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24 octobre 2016 1 24 /10 /octobre /2016 06:00

François Mitterrand

Michel Winock

Voici l'exact contraire de "l'album du centenaire" que nous chroniquions il y a quelques jours (ici). Une biographie complète du premier président socialiste de la Ve République.

Définissant son sujet dans son avant-propos comme "l'éternel ministre d'une république ingouvernable" et le "le premier opposant à la nouvelle constitution avant d'en devenir vingt-trois ans plus tard le premier magistrat et le sourcilleux défenseur", Michel Winok semble prendre comme fil rouge les dons politiques exceptionnels du futur président de la République, dont il souligne régulièrement à la fois l'ambition et l'exceptionnelle aptitude à rebondir. De la jeunesse barrésienne qui voit François Mitterrand quitter son creuset familial de Jarnac pour "monter" à Paris, d'une campagne de France comme sergent-chef dans les Ardennes au service des prisonniers de guerre de Vichy après avoir été lui-même prisonnier pendant dix-huit mois puis à la direction du Mouvement national des prisonniers de guerre, Michel Winok tente de démêler les fils de la chronologie entre la période "vrai Vichyste" et celle immédiatement suivante de "vrai résistant" en tant que "Morland". Toute la complexité du personnage se dévoile au cours de ces années, avec comme point commun l'opposition à l'occupant et plutôt un penchant pour Giraud. Caché dans Paris lors de la Libération, il a à peine plus de 25 ans lorsqu'il entre en politique patronné par Queuille : "Même s'il a eu un itinéraire honorable dans la Résistance, il ne veut pas renier le jeune homme qu'il a été". Tout autant anti-gaulliste qu'anti-communiste, il est parachuté dans la Nièvre où il est élu en 1946 puis entre au gouvernement : "Chez lui, la fidélité aux hommes ne s'est jamais accompagnée d'une intransigeance sur les idées". Tout en poursuivant son enracinement territorial dans la Nièvre, il est ministre des Anciens combattants, secrétaire d'Etat à la vice-présidence, puis à la présidence, du Conseil, ministre de la France d'outre-mer ("Sous l'affreux aspect de l'utilitarisme, nos colonies nous sont nécessaires. Les abandonner serait s'abandonner"), ministre de l'Intérieur, il prend en main l'UDSR avec une poignée d'amis fidèles (Georges Dayan) : "L'homme s'est montré un stratège accompli, sachant utiliser ses réseaux datant de Vichy et de l'après-guerre : il est devenu un acteur important de la IVe République, passant de la droite au centre gauche", tout en étant impliqué dans quelques scandales (fuites de documents confidentiels, attentat manqué, etc.), qui finalement ne nuiront pas à son parcours politique en dépit de quelques passages à vide. Ministre de Guy Mollet, il approuve, "parfois à contrecoeur", tous les actes du gouvernement en Algérie et Michel Winok ne cache rien des "contorsions" politiques de Mitterrand durant cette période, en particulier à la Justice et l'auteur évoque "une motivation politique" et "des raisons politiciennes". La suite de l'histoire est mieux connue de tous, c'est celle de l'opposition à De Gaulle sous la Ve République, des premiers échecs puis des deux élections à la présidence, l'Union de la Gauche et la "vampirisation" du Parti communiste, le renoncement aux idées socialistes une fois parvenu au sommet de l'Etat, l'opposition avec Rocard entre autres, les cohabitations, un rôle international indiscutable et une présence de la France maintenue dans le monde, etc.

Un volume sanss doute indispensable pour quiconque s'intéresse à la vie politique française de la seconde moitié du XXe siècle.

'Folio Histoire', Paris, 2016, 509 pages. 8,70 euros.

ISBN : 978-2-07-079373-0.

Prince de l'ambiguïté
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8 octobre 2016 6 08 /10 /octobre /2016 06:00

François Mitterrand

"Le livre officiel du centenaire"

Florence Pavaux-Drory et Fabien Lecoeuvre

Au format album avec de très (très) nombreuses illustrations, ce livre est la réédition revue et augmentée d'un premier volume paru en 2011. La mention même de "livre officiel" dit bien le sens général d'une présentation largement hagiographique.

La préface du président de la République insiste en particulier sur le goût pour l'histoire de l'ancien chef de l'Etat mais a le caractère platement officiel des textes rédigés par les cabinets, tandis que l'avant-propos de Jack Lang est à l'image de l'homme : "Encore lycéen, j'éprouve déjà de loin la force gravitationnelle de François Mitterrand" ? "Mitterrand-soleil" ou "Lang-lune" ? Reprenant un strict fil chronologique, les auteurs reconnaissent que "délibérément, nous avons évité certaines affaires ou événements qui nous auraient entraînés sur des terrains qui ne sont pas les nôtres", et c'est bien justement ce qui peine l'historien.Qu'il s'agisse de la période de Vichy et de la remise de la Francisque, de l'Algérie "française" à l'attentat manqué de l'Observatoire, des rapports avec le PCF aux mensonges économiques et financiers du gouvernement Mauroy, les (nombreux) sujets qui dérangent sont soigneusement évités et au mieux présentés sous l'angle de la "vérité" mitterrandienne. De même, les relations avec les Premiers ministres successifs sont-elles présentées de façon très largement aseptisée en mettant surtout en avant les principales lois votées durant le mandat. L'une des dernières parties ("La jeune génération") nous rappelle paradoxalement que de Fabius à Guigou, Aubry ou Royal le renouvellement du personnel politique français n'est pas une évidence... Quant à la postface de Jean-Christophe Cambadélis, son appel à la Belle Alliance Populaire termine un ouvrage finalement très politique. Tout cela ne doit pas faire oublier que François Mitterrand fut l'un des hommes politiques français les plus importants de la seconde moitié du XXe siècle, très longtemps ministre de la IVe République, adversaire résolu du général de Gaulle et deux fois président de la République. Il imprime donc nécessairement sa marque dans notre histoire récente et, à sa façon, avec les réserves précédemment évoquées, ce livre contribue à nous le faire connaître et nous aide à comprendre un certain nombre de ses décisions. 

