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14 octobre 2015 3 14 /10 /octobre /2015 06:00

Gertrude Bell

Archéologue, aventurière, agent secret

Christel Mouchard

Voici une passionnante biographie de celle que l'on a pu surnommer "la reine sans couronne d'Irak", un peu comme Lawrence fut "le roi secret d'Arabie". Nous voici au coeur de l'influence et de la présence britannique au Moyen-Orient au début du XXe siècle, avant et après la Grande Guerre.

Vous lirez cette biographie comme un roman d'aventure. Elle commence normalement par la présentation de la riche famille de Gertrude, le remariage de son père, sa personnalité à la fois attachante, curieuse, et solide, sinon dure à certains égards et surtout son exceptionnelle capacité à apprendre, à lire, à raisonner et débattre, qui lui vaut d'être la première femme titulaire de la mention Très bien à l'issue de ses examens d'histoire à d'Oxford. Après trois ans de vie de bals et de réceptions à Londres, elle part pour la Perse avec sa tante en 1892, où après quelques mois elle pense pouvoir épouser un consul désargenté, mais le père refuse cette union. C'est le retour à Londres, mais pour repartir aussitôt pour la Suisse et l'Italie, l'Algérie, l'Allemagne, la Grèce, ConstantinopleChypre, la Syrie, Gibraltar, Tanger, l'Espagne, la Perse à nouveau : elle entame son deuxième tour du monde en 1903 ! Et cela avec le luxe des grands voyageurs de la fin du XIXe-début du XXe siècle : "Elle n'a pas peur des bagages volumineux, ils sont le prolongement naturel de sa personne ... Si la mode n'attend pas son retour pour changer, elle fait sans complexe appel au courrier". En 1905, après avoir appris l'arabe, elle se lance dans le désert "où nomadisent des tribus farouches que le pouvoir ottoman peine à contrôler". Seule avec ses serviteurs à sa suite, elle visite Pétra, puis part pour le djebel Druze et désormais consacre son intérêt et son temps à cette région. Paradoxalement, pour répondre à la demande "sociale" de sa famille et de la bonne société britannique, elle multiplie les correspondances qui présentent ses déplacements comme une suite ininterrompue de plaisirs et d'agréables moments : "Quand elle trace un itinéraire, elle sait quels hommes vont se trouver sur son chemin et, à peu près, jusqu'où leur faire confiance, comment les apprivoiser. A force de connaissance et de prudence, apte à utiliser tous les ressorts de l'hospitalité arabe, elle va ainsi traverser une décennie de vendettas diverses sans une égratignure, en usant de sa parole et de sa carte de visite". Au tournant des années 1910, elle découvre littéralement l'ancienne métropole d'Al-Ukhaidir au nord de Nadjaf et se rend à Karkemish, ancienne cité hittite sur l'Euphrate, où les fouilles sont conduites par des archéologues britanniques que l'on dit liés aux services de renseignement de Sa Majesté, dont un jeune T. E. Lawrence (qui deviendra son ami), Babylone, et Assur figurent aussi sur son itinéraire. Au fil des déplacements et des rencontres, en robe de soirée dès qu'elle peut disposer de ses bagages, elle rencontre émirs et chefs de tribus, parle avec eux, partage le thé et écoute quelques chants. Après quinze ans d'absence, elle séjourne deux ans en Angleterre avant de retrouver l'Arabie en 1913 et se lance dans un immense périple par les territoires actuels de la Jordanie, de l'Arabie saoudite, de l'Irak et de la Syrie, à l'époque plus ou moins concrètement sous suzeraineté ottomane, mais surtout zone mal contrôlée et en état larvé d'insurrection. Elle rencontre les cheiks, reste quelques temps prisonnière à Ha'il, au pays des Chammars, peut repartir et s'arrête à Bagdad, visite à nouveau les ruines des grandes cités antiques, rejoint Palmyre au terme d'un véritable raid dans le désert et retrouve Damas, lieu de son départ quatre mois plus tôt. Les itinéraires qu'elle a ouvert seront, après le début de la Grande révolte arabe, utilisés par les Hachémites et leurs alliés occidentaux, tandis que Gertrude Bell travaillera pour "le département de renseignement militaire de Bassora". Au début de la Première Guerre mondiale, elle s'engage cependant dans la Croix-Rouge, et elle sert à l'hôpital militaire britannique de Boulogne-sur-Mer. Elle retrouve l'Orient à la fin de l'année 1915 et son "réseau mondain", qui "a des ramifications jusque dans les tentes de laine noire plantées sur les rives de l'Euphrate et sur les frontières du Nedjd", est si utile à l'empire britannique ! Christel Mouchard rappelle sa connaissance profonde de la région et la cite : "Qui sait, si ce n'est ceux qui sont familiers de la région, que l'Orient est un et indivisible ? Appuyez sur un bouton à Kaboul, le choc électrique sera ressenti jusqu'à Damas". Visiblement, certains l'ont aujourd'hui oublié. On croise alors les personnages qui favorisent la révolte contre les Turcs du chérif Hussein et de ses fils en 1916, Hogarth, Clayton, Storrs et Lawrence. Du Caire, elle passe en 1916 à la Mésopotamie, poursuit son travail avec les notables locaux, facilite les relations souvent tendues entre Le Caire et les Indes, et y gagne le poste de Political Officer, seul officier féminin de l'armée britannique, puis celui d'Oriental Secretary ! A la fin de la guerre, son nom sera même prononcé pour devenir Haut-Commissaire en Mésopotamie : "Les Britanniques ne peuvent se passer d'elle parce qu'elle est la seule capable d'évaluer le poids réel des mouvements d'opinion qui parcourent la ville". Après être passé par Paris lors de la conférence de la paix, elle regagne l'Orient, persuadée qu'il faut faire naître un royaume arabe indépendant et devient la conseillère de l'administrateur civil Percy Cox, avec pour adjoint un certain Saint-John Philby, avant que celui-ci ne regagne le centre de l'Arabie avec Ibn Saoud et ne serve les Américains. Lors de la conférence du Caire, voulue par Churchill en mars 1921, elle est à l'apogée de sa notoriété et de son influence. Fayçal y sera fait roi d'Irak, et Gertrude Bell faiseuse de roi : "En demeurant près du nouveau roi, elle se fabrique un pays, l'Irak, quasiment taillé sur mesure, loin de l'Angleterre et tout près du désert. Elle pose ses bagages, cette fois définitivement". Mais dans les bouleversements du Moyen-Orient et de l'Arabie de l'entre-deux-guerres, son influence va s'effacer rapidement. Malade, elle décède à l'été 1926.

