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15 février 2013 5 15 /02 /février /2013 07:00

Les croiseurs de 10000 t.

Foch et Dupleix (vol. 2)

Gérard Garier

  Foch---Dupleix803.jpg

« Faut-il donc être masochiste pour consacrer un livre à ces deux croiseurs ? », par cette déclaration « pêchue », ou paradoxale, l'auteur souhaite interpeller le lecteur sur la spécificité des croiseurs lourds français d’entre-deux guerre, relativement peu connus du grand public. Entré à 18 ans à la direction des constructions et armes navales, maquettiste et écrivain, Gérard Garier est depuis son plus jeune âge passionné par la marine militaire comme marchande et ce dernier livre constitue en fait la suite d’un premier tome dans la même collection, Les croiseurs français de 10000 tW Suffren et Colbert. Cet ouvrage représente un véritable défi historique et technique, et traite avec érudition du destin de ces croiseurs, « tigres de papier » pour certains, véritables bijoux d'innovation pour d'autres. N'ayant, hélas, pu bénéficier que d'une brève période de service actif sans véritable épreuve du feu, ils termineront leur carrière sabordés dans la rade de Toulon lors de la funeste journée du 27 novembre 1942.

 L'histoire de ces bâtiments débute à la suite à la convention de Washington de 1922 : dans un contexte d'après-guerre, d'isolationnisme américain et d'inflation du tonnage, un accord est trouvé entre les principales puissances navales afin de limiter le gigantisme (et le coût ?) des navires de guerre. Composant avec la rudesse des critères de la convention, la France lance la construction de sept croiseurs lourds de 10 000 tW (entendons « tonne Washington ») et le Foch et le Dupleix sont respectivement les cinquième et sixième croiseurs lourds français construits sur ces critères. Il est objectivement difficile de juger des capacités de ces navires car, après une vie d'escadre « banale et routinière » selon l'auteur, les trop rares situations de combat n'ont pas permis d'exploiter leur réel potentiel. Gérard Garier a donc fait le choix d'aborder le sujet à travers un plan thématique, tout en respectant la chronologie de la vie de ces deux bâtiments, de la mise en cale à leur sabordage, et en apportant de nombreuses précisions sur le déroulement des opérations (instructions de sabotage, etc.) ou encore des épisodes exceptionnels, tels que le transfert des cendres du Maréchal Lyautey.

L'expérience de « dessinateur-mécanicien » de l'auteur se ressent tout au long du livre, qui s'inscrit dans la droite ligne des ouvrages d'histoire des techniques, et lui apporte une indiscutable plus-value. L'iconographie est très riche avec une véritable profusion de plans, de tableaux et de croquis très précis sur les capacités du Foch et du Dupleix. Chaque photographie est minutieusement datée et analysée, chaque détail expliqué, du graissage aux chaudières en passant par le tirage. Les annexes présentent les plans de compartimentage, les silhouettes au fil des ans, ainsi que  diverses coupes toutes plus fines les unes que les autres, décrivant non seulement les navires mais aussi l'aviation embarquée. Les spécialistes de l'architecture navale ne peuvent que s'en réjouir ! On sent tout au long du livre la profondeur des connaissances et les qualités de chercheur de Gérard Garier, même si la densité de l'information ainsi dispensée peut poses quelques difficultés de lecture, de synthèse et de compréhension au profane.

Cet ouvrage n'est peut-être pas à mettre immédiatement entre toutes les mains, et demande sans doute une certaine connaissance en amont des marines de guerre de la période pour en apprécier toute la richesse. Il passionnera par contre indiscutablement un public d'experts et de férus d'histoire et des techniques navales, du fait de l'utilisation d'un vocabulaire précis bien spécifique et d'une iconographie particulièrement foisonnante. Mais, cette recherche de la précision technique peut déstabiliser le néophyte, c’est la limite de l’exercice. Il ne manque plus à la collection qu’un tome sur le dernier croiseur, l’Algérie, afin de clore l’histoire de ces sept navires, les autres bâtiments (Duquesne, Tourville, Suffren et Colbert) ayant déjà fait l’objet d’études parues en 2003 et en 2010 chez le même éditeur.