Editions du Rocher, Monaco, 2016, 192 pages. 24,90 euros.

ISBN : 978-2-268-08478-7.

L'énigmatique
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4 octobre 2016 2 04 /10 /octobre /2016 06:00

Baden-Powell

Philippe Maxence

Réédition d'un ouvrage initialement paru en 2003 mais totalement épuisé depuis longtemps, cette biographie de Baden-Powell mérite que l'on s'y attarde.

Comme le souligne l'auteur dans son introduction, Baden-Powell "est entré dans l'histoire par effraction. Desgamins ont alors revêtu un étrange uniforme tout en mettant leur honneur à rendre chaque jour service à quelqu'un. Des hommes d'âge mûr ont remis des culottes courtes ... En France, des abbés ont troqué la chaire de leurs églises contre des cathédrales de verdure. Des pasteurs protestants, d'honorables instituteurs d'école, jusqu'ici véritables hussards de la République, se sont laissés aller à porter un étrange chapeau 'à quatre bosses' leur donnant un air de cow-boy". Et pourtant, la vie de ce général britannique va bien au-delà du scoutisme et de son héritage ("Un ancien scout, Neil Amstrong, fut le premier homme à marcher sur la lune. Dans ses bagages, il emportait avec la bannière étoilée un insigne du mouvement scout mondial"), puisqu'il a derrière lui, lorsqu'il fonde le scoutisme, plus de trente ans d'une dense carrière militaire. Philippe Maxence commence naturellement son récit par une rapide évocation de l'interminable siège de Mafeking, pendant les guerres sud-africaines, dont Baden-Powell comme colonel fut le commandant de la résistance et dont le succès lui donna une renommée mondiale. Puis, il entame logiquement sa biographie dans l'ordre chronologique, décrivant son milieu familial et sa jeunesse. Orphelin à trois ans, il bénéficie d'une éducation solide bien que dans un environnement chahuté et dès son plus jeune âge "la notion de service est au coeur de l'éducation de son enfance". Il apprend également à entretenir une distance raisonnable avec l'argent et les valeurs financières qui ne doivent pas constituer un but en soi : "Rappelez-vous que l'acquisition de la richesse va de pair avec l'énergie, le travail et la sobriété". Sa scolarité n'est pas exceptionnelle, loin de là, mais il s'adonne aux sports, et découvre en particulier la navigation. Il est doué pour le dessin, à la passion du théâtre, mais doit finalement s'engager dans l'armée à la suite de son échec à entrer à l'université. Sous-lieutenant au 13e Hussards en 1876, il part immédiatement pour les Indes, sans passer par l'académie militaire : il se forme sur le terrain. Toujours peu à l'aise financièrement, il s'astreint à un style de vie relativement spartiate, qui finit par devenir une véritable seconde nature : "l'adulte Robert Baden-Powell éclôt en Inde, au contact de la dure réalité de la vie militaire et coloniale". Promu lieutenant parmi les plus jeunes, il rentre malade en Angleterre, où son goût pour le spectacle et le thêatre peut s'épanouir, avant de revenir aux Indes en 1880, alors que la situation militaire est difficile en Afghanistan. Son charismatique chef de corps (Personnellement, je pense que s'il m'avait ordonné de faire un saut d'une falaise ou dans un feu, je l'aurais fait sans hésitation, et je crois que les officiers et les hommes l'auraient suivi n'importe où") le conforte dans trois traits de son caractère : l'intelligence pratique, l'esprit d'initiative et l'indépendance. Les activités opérationnelles mais aussi (et peut-être surtout) la formation militaire de ses hommes, le théâtre, le dessin, la chasse occupent l'essentiel de son temps et il a la chance d'y faire la connaissance du duc de Connaught, fils de la reine Victoria, qui apprécie ses nombreuses qualités. Après les Indes, l'Afrique australe en 1884. Capitaine, il réalise en prticulier un raid de 104 km. à travers le Natal en un peu plus de quatre heures. Il se lance également à la découverte du massif du Drakensberg, déguisé en journaliste pour ne pas éveiller les soupçons des Boers. Après un nouveau séjour en Angleterre, il retrouve Le Cap en 1888, comme aide de camp de son oncle qui commande en chef sur le territoire. Il y est bientôt confronté à la révolte des Zoulous et participe aux opérations au sein d'une colonne mixte "Britanniques/Indigènes", dont il tire une nouvelle leçon de commandement. De mission en mission, il découvre progressivement l'ensemble du territoire sud-africain, et acquiert une expérience aussi bien militaire que politique et diplomatique, avant d'être affecté comme aide-de-camp du gouverneur militaire de l'île de Malte. Toujours aussi indépendant d'esprit mais d'une rigoureuse discipline intellectuelle, il poursuit ses activités d'espionnage en direction de l'Adriatique et de Constantinople. Puis c'est à nouveau Londres, puis l'Irlande où il commande un escadron de "son cher 13e Hussards", avant de partir pour l'Afriqe de l'Ouest, la Gold Coast britannique, afin d'y lever un contingent indigène pour combattre les Ashantis. "Pionniers et éclaireurs" prennent ici toute leur importance, mais il faut aussi les former : Baden-Powell vit avec ses recrues et ler dispense toute l'instruction nécessaire, y compris se servir d'une hache et faire des noeuds... Cette expérience victorieuse contribue à forger ses convictions. Il est désormais lieutenant-colonel et passe quelques semaines en