L'historien prendra soin de croiser les informations de ce livre, essentiellement basé sur la correspondance de Gertrude Bell, très fréquemment citée, avec les archives : il est fort probable qu'en certains points le récit que fait Christel Mouchard ne doivent être en partie amendé. Il n'en demeure pas moins qu'il y a là un formidable récit d'une vie exceptionnelle. A recommander à tous ceux qui s'intéressent à l'Orient arabe, y compris aujourd'hui.

Tallandier, Paris, 2015, 333 pages. 20,90 euros.

ISBN : 979-10-210-1031-4.

L'aventurière exemplaire
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30 août 2015 7 30 /08 /août /2015 07:00

Le Père Jacques

Carme, éducateur, résistant

Alexis Neviaski

Déjà auteur d’un Képi blanc, casque d’acier et croix gammée (ici) sur les manœuvres de déstabilisation de la Légion étrangère par l’Allemagne durant l’entre-deux-guerres (en particulier au Maroc), Alexis Neviaski change totalement de thématique avec ce nouvel ouvrage, à la fois profond et plein de finesse.

Il nous compte en effet la vie du Père Jacques de Jésus, né Lucien Bunel, devenu le héros du célèbre film (romancé) de Louis Malle Au revoir, les enfants. Entré au Petit séminaire dès l’âge de douze ans en 1912, très pieux mais ayant déjà fort caractère pendant sa scolarité, il passe au Grand séminaire en 1919 et effectue son service militaire en 1920. L’un de ses camarades affirmera plus tard : « J’ai été le témoin de l’heureuse influence qu’il a sur ceux avec qui il est en contact : chefs, camarades, subordonnés. Son action est discrète, c’est un ‘catalyseur’ agissant par sa seule présence ». Ordonné prêtre en juillet 1925, il est enseignant (instruction religieuse, anglais, latin), surveillant et aumônier d’une troupe de scouts tout en restant en charge de paroisses Très vite, sa réputation comme pédagogue et son charisme sont unanimement reconnus. En 1931, il fait le choix du « désert du Carmel », se sépare de tous ses biens propres et entre dans l’ordre des Carmes déchaux : « l’abbé Lucien Bunel n’est plus. Le frère Jacques de Jésus prend sa place ». Il y croise en particulier le Père Louis de la Trinité, Georges Thierry d’Argenlieu, dont il devient proche et auquel il doit de rejoindre Avon pour y créer le Petit Collège en 1934 : « Ce que le Petit Collège poursuit avant tout, c’est l’Unique Nécessaire. Tout se fera d’ailleurs dans la joie et la spontanéité de la jeunesse et non par une contrainte de surface ». Ses méthodes pédagogiques étonnent à l’époque : « Il est en effet viscéralement convaincu que c’est en tirant les enfants vers le haut, en leur donnant des raisons d’être responsables et fiers que l’on fait d’eux des hommes libres … D’abord laisser les enfants seuls au dortoir, puis sans surveillance pendant les compositions. Résister à la tentation s’avère alors aussi important que de réussir l’examen ». Les principes développés sont de la même veine : « Notre idéal n’est pas de former des enfants figés, les bras croisés, et qui garderont toute leur vie l’habitude des bras croisés. Notre rêve est d’habituer nos enfants à savoir distinguer le bien du mal, à connaître la valeur d’un acte de volonté, à s’éprendre d’amour pour tout ce qui rend un son de droiture, de loyauté, d’honneur, et donc à prendre très tôt l’habitude de faire eux-mêmes volontairement, librement, avec amour, le mieux possible, leur devoir ». Le nombre d’élèves augmente, l’établissement doit rapidement s’agrandir, mais bientôt la situation européenne se détériore. C’est la mobilisation (temporaire et partielle à l’automne 1938, générale à l’été 1939) et il rejoint comme sergent-chef le 6e groupe autonome d’artillerie dans une batterie de repérage. Il se dépense au profit de son unité et de ses hommes, et son témoignage sur la ‘Drôle de guerre’ et un certain nombre d’officiers est d’ailleurs peu flatteur…Il lance et rédige un journal ‘du front’ : « Non seulement, il faut vivre la guerre en hommes mais il faut la vivre pour devenir plus hommes … Si nous sommes attentifs, nous apprendrons à mieux connaître les hommes, à découvrir le vrai visage de la France vivante, simplement en observant les habitudes de pensée de nos camarades venus de partout ». Dans son secteur de la ligne Maginot, il n’a pas le temps en mai 1940 de vivre réellement les combats et doit se replier avec la 3e Armée à partir du 13 juin : « On peut signaler chez lui le mépris le plus absolu