Philippe Marque

Lela Presse, Outreau, 2012, 256 pages, 48 euros.

ISBN : 978-2-914017-68-8.

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15 février 2013 5 15 /02 /février /2013 06:55

Napoléon empoisonné ?

La fin d'une énigme

Napoléon Ier  -  n° 67

Napoleon-1er810.jpg

On connait bien les doutes qui planent sur la mort de l'empereur exilé dans sa villa de Longwood. Dans un long article (dont nous vous laissons le soin de découvrir la conclusion), Gérard Lucotte mène une véritable enquête scientifique, accompagnée de nombreux tableaux et graphiques. Bertrand Fonk revient sur les ré-écritures par l'empereur lui-même de la (des) fameuse(s) "Proclamation(s) d'Austerlitz" et Alain Pigeard signe un bel article sur "La bataille de Hohenlinden" en décembre 1800.

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14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 07:00

Céline en fuite

Didier Marinesque

  Couverture--Celine-en-fuite-.jpg

Avec ce nouveau volume de la collection "Carnets de guerre 39-45", les éditions Jourdan nous proposent non pas un Voyage au bout de la nuit, mais un voyage au bout des passions humaines, de la solitude et de l'incompréhension, de l'amertume, de la misanthropie et du repli sur soi. Mais parfois aussi de la truculence, de l'insolence, de l'outrance, etc. Bref, du Céline !

Le livre de Didier Marinesque s'organise en effet en trois parties complémentaires. La première, en "Avant-propos", nous plonge dans le contexte des années 30 et 40. La seconde ("Les pamphlets") retrace le parcours d'écrivain de Louis-Ferdinand Céline, dans ses succès et ses scandales des années 1930. La troisième enfin, de loin la plus importante et qui constitue le corps de l'ouvrage, nous permet de suivre le "médecin maudit" de son départ de Montmartre au lendemain du débarquement de Normandie à son retour en France après son procès au début des années 1950. Entre temps, il séjourne d'abord pendant quelques mois en plusieurs points d'Allemagne (Baden-Baden, Berlin et surtout Sigmaringen, ce qui nous vaut quelques descriptions hautes en couleurs des collaborateurs politiques en fuite). Au terme d'un étonnant périple ferroviaire dans l'Allemagne hitlérienne en feu, il atteint le Danemark au printemps 1945, pays dans lequel il a noué dès avant-guerre de solides amitiés et où il a déposé une partie de son or (on apprend par exemple qu'à l'époque les écrivains touchent autour de 20% de droits d'auteur, ce qui fait aujourd'hui rêver...). Il y séjourne pendant toute la durée de son exil, plus ou moins clandestinement d'abord, en butte aux demandes d'extradition ensuite, intervenant par écrit dans son procès par contumace enfin. Il y est même emprisonné, mais peut organiser rapidement des conditions de détention supportables. Outre quelques amis fidèles (des femmes surtout) et son principal avocat, les deux personnages emblématiques de cet exil sont Lucette, sa compagne, et Bébert, son chat. Avec le chat, tout va bien, avec Lucette, c'est parfois plus compliqué... Le dernier chapitre aborde dans le détail l'histoire de sa réinstallation en France, brièvement à Menton puis en région parisienne. L'ensemble du texte s'appuie en particulier sur de très nombreux extraits de la correspondance entretenue par Céline, et l'ensemble est parfois délectable. Les considérations les plus prosaïques et matérielles alternent avec les arguments (pour certains peu crédibles, soyons honnête) présentés pour sa défense devant les juridictions danoises et françaises. Nous suivons donc quasi-quotidiennement la vie de l'auteur de L'école des cadavres et nous bénéficions de ses propres commentaires : à de rares exceptions près, les partisans de la collaboration politique et militaire avec le Reich n'en sortent pas grandis, y compris son éditeur de l'époque.