Angleterre, avant de retrouver l'Afrique du Sud comme chef d'état-major des opérations contre les Matabélés, en territoire rhodésien. Nous sommes désormais en 1896 et il lui faut poursuivre les tribus insurgées en dépit de graves diffcultés logistiques. Il y sert en particulier personnellement à la tête d'une colonne de guides dans un environnement montagneux à peu près inconnu des Européens. Usant de ruses et subterfuges, et bien que son action soit remise en cause par le gouverneur civil emporte la victoire. En 1897, il est à 40 ans le plus jeune colonel de l'armée britannique et reprend la route des Indes, avec une réputation de "broussard" qui inquiète les officiers plus traditionnels... Tout en prenant en main son régiment et en obtenant d'excellent résultats, il y rencontre par exemple le jeune Winston Churchill. De nouveau en Angleterre, il doit rapidement rejoindre l'Afrique du Sud où les heurts se multiplient entre Boers et Britanniques. A l'été 1899, il choisit Mafeking comme siège de son commandement et entreprend aussitôt de mettre la petite ville en état de défense. L'audace de ses décisions, ses iniitiatives pour tirer partie de la moindre opportunité, la qualité de son jugement font merveille. Malgré un siège de plus  de 200 jours par des forces boers supérieures en nombre, il ne cède pas, allant jusqu'à fabriquer une monnaie de siège, rendant la justice, émettant des timbres, "attribut de la souveraineté de cette minuscule république" ! C'est dans ce cadre, on le sait, qu'il organise le corps des Cadets, à la fois "estafettes, sentinelles, plantons et facteurs". Quarante jeunes de 9 à 13 ans, vêtus de kaki, qui "ne portent pas d'armes" mais "rendent de véritables services". On en fera l'origine immédiate des scouts, alors que Baden-Powell a depuis longtemps entrepris de rédiger ses propositions et qu'il a, localement, d'abord répondu à un besoin en fonction de sa ressource. Surtout, la "bataille" de Mafeking n'a somme toute qu'une importance marginale à l'échelle du théâtre des opérations, mais elle "offre une démonstration de la place de l'élément psychologique dans la conduite d'un conflit". Il y gagne, âgé d'à peine plus de quarante ans, le grade de général et une notoriété mondiale. Mais son anticonformisme lui coupe l'accès aux plus hauts postes de la hiérarchie militaire, beaucoup plus conservatrice, même s'il continue brillamment la guerre contre les Boers en tentant d'adapter aux méthodes de l'ennemi les modes d'action de l'armée anglaise. Il crée ensuite la force de police des territoires nouvellement conquis et fonde la gendarmerie sud-africaine à laquelle il s'efforce de transmettre ses idées, ses priorités, son style. Tombé malade, de fatigues et d'épuisement, il est rapatrié en Angleterre à l'été 1901, avant de repartir à sa demnde pour l'Afrique du Sud une fois rétabli. Ses fonctions lui permettent désormais de participer davantage à la vie publique et sociale de la colonie, et il en profite pour faire passer ses idées. Devenu inspecteur général de la cavalerie britannique, à son propre étonnement ("Je n'étais pas passé par le Collège militaire, et mes connaissances en stratégie et en histoire militaire se bornaient à ce que me dictaient mon bon sens et mon admiration pour les méthodes d'Olivier Cromwell"), il se consacre avec ardeur à cette tâche et commence par visiter les champs de bataille de la guerre de Sécession, par suivre les manoeuvres allemandes et par s'intéresser à l'école française de Saumur, puis il inspecte les principales garnisons de son arme. Son plan de réorganisation de la cavalerie se développe à partir de 1904 et compte plusieurs mesures très novatrices, mais sans constituer pour autant une rupture. Parallèlement, il continue à s'intéresser au sort des jeunes des milieux défavorisés et à leur éducation. A partir de 1903, il se rapproche de la Boy's Brigade et se fait plus précis au bénéfice de "la santé morale, psychologique et physique des jeunes garçons". Quelques rencontres favorables lui permettent peu à peu de formaliser son projet, il passe de sa promotion par le livre et la presse à la réalisation pratique d'un "programme de développement moral et physique s'adressant à tous les garçons, quelles que soient leur religion ou classe sociale". Placé au commandement somme toute tranquille d'une division territorialeen mai 1907, avant de prendre sa retraite, il peut désormais se consacrer à la promotion de son programme. Après une expérimentation, de nouvelles rencontres, différentes publications, naît la Boy-Scout Association, dont les premières années sont difficiles, mais qui bénéficie de l'accueil favorable d'Edouard VII : "Je vous prie d'assurer les garçons que le roi leur porte le plus grand intérêt et dites-leur que s'il faisait appel à eux plus tard dans la vie, le sens des responsabilités patriotiques et les habitudes de discipline qu'ils sont en train d'acquérir les rendront capables de faire leur devoir d'hommes si quelque danger menaçait l'empire". Le brillant succès d'un premier rassemblement dans le parc de Windsor en 1911 confirme l'essor de mouvement. Très vite, il s'étend au-delà du Royaume-Uni et l'on sait ce qu'il est devenu depuis. Les trois derniers chapitres sont consacrés au développement du mouvement scout dans le monde sous l'action déterminée de ce jeune retraité si dynamique et motivé.