du danger et même une certaine satisfaction aux premiers coups de feu qui lui faisaient croire aux préliminaires d’une guerre active qu’il voyait victorieuse », note un témoin. Fait prisonnier le 20 juin, il devient aumônier de son camp de détention provisoire à Lunéville et est libéré, comme prêtre, le 18 novembre. Il retrouve son établissement scolaire (« L’âge d’or du Petit Collège, 1941-1943 »), mais aussi une communauté rapidement divisée entre les partisans de la confiance absolue au maréchal Pétain et ceux qui refusent l’humiliation de l’occupation nazie. Le Père Jacques adhère d’abord à l’analyse présentée par le chef du nouvel Etat français (« Nous avons à restaurer la France … Notre défaite est venue de nos relâchements »), mais la législation sur les Juifs le fait s’éloigner.et dès 1942 il entre en résistance, presque comme il était entré en religion. Il devient l’agent RX 3 280 d’un réseau « spécialisé dans le refuge et l’évasion ». Il accueille d’abord dans son établissement un professeur de confession juive renvoyé du fait des lois raciales, puis explique à ses élèves : « Si vous voyez quelqu’un qui a une étoile jaune, découvrez-vous ». En mars 1943, ce sont trois enfants juifs qui rejoignent secrètement le Petit Collège (« J’en appelle à chacun de vous pour garder absolument le silence. C’est un risque que nous prenons. Une vie sans risque est une vie qui ne vaut pas la peine d’être vécue ») et aide parallèlement ses anciens élèves à échapper au STO et rejoindre le maquis. Tous les religieux n’adoptent pas la même attitude et le curé d’Avon, germanophile, « travaille à dépouiller le courrier des dénonciations à la Gestapo », or Père Jacques multiplie les activités, même s’il se sait de plus en plus menacé. Il écrit à son frère au début du mois de janvier 1944 : « Si je suis fusillé, réjouissez-vous car j’aurai réalisé mon idéal : donner ma vie pour tous ceux qui souffrent ». Il est effectivement arrêté sur dénonciation le 15, et c’est alors qu’il prononce à l’attention de ses élèves la phrase qui deviendra le titre du film, « Au revoir les enfants ! A bientôt ! ». C’est alors la prison à Fontainebleau, où il commence à dire la messe et à consoler les prisonniers, puis après plusieurs étapes et camps transitoires où il reconstitue des « paroisses improvisées », arrive au camp de Neue-Breme où les violences et maltraitances se succèdent. Il y prend rapidement en charge le répugnant local pompeusement baptisé « Infirmerie » par les gardiens : « Malgré la fatigue et les coups de schlague, le Père Jacques s’obstine à rendre une dignité humaine aux malades et parvient à maintenir propre le lieu comme ses occupants ». Un mois plus tard pourtant, « des cinquante arrivants du 28 mars, ils ne sont plus que sept encore en vie ». Il est alors transféré à Mauthausen comme prisonnier politique, avant d’être affecté à Gusen 1 dans un Kommando de travail : « la mort assurée par le travail ». S’occupant toujours des autres bien que de plus en plus affaibli lui-même, il conserve toute sa vivacité d’esprit, la foi chevillée au corps. Il participe à la constitution d’un réseau d’entraide au sein de la population des prisonniers, donnant tout aux plus faibles : « Je n’ai pas le droit d’avoir plus que n’importe qui, car je suis prêtre et je dois donner l’exemple ». Le 28 avril 1945, le camp est libéré mais un désordre extrême règne, la mort est présente partout et une épidémie se déclare. Malade, totalement épuisé, Père Jacques  meurt au soir du 19 mai.

Un vrai travail d’historien, sur une personnalité exceptionnelle qui, grâce à Alexis Neviaski, sort du cadre romancé du film pour retrouver toute la stature et les couleurs d’un engagement complet au service de sa foi, des enfants, des résistants et des déportés. Un beau livre très enrichissant. A lire.

Tallandier, Paris, 2015, 408 pages. 22,90 euros.

ISBN : 979-10-210-1074-1.

Foi et sacrifice
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23 août 2015 7 23 /08 /août /2015 07:00

Leclerc

Le croisé de la France Libre

Jean-Christophe Notin

La collection 'Maîtres de guerre', qui compte déjà une demi-douzaine de titres, ajoute son premier Français à son catalogue. La rédaction de ce volume consacré au maréchal Leclerc a été confiée à Jean-Christophe Notin, déjà auteur d'une biographie remarqué du chef militaire en 2005 chez le même éditeur, volume de référence de plus de 600 pages.