Ceux qui apprécient le style de Céline trouveront dans ces très nombreuses lettres un ton bien proche de celui des livres, mais aussi une "distance" par rapport à ses publications (et à l'occasion des procès une "redéfinition" pour sa défense) : ce n'est pas le moindre paradoxe de ce personnage complexe. Un livre étonnant et très intéressant.

Editions Jourdan, Paris-Bruxelles, 2013, 249 pages. 17,90 euros.

ISBN : 978-2-87466-239-3.

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14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 06:55

Les Américains en 1918

14/18 Magazine  -  n° 60

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Le dossier de ce numéro aborde, en presque 50 pages, le détail de la contribution militaire américaine à la guerre sur le front occidental, et rappelle la réalité de sa montée en puissance et de son organisation au fil des mois, puis de l'engagement des troupes de Pershing. On apprécie également le solide article de Michaël Bourlet sur "Baïdi Diallo (vers 1880-1918). Sous-lieutenant indigène mort pour la France" sur l'Aisne à la fin du mois de juillet 1918. Marie-Hélène Parinaud signe également un article de présentation générale ("Qui était l'archiduc François-Ferdinand ?") qui éclaire les évolutions de la Double-Monarchie à la veille de la Grande Guerre.

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14 février 2013 4 14 /02 /février /2013 06:50

La paix à l'époque moderne

Jean-Pierre Bois

paix bois

Conférence au musée de l'Armée (Invalides), amphithéâtre Austerlitz, le mercredi 20 février à 14h30, organisée par la Société des amis du musée. Auteur du récent et remarqué La paix. Histoire politique et militaire (ici), Jean-Pierre Bois est l'un des grands spécialistes de ces questions et son propos devrait être très riche.

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13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 07:10

Diplomate en guerre à Kaboul

Les coulisses de l'engagement de la France

Jean d'Amécourt

Diplomate-Kaboul813.jpg

A lire absolument. A lire d'urgence !

Nous observions il y a quelques jours que les témoignages militaires sur les opérations en Afghanistan commencent à se multiplier, et nous trouvons également ici et là dans des publications plus "politiques" une approche par le haut du conflit. Avec ce livre de souvenirs et de témoignage, Jean d'Amécourt, qui a été ambassadeur de France à Kaboul de 2008 à 2011 nous ouvre de nouvelles portes, à la jonction du politique et du militaire sur le terrain.

Si l'ouvrage commence par le rappel de l'embuscade d'Uzbin, ce n'est pas un hasard : Jean d'Amécourt est arrivé à peine trois mois plus tôt dans la capitale afghane et il entretient (selon son témoignage) des relations aussi étroites que confiantes avec le commandement français sur place qu'il rencontre très fréquemment. Les questions militaires (pour une fois dans un livre d'un responsable du Quai d'Orsay !) sont donc au coeur de son récit, qu'il s'agisse de ses contacts réguliers avec les unités dans les vallées de Kapisa et de Surobi, de sa description des levées des corps des soldats tués, auxquelles il s'impose de participer pour témoigner de l'engagement de tout le pays, de ses rapports avec les généraux des autres nationalités et en particuliers européens et américains, de son point de vue sur la montée en puissance de l'armée afghane. Mais, naturellement, il traite aussi de tous les autres aspects de sa mission diplomatique : des relations régulières et fréquentes avec le président Karzaï, le gouvernement et les hauts responsables afghans (ce qui nous vaut quelques portraits savoureux, bien qu'en termes choisis), du travail avec les entreprises, les ONG et les acteurs de la politique de développement (la question des flots de corruption qui ensevelissent l'administration afghane est très fréquemment abordée), son amour du pays et les efforts de la France dans les domaines de l'éducation et de la culture en particulier. Au fil du récit, construit par brefs chapitres thématiques sur un plan chronologique, nous croisons les diplomates des autres nations (dont le russe Kaboulov : "Vous êtes en train de répéter nos erreurs, mais je dois dire que vous les avez perfectionnées"), nous abordons la question de la drogue ("Oh, les jolis coquelicots !", s'exclame un représentant du Parlement européen en découvrant des pavots...), nous le suivons dans ses visites à travers Kaboul ou dans les provinces (A Jalalabad, "tout cela sentait l'argent de la drogue et des trafics de la corruption réinvesti précipitamment comme partout en Afghanistan dans la spéculation immobilière la plus folle"). Son récit n'est toutefois jamais négatif, et il prend soin aussi, parallèlement aux échecs et aux difficultés, de souligner les progrès et les succès. En conclusion, il ouvre quelques pistes pour "l'après 2014" dans le domaine de la coopération, de la formation, de la sécurité. Mais il souligne également que "nous devrions aussi, dans les années à venir, réinvestir le terrain des valeurs qui font si fortement partie de notre identité dans ce pays". Au long du texte, vous relèverez une multitude de phrases, d'appréciations, d'observations, qui vous permettront de mieux comprendre le rôle et la place de la France, à la fois dans la guerre elle-même et dans le pays au sens large.