Une biographie absolument passionnante, celle d'un chef militaire atypique, "aventurier dans l'âme, animateur infatigable", dont "la vie reste un fruit d'une saveur incomparable". Pour tous ceux qui considèrent qu'un certain nombre de valeurs sont pérennes et que réaliser son rêve est la marque des grands hommes.

'Tempus', Paris, 2016, 502 pages, 11,- euros

ISBN : 978-2-262-06661-1.

Toujours prêt !
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29 juin 2016 3 29 /06 /juin /2016 06:00

François Denis Tronchet

Philippe Tessier

Qui connaît le nom de François Denis Tronchet ? Tout au plus, vaguement, ce qui se sont intéressés au procès de Louis XVI, sans doute. Or cette biographie tout à fait novatrice nous offre le portrait d'un homme dont la vie entière fut "dévouée au bien public".

Avocat et docteur en histoire, l'auter nous propose en effet d'en apprendre beaucoup sur cette période d'intenses transformations qui s'étend en France du milieu du XVIIIe siècle au début du XIXe, en suivant la vie et en découvrant l'oeuvre d'un "roi du barreau" dont l'oeuvre résonne toujours aujourd'hui. Les cinq premières parties, sur 150 pages environ, nous plongent au coeur du fonctionnement judiciaire de l'Ancien régime et explique comment, par ses principes, ses valeurs, son travail et ses réseaux, François Denis Trochet a pu jouer comme député dès le début de la Révolution française un rôle essentiel dans le vaste mouvement de réforme de notre droit. Strictement légaliste, critiqué aussi bien à gauche qu'à droite de l'assemblée. Qualifié par l'auteur "d'homme politique actif" et "d'orateur inspiré", il s'efforce de "maintenir une position d'équilibre entre le roi et la Convention", et est pourtant désigné par le gouvernement révolutionnaire pour défendre Louis XVI. Le détail de ses hésitations, de ses rapports avec le souverain déchu, les principes qu'il met en avant, sa démarche procédurale, tout est expliqué dans le détail et l'on reste impressionné par le luxe de renseignements référencé que Philippe Tessier apporte à son propos. Mais la carrière du grand juriste ne s'arrête pas là et, revenu en politique en 1795, il s'investit sans réserve dans l'organisation du pouvoir judiciaire et les réformes de la politique pénale : "Homme de la transaction entre ordre et révolution, le juris-consulte, après avoir pris clairement position contre les excès de la Terreur, s'opposa aux critiques excessives portées contre les institutions révolutionnaires". Le chapitre 10 s'intéresse à la rédaction du Code civil de Napoléon, dont les racines immédiates sont à rechercher sous le Directoire et le Consulat, avec "la reconstitution d'un réseau d'avocats consultants après Thermidor", qui aspire à l'unification du droit français. Tronchet "fut l'un des soutiens les plus fervents de ce projet" et l'un de ses puissants inspirateurs : il intervient dans les débats presque trois fois plus que Portalis, pourtant généralement présenté comme "le père" du Code de 1804. Avec quelques principes dont nos législateurs d'aujourd'hui, qui votent un texte à chaque incident d'actualité, pourraient s'inspirer : "Quand on s'occupe de lois civiles, de lois qui sont pour tous les temps, il faut se placer à grande distance des circonstances où l'on se trouve". Qualifié de "premier jurisconsulte de France" par Bonaparte qui le fait sénateur sous le Consulat. Bonapartiste tout aussi modéré qu'il avait été monarchiste constitutionnel ou républicain du centre, il aura néanmoins sa statue au Conseil d'Etat. Mort en 1806, il reste "le plus habile des jurisconsultes" et "le dernier des avocats du bon temps".

Une biographie magistrale, parfois un peu technique lorsque l'on est pas juriste soi-même, mais l'auteur a le bon goût de multiplier les notes de bas de page et d'inclure en fin de volume un glossaire spécialisé bien utile. La liste des sources et des références est impressionnante. Un ouvrage que doivent posséder tous les juristes, et qui intéressera tous ceux qui se passionnent pour notre histoire politique, législative et judiciaire en ces temps troublés.

Fayard, Paris, 2016, 510 pages. 26,50 euros.

ISBN : 978-2-2136-8178-8.

Très grand juriste
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10 mai 2016 2 10 /05 /mai /2016 06:00

Aristide Briand

Christophe Bellon

Une nouvelle biographie d'Aristide Briand, personnalité dont il me faut bien reconnaître que je n'apprécie guère les permanentes inflexions et dont la principale caractéristique fut sans doute de durer au pouvoir. Mais pour quel bilan... ?