Ce livre est, selon la logique de la collection, centré sur la Seconde guerre mondiale à laquelle sont consacrées quelques 150 pages. On conçoit donc que les contraintes de pagination impliquent de fortes différences avec la publication de 2005. Une seconde évolution est l'emploi d'une très abondante iconographie, qui ravira sans aucun doute les amateurs. Le livre nous rappelle de belle manière les conditions de ralliement du Cameroun dès l'été 1940, la brillante remontée vers la Méditerranée à l'hiver 1942-1943, la difficile reconstitution des régiments en Afriqe du Nord, la participation aux combats de la Libération à partir de l'été 1944, la marche sur Berchtesgaden et n'ignore rien, en particulier, des relations plus que délicates avec de Lattre à la fin de la guerre. Sa mort dans un accident d'avion en 1947 marque profondément tous les contemporains. Une explication rationnelle en est proposée.

Un solide premier livre pour apprendre à connaître ce "croisé de la France Libre", dont la carrière dramatiquement interrompue a durablement marqué l'ensemble de l'armée française.

Perrin, Paris, 2015, 219 pages, 22,- euros.

ISBN : 978-2-262-02954-8.

Maréchal de France
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22 août 2015 6 22 /08 /août /2015 07:00

Roland Dorgelès

Claude-Catherine Ragache

Grand romancier, membre fondateur de l'Association des écrivains combattants, longtemps président de l'académie Goncourt, Roland Dorgelès reste pourtant relativement méconnu du grand public en dehors des fameuses Croix de bois, alors qu'il publie de nouveaux ouvrages jusqu'au début des années 1970.

Dans cette biographie remarquablement documentée, Claude-Catherine Ragache retrace toute la vie, souvent étonnante ou déroutante, de Roland Decavelé, né en 1885 à Amiens, qui prend comme journaliste le pseudonyme de Dorgelès. Proche du milieu montmartrois, engagé à gauche (en particulier L'Homme Libre de Clemenceau), réformé du service militaire, il ne s'en engage pas moins en août 1914. Passant par le 74e RI, puis par le 39e, fantassin, mitrailleur, cité, éphémère pilote, il continue à écrire et publie en particulier en 1919 Les croix de bois, hommage à ses camarades disparus, qui fondent définitivement sa notoriété. C'est aucun doute sur les événements qui se succèdent au cours de la suite de sa vie et ses prises de position personnelles que l'on apprend ensuite le plus de choses, sa formule "Je hais la guerre, mais j'aime ceux qui l'ont faite" pouvant résumer (de façon réductrice) sa pensée. Il multiplie les nouveaux ouvrages et en particulier les longs déplacements internationaux, ce qui lui permet dans la presse ou à travers ses livres de s'inquiéter de la montée des dictatures, à Moscou comme à Berlin. Il assiste à l'effondrement de juin 1940 et poursuit ses activités sous l'occupation, prenant lors de la libération des positions (par exemple en faveur de Brasillach) qui lui vaudront quelques soucis avec les journaux communistes en particulier. N'acceptant ni les idées reçues, ni les propos à la mode, ni les généralités hâtives, il prône la justice et la paix tout en restant à l'écart des engagements de masse, des violences et des excès qu'il condamne (terrorisme du FLN, disparition de la notion de patriotisme dans la jeunesse, etc.), conservant jusqu'à sa disparition en 1973 un positionnement original au sein de "l'intelligensia" française.

Un livre parfaitement référencé qui permet de retrouver, dans son contexte, un personnage de la littérature et du journalisme qui n'est souvent plus, aujourd'hui, qu'un nom plus ou moins vaguement connu. 

Economica, Paris, 2015, 271 pages, 27,- euros

ISBN : 978-2-7178-6805-0.

Ecrivain, combattant, pacifiste
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21 avril 2015 2 21 /04 /avril /2015 06:00

Talleyrand

Le prince immobile

Emmanuel de Waresquiel

Troisième édition en format poche cette fois, pour ce désormais classique, mais aussi édition augmentée et complétée (cf. les références et la bibliographie finale). Un 'must' pour tout amateur de cette période exceptionnelle que fut le passage du XVIIIe au XIXe siècle.

