Overblog Suivre ce blog
Administration Créer mon blog
8 juin 2013 6 08 /06 /juin /2013 07:00

Penser le système international XIXe-XXIe siècle

autour de l'oeuvre de Georges-Henri Soutou

Eric Bussière, Isabelle Davion, Olivier Forcade et Stanislas Jeannesson (Dir.)

Penser le système international autour de l’œuvre de Georges-Henri Soutou est un ouvrage collectif dirigé par  Éric Bussière, Isabelle Davion, Olivier Forcade et StanislasJeannesson. Il rend  compte d’un colloque organisé le 30 septembre et le 1er octobre 2011 en l’honneur de Georges-Henri Soutou, éminent historien des relations internationales (mais pas seulement). Ces quatre auteurs ont tous en commun d’être des ‘disciples’ s’inscrivant dans sa conception de l’histoire. La multiplicité des thèmes de recherhce soulevés par les nombreux travaux et écrits du professeur Soutou est illustrée par la diversité des articles présents dans cet ouvrage. Il a ainsi contribué à enrichir la conception française des relations internationales dans la lignée de personnalités telles que Paul Renouvin ou Jean-Baptiste Duroselle. L’entretien donné par Georges-Henri Soutou lui-même, dans le dernier chapitre, montre qu’il ne reste pas inactif, bien que professeur émérite depuis plusieurs années : il s’attèle à 4 grands projets actuellement ! Ces contributions s’attachent donc à faire émerger, par des cas d’étude précis, la conception du système international du grand historien, et pour rendre compte d’une telle abstraction, il faut dénouer l’écheveau des interactions politiques, économique, sociales et autres qui influencent directement ou indirectement les relations internationales. Cette démarche implique d’observer les dynamiques historiques, les fonctionnements et les dysfonctionnements d’un tel système ainsi que les comportements des acteurs.

Ce qui frappe le lecteur dès le commencement de cet ouvrage est la place importante de l’Etat qui s’impose, de prime abord, comme l’acteur évident et constitutif du système international. L’organisation générale du livre suit les grandes questions posées par Georges-Henri Soutou au fil de son œuvre. La première partie (à notre goût un peu brève, mais chacun ses périodes de prédilection) est consacrée à la Première Guerre mondiale et ses conséquences ("La question polonaise au cours de la Première Guerre mondiale", par Thomas Schramm ; et "La Grande Guerre vue par Raymond Aron", par Martin Motte), la seconde traite de la Guerre froide et ses implications, la troisième partie est plus transversale et à pour objet les systèmes européens du XIXème au XXIème siècle. En apparence, le livre laisse entendre que l’Etat est le seul composant qui peut, de par ses interactions sur la scène mondiale, faire naître et vivre un système international. Cette idée est soulignée par la part considérable laissée à l’histoire des relations diplomatiques. Le moment national des deux premières parties de l’ouvrage se voit finalement dépassé par l’importance croissante de l’Europe dans la dernière partie. L’objectif de ce volume ne serait-il finalement pas, avant tout, de rendre compte des « forces profondes » chères à Georges-Henri Soutou, forces qui influencent la conduite de l’Etat au niveau international. Néanmoins, les stratégies des acteurs ne sont pas oubliées et l’on voit apparaître d’autres relais de l’influence étatique. A titre d’exemple on peut retenir l’article de Duslan T Batakovic sur « La mission d’Albert Malet, 1892-1894 : du précepteur au conseiller diplomatique », qui présente la manière dont l’évolution des conceptions politiques d’un précepteur royal peut incliner la politique d’un Etat.

La diversité des angles d'approche et la précision des exemples constituent l'une des richesses de ce livre. Tous les articles seraient à citer car, du statut d’abstraction le système international s’incarne au fur et à mesure des textes. Telle est donc la grande réussite de cet ouvrage. L’entretien qui clôt l’ouvrage montre également les différences entre les approches anglo-saxonne et française des relations internationales. L’école anglo-saxonne en fait une discipline à part entière, n’hésitant pas ainsi à faire travailler entre elles de nombreuses disciplines. Cette multidisciplinarité, elle aussi revendiquée mais sous une autre forme par Georges-Henri Soutou, a cependant du mal à transparaître dans le livre. Si les niveaux supra ou infra étatiques sont parfaitement abordés, la perspective reste essentiellement historico-diplomatique, alors même que Georges-Henri Soutou a traité longuement d’approches militaires, économiques ou sociales. Cette remarque mise à part, il faut dire que la réunion de ces textes réussit le vrai tour de force de penser le global grâce aux détails. C’est là l’une des grandes qualités de ce volume (qui offre par ailleurs un réel plaisir de lecture) en forme d’hommage.