Agrémenté de quelques cartes, d'une chronologie précise et d'un index complet, cet ouvrage (pour l'instant unique dans le monde francophone à notre connaissance) doit impérativement être lu par tous ceux qui s'intéressent, sous un angle ou sous un autre, à ce pays et à cette douzaine d'années de guerre. C'est réellement excellent.

Robert Laffont, Paris, 2013, 362 pages, 21 euros.

ISBN : 978-2-221-13357-6.

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13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 07:00

Littérature et renseignement

jeudi 14 février

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La prochaine réunion des cafés stratégiques se tiendra demain, au bar Le Concorde, 239 boulevard Saint-Germain, 75007 Paris à partir de 19h00. Un thème qui fait saliver par avance et un intervenant dont les propos devraient passionner l'auditoire.

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13 février 2013 3 13 /02 /février /2013 06:50

Projection de puissance, projection de forces et opérations extérieures

Paris IV Sorbonne

Paris IV

Le programme du deuxième semestre de ce séminaire, qui se déroule salle D 116 de la maison de la recherche, rue Serpente (75006 Paris), de 16h00 à 18h00, est désormais disponible auprès de l'université Paris IV Sorbonne. Les six séances prévues, entre le 21 février ("Les opérations amphibies de la guerre du Péloponnèse", par M. Kowalski) et l'intervention de clôture du 16 mai 2013 (témoignage qui promet d'être passionnant : "Retours d'expérience du CEMA sur les conceptions françaises de puissance et de force", par le général Georgelin) s'intéressent à toutes les périodes et à tous les types de théâtres.

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12 février 2013 2 12 /02 /février /2013 07:01

Les maréchaux soviétiques parlent

Présentation de Laurent Henninger

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Le titre du livre rappelle instinctivement le fameux (et à bien des égards peu crédible) Les généraux allemands parlent, de Liddell Hart, publié pour la première fois en 1948. Mais toute autre comparaison serait abusive, car ce volume est tout-à-fait original.