Auteur reconnu et excellent spécialiste de la période impériale au sens large, Emmanuel de Waresquiel nous livre ici non seulement une biographie du prince de Bénévent, mais une véritable chronique des régimes qu'il fit le choix de servir successivement, de l'Ancien régime à la Restauration en passant par les troubles révolutionnaires et l'épopée impériale. Au fil des pages, le personnage se dessine sous nos yeux et prend vie. Sans doute contrairement à ce que souhaite l'auteur, il ne s'avère pas être très sympathique (du moins à mon point de vue, même si je le trouve tout particulièrement passionnant). S'il a effectivement de hautes qualités, il est également plus qu'âpre au gain, toujours à court d'argent et avide de nouvelles ressources, méprisant pour ses contemporains qu'il utilise mais n'aime pas, sachant manipuler les hommes et peut-être surtout les femmes, nombreuses à servir ses objectifs, grand amateur de jeux de cartes et doté d'un sens exceptionnel de la répartie. On connaît la formule de l’empereur évoquant « le vice appuyé sur le bras du crime », et celle plus crue de « la merde dans un bas de soie ». Aucune ambiguïté : le vice ne peut être que Charles-Maurice de Talleyrand-Périgord, évêque d’Autun, prince de Bénévent. L’un des derniers représentants d’un monde en train de disparaître. Bien sûr, l’attrait de l’argent sert en quelque sorte de fil rouge à sa vie : entre dessous de table purs et simples, commissions confidentielles et « indemnités » diverses, l’homme brasse (et dépense, car son train de vie est exigeant) des sommes particulièrement considérables, et la question pourrait être récurrente tout au long de sa vie : totalement corrompu et traître prêt à se vendre au plus offrant, ou fin politique sachant simplement monnayer ses talents pour parvenir au résultat qu’il s’est fixé ? Cette belle biographie de plus de 1.000 pages permet d’aborder toutes les facettes du personnage au cours d’une existence qui connaît la disparition de l’Ancien régime dont il portait l’un des noms les plus éminents ; le processus révolutionnaire, de la Constitution civile du clergé aux séjours anglo-saxons et des manipulations financières à la manipulation des femmes ; le Consulat -dont il favorise l’instauration- et l’empire, puissant ministre des Affaires étrangères, évêque défroqué et marié, puis séparé, à la tête d’une immense fortune, élevé au rang de prince par Napoléon mais qui conserve ses entrées chez les ennemis de l’empereur. Il est au cœur des manœuvres qui organisent le retour des Bourbons, chef du gouvernement provisoire et « quasi-roi de France » ; avant d’être disgracié. Entre son immense propriété de Valençay, d’où il favorise le développement économique de l’Indre, et Paris, où il rejoint l’opposition libérale aux Ultras de la Restauration, il trouve encore le temps d’écrire et d’entretenir son réseau d’amitiés européennes. Il reste ainsi au courant, sinon au cœur, des principales tractations continentales, jusqu’à ce qu’il soit rappelé aux affaires, comme ambassadeur à Londres, où il représente la monarchie de Juillet (il resta d'ailleurs durant toute sa carrière très lié aux élites anglaises). Serviteur de tous les régimes, il a su vivre, mais sait aussi mourir. A l’abbé qui lui administre l’extrême-onction, il trouve la force de rappeler : « N’oubliez pas, monsieur l’abbé, que je suis évêque ».

Une biographie indispensable pour quiconque s’intéresse à cette époque de bascule entre deux monde, de la fin du XVIIIe et du début du XIXe siècle. Un petit volume à lire et à conserver.

'Texto', Tallendier, 2015, 1079 pages. 12,90 euros.

ISBN : 979-10-210-0877-9.

Prince de Bénévent
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7 avril 2015 2 07 /04 /avril /2015 06:00

Winston Churchill

François Kersaudy

Auteur prolifique et bien connu, spécialiste de la période de la Seconde guerre mondiale à laquelle il a déjà consacré plusieurs ouvrages, François Kersaudy nous propose ici une nouvelle édition revue et augmentée de sa biographie de Winston Churchill publiée pour la première fois en 2000.

Même lorsque l'on connaît déjà bien les événements de ce long XXe siècle et la carrière de Churchill, on apprend beaucoup à la lecture de l'ouvrage, tant il est détaillé et aborde des facettes différentes du vieux lion britannique. Personnage totalement atypique, hors norme, héritier d'une ancienne dynastie de la haute noblesse anglaise (duc de Marlborough) qui se distingua aussi bien au service de l'Etat que dans des vies dissolues et alcolisées, Winston (Spencer) Churchill a profondément marqué l'histoire britannique, européenne, mondiale. Tour à tour et parfois alternativement officier, journaliste, parlementaire, membre du gouvernement, auteur, peintre, grand consommateur de cigares et buveur impénitent, esprit vif, perspicace et homme de toutes les idées (même les moins bonnes), il a le sens de la formule, y compris dans l'auto-dérision. On ne peut pas résumer en quelques lignes cette monumentale biographie, mais il est certain qu'elle fera date. De l'homme public (entré au Parlement à 26 ans en 1900, il quitte le gouvernement au milieu des années 1950) comme de l'homme privé, vous saurez tout, y compris dans sa conception de l'empire britannique dont il fut sans doute le dernier héros. La guerre des Boers, les Dardanelles, le ministre des Munitions, les traités de paix, l'entre-deux-guerres, les années 1939-1940 puis la résistance des îles britanniques au IIIe Reich, l'entrée en guerre des Etats-Unis et les relations ambigües avec l'allié soviétique, les grandes conférences internationales et le retour de la paix en Europe, le rideau de fer et le début du processus d'unification de l'Europe occidentale, la disparition des territoires ultramarins coloniaux, autant de sujets et de thèmes qui passionneront les amateurs français.

Un livre qui compte déjà dans la bibliographie en français.

Tallandier, Paris, 2015, 699 pages. 28,90 euros.
ISBN : 979-10-210-0840-3.