Il faut toutefois reconnaître qu'en dépit d'un parti pris quasi-exclusif en faveur de son sujet, Christophe Bellon parvient, grâce à sa grande connaissance de l'homme et de la période, à nous en dresser un portrait très favorable. On ne partegera pas toujours sa présentation, mais elle comporte indéniablement de nombreux éléments à retenir. L'auteur accorde une place non négligeable aux premières années "d'apprentissage" (1862-1902), qui expliquent en partie les amitiés mais aussi les hostilités que connaîtra durablement le journaliste, député, natif de Loire inférieure et élu à Saint-Etienne. On sait que la séparation des Eglises et de l'Etat constitue son haut fait de la période d'avant-guerre, ce qui lui vaut en particulier de conserver dans plusieurs gouvernements le portefeuille des Cultes, mais l'auteur détaille aussi le rôle de Briand dans le foisonnement des sensibilités partisanes socialistes et socialisantes, avant qu'il ne devienne pour ses anciens camarades un "social-traitre". Il en fait un "rassembleur pour les gauches réformistes", l'homme des mots, du verbe, de l'éloquence, avec deux combats engagés, pourtant sans succès à l'époque, comme ministre de la Justice : celui contre la peine de mort et celui en faveur du droit de vote des femmes. L'auteur sait également accorder quelques lignes bien senties à la période (mal connue) qui précède immédiatement la Grande Guerre, qui voit le triomphe de "l'apaisement" (contre la majorité des radicaux-socialistes), le rapprochement des centres, et Briand devenir vice-pésident du Conseil de Poincaré. C'est l'époque où  pour le journal Le Radical : "Il se dira groupe de gauche et sera patronné par toutes les droites ; il prêchera l'apaisement pour mieux faire la guerre à tous les républicains, l'union pour mieux les diviser, le progrès social pour mieux l'enterrer". Presque moderne en quelque sorte ! La partie consacrée à la Première Guerre mondiale est rop exclusivement centrée sur les préoccupations politiques (politiciennes ?) pour être absolument convaincante (Comment peut-on écrire sans autres explications : "La décision n'appartient plus tout à fait au pouvoir civil, qui ne contrôle pas l'état-major"  ?). La chronologie militaire d'avant la bataille de la Marne est d'aileurs un peu bousculée et les soupçons de "boulangisme" ou de "bonapartisme" lancés contre Gallieni à la même époque passés sous silence. De même pour la présentation des visites de Poincaré aux armées... Il aurait fallu citer ce que les témoins disent alors du président de la République et de son apparente incompréhension, de sa distance, de son manque de chaleur à l'égard des combattants. Les lecteurs apprendront cependant beaucoup sur le fonctionnement parlementaire du gouvernement de guerre, car le texte est ici tout particulièrement détaillé, mais il sera aussi utile d'ajouter à ces pages quelques propos d'adversaires de Briand, ou de généraux exerçant un commandement au front. Cela permet de relativiser les affirmations rapides. Ainsi, on sait bien que l'efficacité du Conseil supérieur de la Défense nationale et celle du Comité de guerre furent toute relative. Et quelques propos étonnants : "Je voudrais être général pour pouvoir me reposer" ! Briand, ce sont aussi les traits d'humour faciles (cf. lors de la mort de Gallieni). L'appréciation portée sur l'attaque allemande contre Verdun est présentée comme une perception élevée et précoce de l'importance du symbole, sans évoquer que la chute de la cité meusienne aurait pu faire tomber le gouvernement, comme il le dit par ailleurs. Bref, nous avons là un mélange d'informations majeures et parfois très peu connues, mais aussi d'omissions (même si l'on trouve quelques rares références aux propos très durs d'un Abel Ferry par exemple), sur des sujets qui peuvent être de détail mais qui cumulés finissent par compter dans le tableau d'ensemble. La dernière grande partie est bien sûr consacrée à l'après-guerre, qui enracine définitivement la gloire (et la longévité posthume) de Briand, en faisant une sorte de précurseur de l'idéal européen moderne, d'apôtre de la paix et du désarmement. Ici aussi, bien des choses pourraient être ajoutées, car l'expression lyrique des idéaux de Genève s'appuie aussi sur l'incapacité financière et budgétaire de la France à honorer son statut revendiqué de grande puissance. Une réalité prosaïque mais contraignante qui explique bien des circonvolutions dans les différentes étapes des relations franco-allemandes ou avec les Anglo-Saxons.

Au bilan, une très solide biographie favorable à Briand, qui occupera une place de choix dans l'histoire politique de la IIIe République mais que l'on complètera aussi par d'autres lectures plus critiques.

CNRS Editions, Paris, 2016, 382 pages, 25,- euros.

ISBN : 978-2-271-08952-6.

Parlementarisme triomphant
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6 mai 2016 5 06 /05 /mai /2016 06:00

Claus Schenk von Stauffenberg

Le chevalier foudroyé

Jean-François Thull

Un tout petit livre, d'à peine plus d'une soixantaine de pages, mais qui mérite indiscutablement d'être lu. Car, finalement, que sait-on du comte von Stauffenberg pourtant passé à la postérité à la suite de l'attentat contre Hitler du 20 juillet 1944 ? Par ailleurs, il ne s'agit pas seulement d'un récit biographique, mais à partir des éléments personnels de von Stauffenberg (éducation, vie, pensées, actions) d'une réflexion plus haute sur le sens des valeurs de ce vieux continent européen.