Dans une sobre présentation, Laurent Henninger revient sur l'origine de ce texte : il s'agirait d'un faux, écrit par un ancien agent des services soviétiques, passé à l'ouest en 1929, retrouvé puis à nouveau retourné, et dont le but aurait été de montrer aux lecteurs français sociaux-démocrates, centristes et libéraux, à l'heure où se développe la guerre froide, un visage "normal" de l'URSS. Or, pour être crédible, ce type de publication doit mêler habilement le vrai et le faux. Lu à cette aune, l'ouvrage est passionnant. Il ne comporte aucune critique de fond contre le système communiste (à peine évoqué) ou contre Staline, dont on relève surtout qu'il est fidèle en amitié ! Et chacun des chefs militaires soviétique présenté (Chapochnikov, Vorochilov, Boudienny, Koulik, Timochenko, Joukov, Vassilievsky, Tcherniakovsky, Rokossovsky, Koniev, Malinovsky, Tolboukhine, Voronov, Sokolovski, Boulganine, Rotmistrov et Iakovlev) l'est sous un angle particulièrement favorable et humain. Vorochilov est ainsi "le maréchal métallo", Timochenko "le maréchal apiculteur et pêcheur à la ligne", Koniev le "maréchal des haras", etc. Même Boulganine, qualifié de "maréchal du Politburo" car il n'a jamais commandé d'armées en campagne ("un comptable, un fonctionnaire municipal") est "un autodidacte très doué" qui conserve "un visage sympathique et ouvert". Au fil des chapitres et des pages, les défaites soviétiques du début de la Grande guerre patriotique sont certes reconnues, mais les intéressés ont toujours d'utiles et précises circonstances atténuantes à expliquer... Du front balte à l'Ukraine et à Koursk, de Léningrad à Moscou, nous suivons au hasard des rencontres et des entretiens les grandes unités de l'Armée rouge dans leur lutte contre l'envahisseur allemand, ... et nous assistons au quotidien de ces hommes de pouvoir, finalement si sympathiques dans leurs faiblesses individuelles comme dans leur foi en la Russie !

Un petit livre que chaque amateur intéressé par le front oriental durant la Seconde guerre mondiale, par l'histoire de l'Armée rouge ou par le fonctionnement du régime stalinien doit avoir lu. Entre le vrai et le faux, entre le décapant et le ridicule : absolument savoureux !

Coll. 'Tempus', Perrin, Paris, 2013, 261 pages, 8 euros.

ISBN : 978-2-262-04135-9.

marechaux sovietiques 4 Laurent Henninger a accepté de développer sa présentation pour vous :

Question : Pouvez-vous revenir sur le parcours de l'auteur présumé de ce faux, tel qu'il a été identifié ?

Réponse : L’identification de l’auteur a été faite une première fois par le grand connaisseur de l’histoire du communisme qu’était Boris Souvarine, puis reprise par François Kersaudy. Il s’agirait selon toutes probabilités d’un certain Bessedovsky, ancien agent du GPU, qui a déserté en 1929 (réellement ou sur commande) mais qui, vraisemblablement, dans les années de l’après-guerre, a recommencé à travailler pour les services secrets soviétiques puisqu’il écrit alors, sous des pseudonymes différents, des ouvrages destinés à présenter, de façon parfois très indirecte, le point de vue soviétique sur des événements de la guerre. Outre ce livre, il y aura ainsi des mémoires de plusieurs anciens proches de Staline, et même un faux témoignage du général Vlassov intitulé « J’ai choisi la potence » - une sorte de pendant au « J’ai choisi la liberté », du transfuge Kravchenko, qui vient alors de défrayer la chronique.

Question : Quel est donc l'objectif politique de cette opération d'influence ?

Réponse : Pour ce qui concerne cet ouvrage en particulier, présenter au lectorat occidental non nécessairement communiste les chefs de l’Armée soviétique à travers une opération que nous nommerions aujourd’hui de « relations publiques », afin que ce public soit familiarisé avec ces hommes de la même façon qu’il l’est déjà avec Montgomery, Eisenhower, Leclerc ou de Lattre de Tassigny. Il s’agit certes d’un travail « d’influence », mais très indirect. L’effet final recherché est de présenter l’URSS comme un pays « normal », avec une armée et des chefs qui le sont tout autant. À cet égard, l’opération me paraît similaire à celle qui a été faite autour du candidat François Hollande, pendant la campagne présidentielle de 2012. L’URSS est en effet dans la nostalgie de la grande alliance avec les Occidentaux qui a eu cours pendant la Seconde Guerre mondiale ; elle aspire à être reconnue, un peu comme un enfant peut aspirer à l’être par des adultes. Je pense en effet qu’elle n’est pas du tout satisfaite de l’état de guerre froide qui prévaut depuis peu (rappelons que l’ouvrage est publié en Occident en 1950), et elle préférerait une sorte de « concert des nations » dans lequel elle trouverait sa place de grande puissance, qui plus est auréolée de sa victoire contre le nazisme. En outre, le message envoyé aux Occidentaux à travers ce petit opuscule se veut rassurant, puisque les chefs de l’armée soviétique sont présentés comme des être humains somme toute sympathiques, avec leurs qualités et leurs défauts, et qui ont presque tous eu, à un moment ou à un autre, à souffrir de la dictature stalinienne.