Le dernier lion britannique
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28 mars 2015 6 28 /03 /mars /2015 06:15

Franklin D. Roosevelt

Yves-Marie Péréon

Au cours des dernières années, plusieurs ouvrages importants ont été consacrés aux Etats-Unis de l'entre-deux-guerres, au président Roosevelt ou à sa femme. Parmi ceux-ci, le livre d'Yves-Marie Péréon, que nous chroniquions en novembre 2012 (ici) et que nous vous invitons à retrouver (et qui est à lire paralèllement à la biographie de son épouse Eleanor -ici-). Cette excellente biographie, qui s'appuie sur un très solide appareil de sources et références, à la fois dense et facile à lire, mérite d'être connue de tous ceux qui s'intéressent à la politique américaine et au rôle des Etats-Unis dans le monde, et veulent aller au-delà du discours commun sur le New Deal ou sur le début de la Seconde guerre mondiale. Un ouvrage de référence à petit prix.

'Texto', Tallandier, Paris, 2015, 651 pages. 12,50 euros.

ISBN : 979-10-210-1011-6.

Une histoire américaine
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23 mars 2015 1 23 /03 /mars /2015 06:00

Lincoln

L'homme qui sauva les Etats-Unis

Bernard Vincent

Le président américain de la guerre civile est entré dans la légende à la fois par sa décision d'abolir l'esclavage et par son assassinat à la fin du conflit, en avril 1865. Cette réédition de sa biographie en format poche mérite que l'on s'y arrête.

Rappelant en introduction qu'aux Etats-Unis, "le culte de Lincoln est presque une religion", Bernard Vincent s'efforce de retrouver l'homme, le politique et une vie particulièrement mouvementée derrière la légende. Globalement, la première moitié du livre traite de la vie de Lincoln avant son élection à la présidence. Il nous confirme la naissance dans une cabane de rondins, dans le Kentucky, et une jeunesse marquée par le travail ("bûcheron, laboureur, manoeuvre, gagnant un tiers de dollar par jour pour tuer des porcs, débiter des troncs d'arbre, construire des palissades ou des bacs"). Multipliant avec sa famille les déménagements, toujours pratiquant les petits boulots qui permettent de survivre, il se fait remarquer pour ses qualités intellectuelles, tate de la politique locale, se cultive (il est en grande partie autodidacte) : élu dans l'Illinois au début des années 1830, il est un parlementaire local assidu, considéré comme moderniste. L'auteur fait ici un sort à la soit-disant réputation d'homosexuel de Lincoln, et s'attarde sur la vie privée et sentimentale du futur président, puis sur ses premières relations avec la Franc-maçonnerie. Il entre alors dans un cabinet de justice et devient avocat itinérant, "et fut bientôt en mesure de rivaliser avec les meilleurs". Toujours élu dans l'Illinois, il se lance peu à peu dans la politique nationale en soutenant les candidats de son parti aux élections présidentielles, tandis que sa vie professionnelle et sa vie privée connaissent des hauts et des bas. Ses difficultés financières l'obligent d'ailleurs à s'éloigner un temps de la politique pour pouvoir faire vivre sa famille. Néanmoins, élu au Congrès en 1846, il adopte une position beaucoup plus nuancée que ses pairs et camarades à la fin de la guerre avec le Mexique, ce qui lui vaut nombre d'inimitiés, y compris dans son camp. La question de l'esclavage prend alors une importance croissante dans la vie politique américaine ("Au Congrès, c'était à qui brandirait le plus de pétitions en faveur d'une abolition générale"), mais sa carrière connait un nouvel arrêt et il lui faut reprendre provisoirement son activité d'avocat : "C'est la question de l'esclavage qui peu à peu ramena Lincoln vers la politique" en 1850-1854. Divisée entre douze Etats esclavagistes et douze Etats libres, la république américaine vit de compromis en compromis, situation qui ne peut durer éternellement. L'entrée du Kansas et du Nebraska dans l'Union menace de rompre les fragiles équilibres et Lincoln, réélu dans son Etat, doute de son parti comme d'une grande partie des appareils officiels. Il devient alors, en 1856, l'un des fondateurs du nouveau parti Républicain et participe activement à de longs et houleux débats sur la question de l'esclavage (affaire Dred Scott, controverse Lincoln-Douglas, affaire John Brown), dans un contexte très particulier : celui d'un pays fédéral en cours d'expansion, dont les différents niveaux de législations évoluent. Investi (difficilement) par son parti, alors que la menace d'une scission au sein de l'Union est régulièrement évoquée, il est élu président des Etats-Unis à la fin de l'année 1860, et Bernard Vincent raconte avec un luxe de détails tous les événements, tous les incidents de cette période qui précède son accession à la magistrature suprême. La deuxième moitié du livre est donc consacrée à la période la plus connue, la plus brève aussi, celle qui couvre le mandat de Lincoln et la guerre civile, à partir de l'attaque de fort Sumter par les Sudistes. Le livre se situe alors assez généralement et logiquement dans la sphère politico-militaire, qu'il s'agisse de la direction générale de la guerre et des nominations aux postes de commandement, ou du processus d'émancipation et de libération des esclaves. Mais il y a aussi le drame familial de la perte de son fils, Willie, et les conséquences qui furent les siennes pour le couple Lincoln. Ses rapports se détériorent avec le populaire général McClellan, finalement démis de ses fonctions et l'auteur donne de nombreux chiffres sur le caractère "total" de la guerre civile : "La guerre de Sécession fut une guerre du tout ou rien, une guerre absolue où tout était permis". Il revient également sur les principaux engagements militaires, mais aussi sur les "émeutes anticonscription et bientôt négrophobes" qui se développent dans les grandes villes du Nord et dont on parle généralement très peu. La durée du conflit a progressivement des effets sur la santé du président qui, en dépit de la résistance de la Confédération, est (difficilement) reconduit dans ses fonctions. Alors qu'il s'efforce de faire accepter envers les anciens adversaires une forme de pardon pour cicatriser au plus la déchirure qui a traversé le pays, la période de transition qui s'ouvre est marquée par d'innombrables excès, mais le président semble finalement plus détendu, presque heureux. Son dernier petit déjeuner avec son fils revenu de l'état-major de Grant, sa dernière journée de réunion en réunion, son assassinat au théâtre enfin.