L'auteur ne cache pas son admiration pour le personnage et son attachement à une civilisation européenne classique, sinon traditionnelle, au sein de laquelle les valeurs individuelles et collectives structurent l'organisation sociale comme le comportement de chacun. Il en donne de multiples exemples en retraçant la vie de son héros, entre 1917 et 1944. Héritier d'une longue et noble lignée de grands serviteurs des monarques germaniques, formé aux lettres classiques et à la poésie, il s'engage comme aspirant dans la cavalerie de l'armée des 100.000 hommes en 1926 et se distingue rapidement par ses qualités foncières. Il se félicite des premières réalisations du régime nazi ("le rétablissement des couleurs impériales dans l'armée, le retour de la Sarre au Reich et le lancement d'un programme de réarmement intensif") qui correspondent à ces sentiments nationalistes profonds, mais n'éprouve pas "de sympathie pour son populisme grossier, ses hurlements, son prosaïsme, la brutalité criminelle de ses partisans et l'inversion des valeurs qu'il entraîne dans son sillage". Dès l'automne 1934, il manifeste publiquement son opposition à l'antisémitisme délirant des dirigeants du régime, tout en continuant sa carrière militaire avec l'obtention de son diplôme d'état-major de la Kriegsakademie : "De l'avis de plusieurs de ses supérieurs et camarades, Stauffenberg est le plus doué de sa génération, destiné à un brillant avenir". Le processus s'accélère à la suite de l'occupation des Sudètes et de la nuit de Cristal ("Stauffenberg mesure à quel point ces exactions entachent l'honneur et la dignité de l'Allemagne et portent atteinte à la réputation de son pays aux yeux du monde"), mais n'en participe pas moins aux campagnes de Pologne et de France au début de la guerre et intègre l'état-major général de l'armée où il se rapproche du général Halder. En mission en URSS occupée en 1942, il est "confronté aux mesures de représailles qui frappent les peuples slaves ... A ces yeux, il aurait fallu incorporer ces peuples dans la lutte contre l'Union soviétique au lieu de les piller, de les violenter" et prend contact avec le Cercle de Kreisau, "un cercle aristocratique et populaire de résistance ... dont la plupart des membres sont inspirés par un 'christianisme organique', s'opposant à une modernité qui est sans racines et repose exclusivement sur la maîtrise de la technique". Volontaire pour le front, il sert en Tunisie en 1943, où il est grièvement blessé, ce qui le pousse à vouloir agir plus activement contre le nazisme : "Je sens que je dois faire quelque chose pour sauver le Reich". A compter de l'automne 1943, à peine remis de ses graves blessures, il se lance dans la conjuration qui aboutit à l'attentat du 20 juillet de l'année suivante et cela nous vaut quelques belles lignes sur les sentiments de ces hommes isolés au coeur d'un système policier meurtrier, ainsi qu'une description rare des modalités de cette préparation et des détails de cette journée du 20 juillet. Avant de mourir fusillé peu avant minuit en criant "Que vive notre Sainte Allemagne !". Les dernières pages sont consacrées à "la postérité d'une révolte", trop minorée selon Jean-François Thull.

Si l'auteur, nous l'avons dit, ne cache pas son admiration pour son héros, voici un petit livre passionnant, indispensable pour quiconque s'intéresse à l'opposition militaire et traditionnaliste au régime nazi. Facile à lire et nourri par de très nombreuses références.

Le Polémarque, Nancy, 2015, 69 pages, 10,- euros.

ISBN : 979-10-92525-04-5

Noblesse oblige
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4 avril 2016 1 04 /04 /avril /2016 05:30

Aristide Briand

Bernard Oudin

Réédition en format poche d'une biographie initialement parue en 2004. Disons le tout net, le rôle d'Aristide Briand est absolument essentiel durant les trente premières années du XXe siècle, mais le personnage dérange. L'as des combinaisons politiciennes et des manoeuvres de couloir n'a pas grand chose pour attirer la sympathie.

Bernard Oudin propose néanmoins une biographie très élogieuse de son personnage, dont il brosse en dix-hui chapitres chronologiques un portrait qui ne laisse guère de place à la critique. Débutant sa carrière de journaliste, d'avocat, d'homme politique dans sa région nantaise d'origine, Briand "monte" à Paris où il bénéficie assez rapidement d'une réputation flatteuse parmi les partis de gauche et les syndicats, ce qui lui permet d'être élu député de Saint-Etienne en 1902 et de rentrer au gouvernement comme ministre de l'Instruction publique en 1906. Au pouvoir pratiquement jusqu'à sa mort à l'exception de quelques courtes périodes, il sera 23 fois (au moins) ministre et 11 fois chef du gouvernement. A ces titres, il est l'un des premiers acteurs politiques pendant la Grande Guerre et les années 1920. Pour avoir eu l'occasion de travailler à plusieurs reprises sur des sujets dans lesquels Briand tient une place souvent importante, force est de constater que l'auteur lui attribue des décisions, des résultats, voire des mérites, qui paraissent peu justifiés : Briand à l'origine de la victoire de la Marne ? Briand premier soucieux de développer l'artillerie lourde ? La ficelle est un peu grosse. Jusqu'aux années 1920-1922 dans les relations triangulaires entre Paris, Londres et Berlin, dans le contexte de l'occupation de la rive gauche du Rhin, du plébiscite de Haute-Silésie et des oppositions franco-britanniques en Orient... Briand est aussi l'homme de Locarno et des premiers pas de la politique de désarmement de l'entre-deux-guerres. Un effet de mode aujourd'hui lui donne l'auréole du précurseur de la gestion internationale des conflits (SDN puis ONU), position intellectuelle qui s'apparente aussi à un aveu de faiblesse des gouvernements de l'époque : quand on n'a pas les moyens de ses ambitions, le plus simple est de négocier ; quand on ne veut pas prendre position, le plus facile est de créer une commission... Mais le plus grave est sans doute que la sincérité même de ses prises de position puisse être régulièrement remise en cause. Bref, la faveur dont Briand bénéficie de la part de son auteur n'emporte pas toujours la conviction quand on a travaillé sur ses sujets.

Il n'empêche que le livre est extrêmement dense et très riche en références, citations, extraits de discours et de correspondances, etc., ce qui en fait un ouvrage incontournable pour quiconque s'intéresse à la IIIe République et à son histoire. Un volume de référence pour les informations qu'il apporte, mais qui doit être confronté à d'autres travaux pour les conclusions qu'il en tire.