Thibault Laurin.

PUPS, Paris, 2013, 446 pages, 26 euros.

ISBN : 978-2-84050-900-4.

En hommage
Repost 0
Published by guerres-et-conflits - dans Histoire diplomatique
commenter cet article
8 juin 2013 6 08 /06 /juin /2013 06:55

Von Manstein

Le stratège du IIIe Reich

Pierre Servent

Conformément à un usage qui commence à se répandre, ce livre consacré maréchal von Manstein n'est pas réellement une biographie. Comme les autres volumes de la collection "Maitres de guerre", il présente rapidement (pp. 9-47) les quelques cinquante premières années de la vie et de la carrière de l'officier allemand, pour consacrer l'essentiel de sa pagination (pp. 49-249) à son rôle pendant la Seconde guerre mondiale.

L'ouvrage, agrémenté de nombreuses photos, de fréquents encarts et de quelques cartes, est facile à lire. Au fil des pages (on regrette parfois que les références ne soient pas mieux précisées et l'on constate le fréquent usage de citations extraites des propres Mémoires de l'intéressé), se dessine le portrait d'un chef militaire hors pair, stratège exceptionnel et véritable meneur d'hommes, mais aussi animé par une ambition dévorante et resté totalement aveugle sur la nature du régime auquel il apportait ses talents. Le livre s'attarde longuement sur la campagne de France, dont Manstein a proposé le plan audacieux, mais qu'il doit suivre de loin puisqu'il commande alors un corps d'armée en Poméranie, mais ne s'attarde pas sur le débat autour de la notion de "guerre-éclair" (conceptualisée en tant que telle en amont ou au moins en partie effet heureux de la chance ?). C'est en Russie que Manstein se couvre de gloire, à la tête du 56e corps blindé d'abord ("Mon désir constant de commander un corps rapide se réalisait"). Au cours de la première partie de l'offensive Barbarossa, en direction de Léningrad, "plus que tout autre il va pénétrer profondément en territoire ennemi, avec toujours cette même propension à prendre des risques importants en jouant son atout maître : la vitesse de déplacement et la connaissance des points faibles de l'ennemi". Il prend ensuite sur le front sud le commandement de la 11e Armée en direction de la Crimée, de Rostov-sur-le-Don et de Sébastopol. Ce sont les batailles des isthmes, de Kertch et bien sûr la prise de la formibale forteresse de Sébastopol, qui lui vaut son bâton de maréchal. Auréolé de sa réputation, il devient en quelque sorte, selon Pierre Servent, "le voltigeur du Führer" sur le front oriental, mais même lui ne peut pas sauver l'armée Paulus à Stalingrad en décembre 1942 (débat, à ce sujet, sur sa volonté réelle de secourir la 6e Armée). Ce sont désormais les dernières grands batailles avant la disgrâce, Kharkov et Koursk, qui épuisent les forces vives et les réserves de l'armée allemande : "A la fin août 1943, von Manstein a déjà perdu au combat 7 généraux commandants de division, 38 colonels commandants de régiment et 252 majors commandants de bataillon". La perte de l'Ukraine sonne le glas de la carrière de Manstein, démis de ses fonctions par Hitler et qui se retire dans sa propriété.