Une biographie très complète, qui nous fait connaître dans le détail un homme complexe, self-made man, au parcours exceptionnel, sans jamais oublier de replacer ses pensées et ses actes dans le contexte régional et national du moment.

Editions Archipoche, Paris, 2015 (rééd.), 523 pages. 8,65 euros.

ISBN : 978-2-35287-730-1.

Mythe américain
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24 janvier 2015 6 24 /01 /janvier /2015 06:20

Pierre Laval vu par sa fille

D'après ses carnets intimes

Yves Pourcher

Resté dans la mémoire collective, depuis son exécution en 1945, comme le "salaud intégral", Pierre Laval a d'abord été l'un des très grands hommes politiques de la IIIe République, trois fois président du Conseil et quatorze fois ministre, auprès duquel se pressait alors une foule de courtisans, d'admirateurs, etc... Cette réédition (première parution en 2002) est donc tout-à-fait intéressante.

Dans ce récit qui s'étend des années 1920 à la mort de Josée de Chambrun, fille de Pierre Laval, en 1992, et même au-delà pour ce qui est des fins de trajectoire familiale. Au fur et à mesure du récit, qui intègre de très nombreuses citations d'autres témoins et acteurs de l'époque (on se reportera à la longue bibliographie en fin de volume), la personnalité de Laval apparaît de façon presque ambigüe, mais le portrait de sa (ravissante) fille est tout aussi complet, et finalement c'est presque cet aspect là qui domine. Pour résumer, sa fille l'adore, l'aime, le défend bec et ongles, tandis que la plupart des autres (surtout après 1945, mais des mots cruels ont été prononcés ou écrits parfois bien avant la guerre...) sont extrêmement critiques. Laval est surtout présenté sous trois angles : le politique habile, qui pense que tout peut se régler par la négociation ; le pacifiste absolu prêt à tout accepter pour éviter la guerre ; l'Auvergnat parti de peu qui a su constituer un patrimoine important et le gérer avec profit. Sa fille, Josée, quoique l'auteur puisse écrire, est très vite prise dans le tourbillon d'une vie typique de la (très) haute société où l'on croise quotidiennement, naturellement, pour les repas et les sorties, les plus grands noms politiques, industriels, journalistiques de France ; un fonctionnement entre soi et en réseau d'un monde qui sait parfaitement s'adapter à la défaite de juin 1940 pour continuer à vivre au mieux. Parmi les hommes célèbres du temps, Pétain appartient d'ailleurs au groupe de ceux qui, ponctuellement, déjeunent ou dînent avec le président Laval dès les années 1930. Pour la fille, qui accompagne son père dans ses déplacements internationaux, le tout-Paris se croise à Saint-Moritz comme il se retrouvera plus tard au Maxim's avec la fine fleur de l'armée allemande d'occupation, entre les "de X" ou "de Y", les Rothschild, les Schneider, les Citroën, quelques princesses, des diplomates et des patrons de presse. D'ailleurs, Josée nous le dit : "Au printemps 1934, la mode était si belle"... Et entre deux visites ou représentations pendant l'Occupation, "elle est à la collection Rochas et, les jours suivants, chez Lanvin, Schiaparelli, France Ohé". Alors, bien sûr, en 1944 et 1945, "la douleur", "les angoisses", "l'injustice"... On se dit aussi que la victoire du Front populaire en 1936 ne tient pas qu'à l'opposition des masses laborieuses aux régimes autoritaires et doit sans doute beaucoup aux conditions sociales du temps. Ainsi, le livre est intéressant en ce sens qu'il nous montre l'envers du décor, ou plutôt l'intérieur de la maison. Certes, Laval aime sa fille, adore ses chiens (tiens, lui aussi ?) et se retrouve avec plaisir dans sa propriété de campagne. Mais cela en fait-il pour autant un personnage sympathique ? Et que peut-on penser de la vie et du quotidien de cette famille qui a, à plusieurs reprises, tant d'influence sur le destin de la France ?

Gêne et trouble à la lecture de cet ouvrage, par ailleurs très utile pour connaître certains dessous de la politique des années 1930. Un livre absolument à connaître, sans être dupe de tout ce que peut écrire Josée Laval en matière d'autojustification familiale.

Coll. 'Texto', Tallandier, 2014, 741 pages. 12,50 euros.

ISBN : 979-10-210-0709-3.

