5 29 /06 /juin /2012 07:05

L'espionnage en droit international

Fabien Lafouasse

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Voilà un sujet bien délicat ! Or l'auteur, Fabien Lafouasse, réussit la prouesse de nous donner ici un ouvrage d’une très grande clarté, permettant de comprendre les arcanes du droit régissant les activités d’espionnage sous leurs diverses formes.

Toute sa réflexion s’ordonne autour d’un constat : le recueil clandestin du renseignement s’avère fondamentalement ambigu. Il constitue en effet une activité illicite, mais conduite à l’instigation des différents gouvernements qui la pratiquent tout en cherchant à s’en défendre. Or, au sein du droit international (coutumier et pas normatif), où le phénomène de mondialisation remet partiellement en cause le concept de souveraineté nationale, le droit de l’espionnage se révèle avant tout extrêmement pragmatique.

S’appuyant sur l’analyse poussée de nombreux cas concrets, étayée par de solides connaissances historiques, Fabien Lafouasse examine tour à tour les divers aspects de la question d’un point de vue juridique. Il s’intéresse d’abord à « l’espionnage réglé » en période de conflit armé, c’est-à-dire au cas des agents en temps de guerre. Il réfléchit ensuite aux différentes formes d’espionnage en temps de paix. Vient en premier l’espionnage depuis les espaces internationaux (haute mer, espace aérien international ou espace extra-atmosphérique) marqués par l’absence d’une quelconque appropriation étatique. Puis il aborde les atteintes à la souveraineté nationale à l’intérieur des frontières. Les actes d’espionnage aérien et maritime, avec notamment « l’intrusivité consentie » propre aux contrôles des accords de désarmement, constituent un troisième volet. Cet éventail de pratiques s’achève par l’analyse des activités de renseignement menées par des diplomates ou des membres d’organismes internationaux, qui bénéficient d’immunités plus ou moins larges.

L’auteur fournit à son lecteur, amateur éclairé ou juriste soucieux de se perfectionner dans un domaine très particulier, un instrument commode et complet permettant d’appréhender un sujet peu commun, qui touche à la fois au jus ad intelligentiam (le droit à pratiquer l’espionnage), au jus in intelligentia (les limitations à observer) et à la conduite des Etats envers leurs espions ou ceux de l’adversaire, essentiellement caractérisée par le principe de réciprocité. L’ouvrage, intelligemment construit, rédigé avec une grande clarté, comble ainsi une lacune qui existait en terme d’analyse juridique dans le domaine très particulier du renseignement.

Jean-François BRUN

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26 juin 2012 2 26 /06 /juin /2012 07:05

L'âme d'un guerrier

Carnets (1941-1961) du colonel Jean Sassi

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16 juin 1941 - 14 mars 1961 : l'ouvrage se présente comme le "témoignage" (ou le "testament militaire") d'un soldat exceptionnel. A partir d’une centaine de lettres retrouvées en 2010 par son fils et de notes conservées dans une douzaine de cahiers, Jean-Louis Tremblais nous permet de redécouvrir le parcours et de suivre les pensées d’un officier à la carrière tout à fait atypique (on se reportera à son Opérations spéciales, 20 ans de guerres secrètes, paru en 2008), « cent pour cent politiquement incorrect » précise le journaliste. Oui. Et c’est justement ce qui en fait toute la saveur. Mais que l’on ne cherche pas de ce volume le moindre récit des combats : Jean Sassi se tait (presque totalement) sur ses missions mais commente abondamment sa vie quotidienne, son environnement et ce qu’il pense des évolutions générales.