Question : Des dix-sept chefs militaires soviétiques présentés, quel est celui qui, selon vous, deviens le plus sympathique pour le lecteur occidental, et pourquoi ?

Réponse : Je pense que tout dépendra du tempérament et des préférences personnelles de chaque lecteur, puisque chacun des maréchaux est présenté sous un jour destiné à le rendre sympathique, mais chacun avec son style et sa personnalité. J’ai pour ma part un faible pour Rokossovsky, sorte d’aristocrate raffiné et cultivé qui tranche avec nombre de ses collègues, plus plébéiens et « bruts de décoffrage ». Mais on pourrait en dire autant de Chapochnikov, ancien officier tsariste, ou de Tcherniakovski, le jeune intellectuel juif devenu général à 32 ans et qui sera tué en 1945 pendant l’assaut sur Königsberg.

 

MARECHAUX-1.jpegQuestion : En lisant entre les lignes, y en a-t-il un qui reste particulièrement détestable, et pourquoi ? 

Réponse : Corollaire de la réponse précédente : aucun n’apparaît comme véritablement et totalement détestable. Mais certains sont tout de même présentés avec des côtes sombres qui ne les rendent pas pleinement sympathiques, Je pense tout particulièrement à Boudienny, qui est présenté comme un soudard et un bouffon tendant vers le grotesque, assassin de sa femme un soir de beuverie, qui plus est ! Vorochilov est présenté comme un féal de Staline et un incompétent. Et Boulganine comme un parfait bureaucrate civil de l’appareil du parti.

Question : On apprend néanmoins un certain nombre de choses sur la Grande guerre patriotique et les opérations militaires vues avec les yeux des chefs militaires soviétiques. En quoi le livre est-il selon vous intéressant sur ce point ?

Réponse : Essentiellement parce qu’il constitue de fait une sorte d’introduction à l’histoire de l’Armée rouge, en particulier pendant la « Grande Guerre patriotique ». Mine de rien, ce livre nous livre plein d’informations ! C’est dans ses omissions que résident ses mensonges, pas tellement dans ce qui y est écrit… Et puis, cela nous permet de faire connaissance avec tous ces chefs que nous ne connaissons au final qu’assez peu en Occident, tout au moins chez les non-spécialistes de l’histoire soviétique. En dehors des experts, qui connaît en effet Rotmistrov, le spécialiste des chars ? Ou encore Koulik ? Le seul fait de faire connaissance avec ces hommes, tous très russes, représente déjà un « récit d’ambiance » pas inintéressant, même s’il est édulcoré, et qu’il ne nous présente cette guerre d’une violence inouïe que sous l’angle d’un gigantesque « wargame » assorti de potins d’état-major. Et puis il nous livre une vision « soviétique » des opérations, même si rien ne transparait des prodigieuses avancées théoriques réalisées par les penseurs militaires de l’Armée rouge dans les années 30 et qui furent mises en pratique à partir de la fin 42 jusqu’à la fin de la guerre et que nous connaissons aujourd’hui grâce aux travaux d’historiens militaires américains des années 80 et 90. Ce livre constitue en quelque sorte un point d’entrée pour commencer à étudier l’histoire militaire de l’Union soviétique.

 

MARECHAUX-2.jpgQuestion : Au final, comment caractériseriez-vous cet ouvrage ? 