Réhabilitation d'un homme complexe
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16 janvier 2015 5 16 /01 /janvier /2015 06:00

Benoît XV

Pape de la paix

Yves Chiron

Devenu pape aux premiers jours de septembre 1914, Benoît XV sera sévèrement critiqué pendant la Grande Guerre mais "salué par des éloges unanimes" à sa mort en 1922, avant de tomber dans un relatif oubli. Cette belle biographie fait justice de tels mouvements d'opinion.

Pour les Français (y compris de nombreux catholiques), il est resté celui que Clemenceau avait qualifié de "pape boche", en oubliant que dans le même temps en Allemagne il était pour Ludendorff le "französisch Papst" (le pape français) ! Né en 1854 dans une ancienne famille génoise, il grandit donc dans l'Italie des guerres de l'unité, de l'annexion des Etats pontificaux au jeune royaume et de la "question romaine". Etudiant en droit et militant dans les mouvements de jeunesse catholique, il commence des études de théologie en 1875 et est ordonné prêtre en 1878. Il entre alors dans l'administration pontificale (en particulier des Affaires étrangères), dont il va gravir en vingt-cinq ans tous les échelons jusqu'à sa nomination comme archevêque de Bologne, l'un des plus importants diocèses d'Italie, à la fin de l'année 1907, et il est fait cardinal au printemps 1914. Or, dès le 20 août, le pape Pie X décède, entraînant la réunion du Sacré collège. Elu au dixième tour de scrutin le 3 septembre, il prend le nom de Benoit XV, alors que la guerre fait rage et que les cardinaux des puissances centrales ne cachent pas avoir voté pour lui mais que dans le même temps la France catholique se félicite de son élection. Son premier message pour la paix est diffusé dès le 8 septembre, repris et développé dans une encyclique deux mois plus tard : pour Benoit XV, "ce conflit est un châtiment sinon voulu par Dieu, du moins permis par Dieu : il est 'flagellum iracundiae', 'le fouet de la colère de Dieu avec lequel il fait justice des péchés des peuples'. On remarque le pluriel : le pape renvoie dos à dos les deux camps, coupables chacun des mêmes fautes". Cette position de difficile équilibre entre les deux alliances en lutte, cette "volonté de ne pas s'engager en faveur d'un camp mais de se situer au-dessus d'eux en essayant de faire prévaloir la justice et la charité" sera fort mal compris. La création d'un service d'assistance aux prisonniers, la sollicitude marquée pour la Belgique occupée, les relations toujours ambigües avec l'Etat italien, les multiples entretiens officieux avec tel ou tel représentant (plus ou moins mandaté) des puissances en guerre comme des neutres, les questions polonaise et arménienne sont autant de sujets qui animent l'action pontificale. Mais Yves Chiron s'intéresse aussi au fonctionnement de l'Eglise en tant qu'institution et aux réformes progressivement mises en place par le Souverain pontife, qui retrouve une présence dans tous les journaux européens et américains avec son offre de paix d'août 1917 : "Les réactions des pays belligérants furent diverses, mais la tonalité générale était négative", lui valant même le surnom de "Pilate XV" de la part d'un auteur pourtant catholique. Etranger aux armistices, exclu de la conférence de la paix (sur la demande expresse de l'Italie), le Saint Père se préoccupe de l'Orient et de la Palestine, qui passe sous mandat britannique, et des territoires catholiques européens où émergent de nouvelles nations : "L'histoire sera bien obligée de reconnaître un jour que la nouvelle carte avait été dressée par un fou". Le chapitre 11 est consacré à la question des missions d'évangélisation (dont les Missions étrangères de Paris) et le chapitre 13 aux positions doctrinales du pape et à sa "politique intérieure" au sein du monde catholique. Le chapitre 14 enfin détaille les relations qui se nouent progressivement entre le Saint Siège et le gouvernement italien, et deviennent plus régulières à partir de 1917 et surtout de 1919, conversations qui vont s'accélérer durant les années 1920 jusqu'à la normalisation des rapports par le concordat de 1929 (signé par son successeur), tandis que le chapitre 15 s'intéresse plus particulièremnt aux rapports avec la France, toujours agitée par la loi de séparation des Eglises et de l'Etat, où la figure de Jeanne d'Arc est mise en avant mais dont le gouvernement hésite à ouvrir une ambassade au Vatican. Benoit XV meurt rapidement, en 1922.

Un bilan finalement "globalement positif" pour ces sept années de pontificat et une biographie équilibrée qui doit être connue par tous ceux qui s'intéressent à l'histoire européenne du début du XXe siècle.

Perrin, Paris, 2014, 381 pages. 22,90 euros.

ISBN : 978-2-262-03702-4.

Pape du temps de guerre
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  • : Guerres et conflits XIXe-XXIe s. se fixe pour objectif d’être à la fois (sans prétendre à une exhaustivité matériellement impossible) un carrefour, un miroir, un espace de discussions. Sans être jamais esclave de la « dictature des commémorations », nous nous efforcerons de traiter le plus largement possible de toutes les campagnes, de tous les théâtres, souvent dans une perspective comparatiste. C’est donc à une approche globale de l’histoire militaire que nous vous invitons.
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Cafés historiques de La Chouette

Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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