La première lettre est datée du 16 juin 1941, alors que Jean Sassi est chef de station radio au sud de l’Algérie ; la dernière référence est du 14 mars 1961. Vingt ans d’une vie on ne peut plus dense, active et riche. Durant la première centaine de pages, isolé dans son fortin, presque oublié du haut commandement, il a fort peu à raconter et les premiers chapitres permettent surtout de comprendre sa personnalité et de saisir son état d’esprit. C’est à partir de l’hiver 1942-1943 qu’il devient le radio d’une unité combattante, participe à la campagne de Tunisie, passe dans « l’infanterie de l’air » et rejoint à la fin de l’année 1943 le BCRA à Londres, puis les Jedburghs. Les correspondances ne reprennent qu’en mars 1944, mais le ton général est toujours le même : il ne raconte presque rien de ses activités opérationnelles et se perd en de longues considérations et digressions sur le sens de la vie, et de sa vie. C’est en juin 1944, enfin, qu’il est parachuté sur la France (dans la Drôme) : « Enfin, le jour béni arrive. Sacs faits  … Trois ans d’attente, d’impatience mortelle, pendant lesquels seule la radio nous a tenu au courant de notre pays, de ses spasmes, au courant de ses espoirs, de ses souffrances, des réactions du magnifique peuple qui était le nôtre ». Il participe aux combats des maquis et de la libération du Sud-est, mais les notes et courriers s’interrompent à nouveau jusqu’en avril 1945. A cette date, volontaire pour continuer à servir dans les Jedburgs en Extrême-Orient, il est intégré à la Force 136 et séjourne en Inde d’où il envoie quelques longues lettres (« A part ça, je m’embête »). Il sera parachuté au Laos, près de la frontière vietnamienne, en juin, se bat contre les Japonais, les nationalistes et les Chinois soutenus par les Américains, et ne revient à Calcutta qu’en novembre 1945 : à nouveau, aucune lettre durant cette période et reprise de la correspondance après son retour en Inde, qu’il quitte sans regret (« Fini les pistes infernales où l’on risque de se casser les os à chaque pas, où l’on recule au lieu d’avancer, sous la pluie, le soleil, les sangsues … Les marches forcées de dix-sept heures par jour avec les Japs au cul … Finies les bagarres à un contre vingt, mitraillettes contre FM et mortiers. Fini de jouer aux explorateurs malchanceux, aux aventuriers sans gloire, aux lapins toujours chassés ») à la fin du mois pour rentrer en métropole via l’Indochine. Versé au 28e régiment de transmissions, il prend au printemps 1947 le commandement de la compagnie de transmissions du Groupement aéroporté de Bayonne et parvient enfin à la fin de l’année 1950 à se faire affecter au 11e Choc. De cette période, il raconte quelques anecdotes (visite de Georges Bidault suivi d’une imposante délégation à Béziers), mais note : « Je balade mon ennui de la caserne à mon hôtel, de mon hôtel au mess, du mess à la caserne ». Son humeur est plus que maussade et il écrit en avril 1947 : « J’ai tout dernièrement été averti que la direction s’occupait activement de moi pour me trouver une place sur un bateau à destination de je ne sais encore quel paradis à perdre en outre-mer ». Aucun courrier n’est daté de l’année 1949, ceux de 1950 et de 1951 apportent peu, ceux de 1952 guère davantage. Finalement, c’est au cours de l’année 1953 qu’il rejoint le GCMA en Indochine. Il en commande d’abord les transmissions et s’ennuie ferme en ville, puis à la fin du mois de décembre est placé à la tête du Groupement de commandos 200 : « Dans deux jours, je serai le roi méo du Tran Ninh » (23 décembre 1953) ; « Cette nouvelle année m’a surpris en train de me tailler dans les montagnes du Laos un royaume à la pointe de mon coupe-coupe d’apparat … J’ai deux mille sujets et des durs, Méos, Laos, Ihus, Khas, Pouthengs, Rhadès … Tous bien primitifs, simples et chasseurs de naissance » (2 janvier 1954). Cette partie est, pour nous, la plus intéressante et la plus riche de l'ouvrage. Pendant plusieurs mois, les lettres à son épouse se multiplient et, dans le même temps, il fait de son Groupement de commandos le plus efficace du Laos. Le 30 avril 1954, un mois après l’avoir lui-même proposé, il reçoit enfin l’ordre de partir au secours de Dien Bien Phu et s’engage dans la brousse à la tête d’une colonne de quelques 2.000 partisans (ce qu’il nomme affectueusement « l’armée de la cloche, de la cour des Miracles exotique ») pour agir sur les arrières du Vietminh, mais il est déjà trop tard et son opinion sur la situation militaire est pour le moins critique : « Avoir fait Diên … Il n’y a rien à redire là-dessus. Les grands chefs ne sont pas à l’abri des erreurs, mais n’avoir fait que cela, ne pas avoir prévu que le terrain d’aviation ne pourrait servir à rien dès le premier jour de l’attaque viet, ne pas avoir prévu la DCA, ne pas avoir prévu la moindre parade à l’étouffement progressif et accéléré du camp retranché … Diên n’est, sans doute, pas une réussite tactique, mais on a tellement fait de bruit autour, on l’a tellement monté en épingle, que maintenant nous sommes tous prêts à lâcher la guerre d’Indochine, à compromettre de durs combats, des sacrifices, pour le seul sauvetage de Diên. Il faut sauver Diên donc si nous ne voulons pas déchoir et tuer le corps expéditionnaire tout entier de honte ». Sa lettre du 5 juin n’est qu’une longue tirade contre les « héros officiels, parcheminés, décorés » des bureaux de la capitale, alors que lui « actuellement en deuxième séjour, n’a toujours pas la TOE ». Il ne quitte ses Méos qu’au printemps 1955, sur ordre formel. A bien des égards amer : « Donner à ceux qui n’ont pas connu de défaite une raison d’espérer ».