Coll. 'Tempus', Perrin, 2016, 925 pages. 12,50 euros.

ISBN : 978-2-262-06517-1.

Le "pèlerin de la paix"
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24 janvier 2016 7 24 /01 /janvier /2016 07:00

Madame Royale

Anne Muratori-Philip

Une biographie originale (mais limitée, puisqu'elle se consacre pour l'essentiel sur la période révolutionnaire) sur un personnage que l'on croise régulièrement entre la fin du XVIIIe siècle français et le milieu du XIXe, sans que son rôle ne soit précisé. Fille aînée de Louis XVI, elle traverse la Révolution, le Consulat, l'Empire et les restaurations dans une Europe en proie à la fièvre.

Plusieurs parties, qui correspondent à périodes ou des situations rarement traitées dans la bibliographie, sont tout-à-fait passionnantes, comme la troisième qui traite de sa détention à la prison du Temple avec son jeune frère (Louis XVII) de mai 1794 à juin 1795, la cinquième qui aborde la question des efforts internationaux pour la libération jusqu'en novembre 1795, ou la suivante qui raconte son départ pour l'exil à la fin de la même année. On est presque surpris de la sympathie que Paris, mais aussi d'autres villes de province, manifeste à l'égard de la jeune princesse. Louis XVIII ne sort pas plus sympathique des manoeuvres douteuses pour s'assurer le soutien de la princesse dans sa marche vers le trône. Devenue duchesse d'Angoulème, elle connaît l'exil en Autriche, en Russie, en Prusse, en Angleterre, et ne rentre à Paris qu'avec les premier et deuxième retours des Bourbons. Ses relations avec les souverains successifs, jusqu'à Louis-Philippe Ier qui la condamne à un nouvel exil, ne seront jamais bonnes, et l'on aurait aimé ici de plus longs développements. L'unique survivante de la prison du Temple meurt à 72 ans, en 1851, dans un château proche de Vienne, et dans la discrétion.

Un ouvrage facile à lire, plaisant, et qui nous replonge sous un angle bien différent dans une période que l'on croyait connaître.

Fayard, Paris, 2016, 332 pages, 23,- euros.

ISBN : 978-2-213-63175-2.

Marie-Thérèse Charlotte de France
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7 janvier 2016 4 07 /01 /janvier /2016 06:00

Pétain

Les leçons de l'histoire

Marc Ferro

Voici la réédition en format poche et sous un titre légèrement différent d'un ouvrage paru en 2013 (Pétain en vérité, ici).

Procédant chronologiquement par questions successives, Marc Ferro cherche à déterminer qui était le "vrai" Pétain, sans livrer au final de réponse très nette, si ce n'est celle d'un homme déjà âgé quand il "entre dans l'histoire", têtu mais aussi hésitant, à la fois acteur et jouet des événements. Un ouvrage à lire, à compléter par d'autres études plus détaillées, à méditer, puisque de "A-t-il gagné la bataille de Verdun ?" à "A-t-il été bien jugé ?" toutes les questions importantes sont posées.

'Texto', Tallandier, 2015, 320 pages. 9,50 euros.

ISBN : 979-10-210-1739-9.

Le "problème Pétain"
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7 décembre 2015 1 07 /12 /décembre /2015 06:48

Maréchal Juin

Jean-Christophe Notin

Après s'être à plusieurs reprises intéressé aux OPEX récentes ces dernières années, Jean-Christophe Notin revient à la biographie, domaine dans lequel il avait auparavant réalisé de belles réussites (on se souvient de son Foch en 2008).