Réponse : Peut-être d’abord comme un document sur le travail des services secrets soviétiques dans les premières années de la guerre froide. Et surtout sur ce qu’ils sont prêts à « lâcher » comme vérités sur l’URSS pour parvenir à être crédibles. La littérature communiste de l’époque était alors incapable d’évoquer les grandes purges de 1937, les pratiques dictatoriales de Staline, les catastrophiques revers subis en 1941, ou même de prononcer les noms de Toukhatchevsky et de Trotsky, qui étaient littéralement effacés, anéantis, comme dans le 1984 de George Orwell. Or, tout cela figure dans le livre. Voilà pourquoi la première fois que je l’ai lu, il y a quelques années, et alors que je ne savais pas encore qu’il s’agissait d’un faux, je l’avais trouvé tout à la fois passionnant et étrange. À force de fréquenter l’histoire soviétique, on en vient à développer une sorte de sixième sens et il arrive que l’on ressente comme un malaise diffus à la lecture d’un texte car on « flaire » que quelque chose ne va pas, sans pour autant parvenir à le définir avec précision. Mais on est dans le même temps captivé et l’on sent aussi - et paradoxalement - qu’il y a « du vrai ». C’est ce que j’avais alors ressenti. La confirmation de mes pressentiments n’est venue que plus tard, à la lecture de l’article de François Kersaudy.

Merci Laurent pour ces compléments, et encore bravo pour avoir remis à jour cette petite "pépite".

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12 février 2013 2 12 /02 /février /2013 07:00

La ligne Maginot

Conception, réalisation, destinée

Henri Ortholan

  Couverture--La-ligne-Maginot-.jpg

Combien de débats dans l'historiographie sur la "ligne Maginot" !

Avec ce volume parfaitement référencé (et bénéficiant par ailleurs en fin d'ouvrage d'une bonne bibliographie), Henri Ortholan nous en propose une analyse globale, d'ensemble, de ses origines et de sa conception (jusqu'à la place de la fortification permanente dans la réflexion militaire française), à sa réalisation avec ses extraordinaires succès techniques et sa modernité au (presque) "détournement d'emploi" de la première moitié des années 1930, et enfin à l'approche qu'en avait le commandement allemand avant d'aborder les combats eux-mêmes du printemps 1940; L'étude est accompagnée de nombreuses cartes, claires et précises, ainsi que de photos et de toutes aussi nombreuses citations extraites des témoignages des acteurs ou des archives de Vincennes. L'auteur s'interroge en conclusion sur la place (intellectuelle et presque philosophique) que tient le concept même de "ligne Maginot" dans l'esprit des dirigeants français alors que déferle l'offensive allemande. Même si la plupart des ouvrages sont invaincus et si les troupes des forteresses résistent avec le plus grand courage, "la rapidité et l'ampleur de la défaite amènent à se demander notamment si cette ligne Maginot n'a pas contribué à la rendre aussi totale".

Henri Ortholan le précise lui-même : il n'a pas l'intention de clôre les débats sur un sujet aussi controversé. Mais il offre ici à l'amateur de très nombreux éléments de réponse et ouvre de nombreuses pistes de réflexion. Une étude facile et agréable à lire, et dans le même temps d'une grande richesse.

Bernard Giovanangeli Editeur, Paris, 2012, 303 pages, 20 euros.

ISBN : 978-2-7587-0073-9.

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Qui Suis-Je ?

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  • : Guerres et conflits XIXe-XXIe s. se fixe pour objectif d’être à la fois (sans prétendre à une exhaustivité matériellement impossible) un carrefour, un miroir, un espace de discussions. Sans être jamais esclave de la « dictature des commémorations », nous nous efforcerons de traiter le plus largement possible de toutes les campagnes, de tous les théâtres, souvent dans une perspective comparatiste. C’est donc à une approche globale de l’histoire militaire que nous vous invitons.
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Cafés historiques de La Chouette

Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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