 

Les derniers chapitres sont du même ordre. Il séjourne près de quatre ans dans l’hexagone, en particulier à l’Ecole d’application de l’infanterie, et ne cesse de demander à être à nouveau affecté en unité parachutiste, si possible en Algérie. Il reçoit finalement satisfaction au printemps 1959, au titre des transmissions de la 27e division d’infanterie alpine, « seul officier des chasseurs alpins à porter le béret rouge », mais son poste d’état-major ne lui apporte pas que des satisfactions : « Cette guerre que je mène dans les rangs des officiers d’EM, j’avoue ne pas trop la comprendre et ne pas l’aimer du tout. Moi, je suis un broussailleux, l’ai toujours été, n’ai pas une âme de gibier, ni de chevalier ». Il commente davantage (de plus en plus) l’actualité politique et ses propos annoncent des jours mauvais : « En avons déjà trop bradé, vendu, trahi pour accepter d’en perdre davantage. Et l’Algérie, faudra la garder… Et c’est pour cela que je suis ici, toujours d’attaque ». Malade et hospitalisé en métropole, il assiste de loin à la fin de la guerre d’Algérie : presque idolâtré durant la Seconde guerre mondiale, le général De Gaulle ne mérite plus sous sa plume que les qualificatifs les plus durs : « Charlot, qui met au gnouf les Lagaillarde et autres Kaoua, pour avoir crié ‘Algérie française’, et s’apprête à aller bibiser les babouches du dernier des cireurs qui criera bien haut avec lui ‘Algérie algérienne’ » ; « Le pays craque de toutes parts, mais la Grande Charlotte se balade, serre des mains, s’enivre d’acclamations gratuites, stériles » ; « Jehanne d’Arc a promis la paix des Braves. Cette paix faisant suite à la « Paix dans l’honneur » de 40 et à la « Paix honorable » d’Indo ne peut que nous préparer des lendemains qui chantent ».

Au total, un livre étonnant, voire détonnant. Un double sentiment d’insatisfaction (car, après tout, on n’apprend strictement rien ou presque sur les opérations de contre-guérilla et de contre-insurrection) et de jubilation (avec un texte qui oscille parfois entre Audiard et Frédéric Dard). Un livre qui n’apportera pas d’éclairage novateur sur le déroulement des guerres d’Indochine et d’Algérie, mais qui permet de mieux comprendre l’état d’esprit et les sentiments d’une génération d'hommes, issus de la résistance et des FFL et qui seront contraints, la mort dans l'âme, d'assister à la rétractation de la France sur le seul hexagone.

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26 juin 2012 2 26 /06 /juin /2012 07:00

Espionnage à la française

De la guerre froide à l'Algérie et au terrorisme international

Constantin Melnik

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Voilà le genre de volume qu'il est difficile de chroniquer, car nous sommes à la limite du mélange des genres (ce qui sur ce sujet peut d'ailleurs être un atout).

Déjà auteur, à partir de son expérience personnelle, de plusieurs études sur le thème de l’espionnage, celui qui fut « coordonateur du renseignement » à la fin de la guerre d’Algérie auprès de Michel Debré, Constantin Melnik, dresse un tableau fort peu encourageant des services français : « Nous touchons le point sensible véritablement génétique qui mine les services secrets français … ‘L’espionnage à la française’ est, en effet, vicié en profondeur par une difficulté proprement sidérante de procéder au ‘recrutement’ d’agents humains, susceptibles de vous renseigner sur les secrets les mieux dissimulés de leur pays ». Evoquant, plutôt qu’un « 0 pointé », un peu glorieux « 3 ou 4 sur 20 », l’auteur traite essentiellement de la période de la guerre d’Algérie et de la guerre froide, puis s’intéresse aux dessous de la Françafrique et termine par un survol des réformes entreprises entre 1981 et « La révolution Sarkozy : un emplâtre sur une jambe de bois ? », non sans parti pris partisan à plusieurs reprises.