Il s'intéresse aujourd'hui à un personnage tout-à-fait emblématique de la France et de son armée au XXe siècle, avec courage car le sujet reste sensible, ne serait-ce que dans les débats désormais traditionnels entre "partisans" de Juin et "soutiens" de de Lattre, aussi bien qu'entre l'armée d'Afrique et ceux qui ont choisi plus tôt la voie de la poursuite de la guerre. La biographie commence naturellement par l'arrivée du brillant saint-cyrien au Maroc sous Lyautey en 1912, et se poursuit (très rapidement) par son rôle comme officier subalterne dans la Grane Guerre, ses blessures, l'entraînement de "ses" Marocains, ses doutes à la fin du conflit. Au fil de ses notations annuelles, ses grandes qualités intellectuelles et humaines sont soulignées, ainsi que sa forte personnalité, qui lui fait conserver une vraie réserve durant l'entre-deux-guerres à l'égard des doctrines qui s'imposent alors. A nouveau le Maroc, "devenu sa terre d'adoption", le Rif où il croise à nouveau de Lattre et le retour en métropole avec Lyautey qu'il fait le choix de suivre lorsqu'il est relevé de ses fonctions. Mais, très vite c'est à nouveau l'Afrique du Nord, le mariage, la fin de la pacification marocaine avant un nouvel aller-retour avec Paris et cette affirmation d'une conviction : "Une exploitation poussée à fond donnera toujours, si elle réussit, des résultats plus importants du point de vue politique qu'une progression méthodique mais lente". Après avoir commandé son régiment, il prend la direction, toujours au Maroc, des Affaires indigènes et le commandement des Goums. Page 61 commencent les événements qui précèdent immédiatement la Seconde guerre mondiale : Juin est en mars 1939 le plus jeune général de France. L'essentiel du livre (environ 250 pages) est donc consacré aux opérations de 1939-1945, dans tous leurs aspects et caractéristiques militaires certes, mais aussi dans leurs relations au monde politique, dont une première phase de fidélité totale au maréchal Pétain et son souci de préserver à tout prix l'armée d'Afrique ("A l'instar de Weygand, Juin résoud la complexité du moment (1942) en s'en remettant totalement à la sagesse du Maréchal" ) : "Je n'ai d'autre souci que de la (l'armée d'Afrique) maintenir dans le devoir d'une armée de métier, qui est d'obéir aveuglément et sans discussion de conscience aux ordres du gouvernement". Mais la rapide évolution de la situation l'amène, entre Darland et Murphy, à jouer un rôle à la fois important et secondaire dans le débarquement allié d'afrique du Nord : "Lui, comme la plupart des responsables de ce côté-ci de la Méditerranée, invoqueront le risque de représailles allemandes en métropole et dans l'empire pour n'en rien faire". Il sera bien difficile de faire le tri entre les affirmations ultérieures des uns et des autres, les témoignages revus et les commentaires biaisés durant cette période de grande confusion et Christophe Notin consacré de longues pages très détaillées au récit chronologique très précis des événements. Toute la suite du volume (sur plus de 400 pages) est de la même richesse : les difficiles relations entre Français en Afrique du Nord en 1943-1944 (et l'accusation de "chercher à blanchir" les anciens collaborateurs), la campagne d'Italie sur laquelle finalement les chefs alliés comptent peu ("un théâtre d'opérations secondaires où les pertes peuvent être lourdes pour un bénéfice médiocre, ou nul du point de vue de la politique française"), des suspicions réciproques avec les Américains, les dures opérations dans les Abruzzes et les manifestations de cet esprit audacieux et offensif qui le caractérise (au prix de pertes élevées) jusqu'à la réouverture de l'ambassade de France à Rome, tout est décrit avec précision. A partir de la campagne de libération de la métropole, les questions politiques tendent de plus en plus à prendre le pas sur les sujets strictement militaires, période marquée par une rencontre importante avec les Soviétiques, à nouveau les tiraillements avec de Lattre au sujet de la libération de l'Alsace à l'hiver 1944-1945, de derniers remous avec les Américains pendant la marche à travers l'Allemagne au premier trimestre 1945. A partir de l'été, c'est, pour le chef d'état-major général, la "grande oeuvre" de reconstitution d'une nouvelle armée française, et les déchirements intérieurs à l'heure du procès Pétain : "Le général ne comprend même pas comment pareille indignité peut être réservée au Maréchal, tant il est convaincu qu'en son for intérieur, le vainqueur de Verdun n'a toujours servi que la France et les Français". Va suivre une longue mission en Chine et en Indochine alors que les Français reprennent pied au Tonkin, et à son retour "pointe le double jeu des Etats-Unis", tout en se sentant de moins en moins à sa place au sommet de la hiérarchie militaire : "Je remets ma charge entre vos mains, écrit-il au nouveau président du Conseil, je l'exerce sans joie, je puis le dire, depuis la fin des hostilités, et n'y suis resté que par austère devoir ... Vous savez du reste, mieux que personne, que je suis mieux fait pour le commandement et l'action véritable que pour les arcanes de l'état-major où l'autorité se dilue". Il retrouve les questionns marocaines, reste aux affaires (comme seul maréchal vivant à partir de 1952), s'interroge sur l'OTAN dont il ne se rapproche qu'à pas très mesurés, et toujours le Maroc avec le remplacement par la force du sultan, et toujours l'Indochine à propos de laquelle il doit gérer la dégradation des relations entre les chefs sur place, la CED qui envenime le débat public, sans oublier que quelques politiciens lui prête la volonté de conspirer... en vue de l'élection présidentielle de 1954. Le temps semble s'accélérer : encore la maroc, désormais la Tunisie, demain l'Algérie : toute l'Afrique du Nord française à laquelle Juin a consacré l'essentiel de sa carrière s'embrase et/ou s'effondre : "Jusqu'à la fin de sa vie, l'Algérie ne quittera plus le premier rang des priorités du maréchal. Chacune de ses décisions sera pesée à l'aune des conséquences qu'elle pourrait avoir sur le maintien de sa terre natale dans le giron français". C'est au sujet de l'Algérie, d'ailleurs, qu'intervient en 1959 la rupture avec De Gaulle, allant jusqu'à menacer de lui renvoyer son bâton de maréchal et sa grand croix de la Légion d'honneur. Il est finalement suspendu de toutes ses fonctions officielles, le chef de la France Libre redevenu chef de l'Etat ne pouvant accepter les menaces que la popularité de Juin pourrait lui faire courir. Ce sont les dernières années, loin des ors de la République et en partie consacrées à l'écriture, jusqu'au décès en 1967. "Fils de soldat, Alphonse Juin, partout et toute sa vie, fut avant tout un soldat".

Une belle biographie, qui prend position sur des sujets discutés, qui égratigne un peu les uns ici et les autres là, qui entre dans un niveau de détail exceptionnel pour la période des années 40-années 60. A connaître et à lire absolument.

Tallandier, Paris, 2015, 716 pages. 28,90 euros.

ISBN : 979-10-210-0736-9.

Grand général
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  • : Guerres-et-conflits
  • : Guerres et conflits XIXe-XXIe s. se fixe pour objectif d’être à la fois (sans prétendre à une exhaustivité matériellement impossible) un carrefour, un miroir, un espace de discussions. Sans être jamais esclave de la « dictature des commémorations », nous nous efforcerons de traiter le plus largement possible de toutes les campagnes, de tous les théâtres, souvent dans une perspective comparatiste. C’est donc à une approche globale de l’histoire militaire que nous vous invitons.
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Cafés historiques de La Chouette

Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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