Objectivement, le livre présente un très réel intérêt : il est finalement peu courant qu’un observateur attentif de ces questions, lui-même anciennement impliqué dans la direction des services, fasse connaître franchement –voire crûment- son analyse. Il faut aussi considérer qu’il s’agit d’un ouvrage à charge, presque un pamphlet, rédigé sur un ton vif et alerte, sans grandes précautions de vocabulaire. Deux critiques sont récurrentes : le grave manque chronique de moyens financiers et humains d’une part et l’omniprésence de militaires non formés (ou mal formés) dans un univers qu’ils ne comprennent et ne maîtrisent pas d'autre part. Les qualificatifs dont se trouvent affublés les principaux intervenants au dossier sont à cet égard significatifs, et les responsables civils du SDECE puis de la DGSE ne sont pas épargnés. Passons rapidement sur le général De Gaulle (« Dieu Vivant » ou « le Verbe » ; « tout aussi pragmatique que vivant dans l’imaginaire » ; « le pouvoir, même s’il daigne s’intéresser aux services secrets, a plutôt tendance à les rêver »). Guichard, Pompidou, Frey, « ne s’intéressaient, dans l’ombre, qu’aux carrières et fortunes qu’ils bâtiraient ». Jacques Foccart, « le Phoque » ou « le Bacille », « dévoué à de Gaulle comme le plus obéissant des chiens -‘La Voix de son Maître’ susurraient ses détracteurs ». Couve de Murville et Messmer « n’étaient eux que des laquais dans les domaines diplomatiques et militaires que le Dieu Vivant s’était réservés ». Le préfet Jean Morin, « tout juste bon à cirer les bottes du sautillant ‘compagnon’ Chaban-Delmas », « mou comme du caramel ». Les groupes de pression ne sont pas mieux servis (« Anciens de la France Libre, certes héroïques jadis, mais aujourd’hui d’une compétence toute relative ») que les généraux (« un insignifiant Crépin » et « l’individualiste Gambiez »). Après la fin de la guerre d’Algérie, le relatif renouvellement du haut personnel ne vaut généralement pas aux nouveaux titulaires des appréciations plus élogieuses. Alexandre de Marenches n’est pas épargné et dans la période récente, seul ou presque le colonel, puis général, Rondot (« aussitôt récupéré par la DST comme directeur adjoint, poste où il illustrera ses dons exceptionnels ») semble trouver grâce aux yeux de Constantin Melnik.

Concernant les opérations en elles-mêmes, l’auteur est le plus souvent critique. De l’enlèvement de Ben Barka à l’affaire du Rainbow Warrior, il y a quelques exemples « croustillants » mis en exergue. Les succès, ou présentés comme tels, à l’exemple du dossier Farewell, sont plus que relativisés : « Farewell-Vetrov, qui relève plus d’un roman psychologique que d’une illustration des techniques réelles de ‘l’espionnage’, s’est présenté de lui-même à une DST dont ce n’était d’ailleurs pas la mission ». Pour l’auteur, « la déficience générale des ‘cadres’ ne permet donc d’accorder que l’assez médiocre note de 12 sur 20 ».

Un ouvrage polémique donc. Dans un domaine aussi sensible, par nature aussi peu enclin à l’archivage (et encore moins à la consultation des documents conservés), ce livre est à la fois absolument à lire, et à prendre systématiquement avec le recul nécessaire.

 

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  • : Guerres et conflits XIXe-XXIe s. se fixe pour objectif d’être à la fois (sans prétendre à une exhaustivité matériellement impossible) un carrefour, un miroir, un espace de discussions. Sans être jamais esclave de la « dictature des commémorations », nous nous efforcerons de traiter le plus largement possible de toutes les campagnes, de tous les théâtres, souvent dans une perspective comparatiste. C’est donc à une approche globale de l’histoire militaire que nous vous invitons.
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Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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