Jugé et condamné à la fin de la guerre, il retrouve bien vite la liberté (accord entre Américains, Britanniques et Allemands) et devient un conseiller écouté de la nouvelle Bundeswher en cours de création. Il sera d'ailleurs le seul ancien chef militaire du IIIe Reich auquel seront rendus les honneurs militaires lors de ses funérailles. On peut regretter que la bibliographie finale soit assez limitée et que, dans le corps du volume, les propos de Manstein lui-même (et de son faire-valoir Liddlle Hart) ne soient pas davantage critiqués, ce qui incite à utiliser l'ouvrage parallèlement à d'autres publications à certains égards moins élogieuses. Il n'en demeure pas moins que le livre est tout particulièrement intéressant et parfaitement complémentaire de nombreuses autres études sectorielles ou tactiques relatives au front de l'Est. Pratiquement centré sur trois années seulement de la carrière du maréchal, il est suffisemment précis pour être d'une vraie, réelle, utilité et intéressera très certainement les passionnés de la Seconde guerre mondiale.

Perrin, Paris, 2013, 263 pages, 21 euros.

ISBN : 978-2-262-04089-5

Pierre Servent a accepté de répondre à quelques questions pour vous : 

Question : Ce dernier ouvrage est assez différent de vos précédentes publications. Pourquoi vous être intéressé à la Seconde guerre mondiale et en particulier à von Manstein ?

Réponse : Je m’intéresse à la première et à la seconde guerre mondiale depuis bien longtemps, même si, après Sciences-Po Paris, mes études de 3e cycle d’Histoire contemporaine ont porté essentiellement sur 1914-1918. Mon avant-dernier ouvrage chez Perrin, Le complexe de l’autruche. Pour en finir avec les défaites françaises (2011) traverse les trois guerres franco-allemandes (1870, 1914 et 1940) avec la volonté de comprendre pourquoi la France a été enfoncée et envahie si souvent et si vite. Dans un chapitre de cet ouvrage intitulé « Les hérétiques », j’ai tracé un portrait croisé de De Gaulle et de von Manstein, tant j’ai trouvé de points communs entre ces deux hommes issus de l’aristocratie de leur pays. Avec une différence de taille, bien évidemment, quant à la nature de la cause qu’ils ont servie. S’agissant d’Erich von Manstein, j’ai été frappé par le décalage entre sa faible notoriété en France et ses éminentes qualités de stratège. C’est un redoutable « joueur d’échecs » dont le plan adopté par Hitler dans des conditions assez rocambolesques nous a mis échec et mat en juin 1940.

Très intéressé par le personnage, j’ai donc répondu favorablement à la proposition de mon éditeur Perrin de « faire » un Manstein dans l’excellente collection « Maître de guerre » que j’avais déjà pu apprécier comme lecteur.

Question : Comment intégrez-vous dans votre analyse de la campagne de France en mai-juin 1940 le débat sur la réalité, ou non, de la "guerre-éclair" et que pensez-vous des réécritures ultérieures de Liddell Hart ?

Réponse : Ni Hitler, ni le haut-commandement allemand n’ont envisagé de « guerre éclair » à l’Ouest. En Pologne ce fut une « divine surprise » pour Berlin, due au rapport de force très inégal et surtout à la situation extrêmement périlleuse des Polonais qui, faute d’avoir suivi les conseils du général Weygand, ont refusé de raccourcir leurs lignes de front pour tenir le choc en abandonnant des zones économiques stratégiques. La pusillanimité française à l’Ouest ne les a pas non plus aidés… Le couple char-avion allemand s’est certes affirmé durant cette campagne semant la terreur et la destruction, notamment dans la profondeur du dispositif polonais. Mais cette campagne a aussi révélé la réalité de l’armée allemande : une armée convalescente avec d’importantes zones de faiblesses (munitions, commandement, etc.). A l’Ouest, le haut-commandement allemand ne songe qu’à une redite du plan Schlieffen de 1914. Mais von Manstein est convaincu qu’une telle approche ne permettra pas de faire chuter les deux plus puissantes armées européennes du moment : France et Grande Bretagne. Le succès est venu de la concentration d’un « poing blindé » dans les Ardennes, et surtout de la « folie » de Guderian et Rommel qui ont parfaitement compris que dans le plan Manstein, les conditions du succès résidaient dans le tempo. En poussant le trait, je dirai que les Français n’ont pas été battus mais asphyxiés par le rythme de la guerre. Quant à Liddell Hart, il a indéniablement défendu en Grande-Bretagne l’arme blindée à une époque où ce n’était pas à la mode. Pour le reste, il n’est pas le concepteur de la guerre éclair et il a tout fait après-guerre pour tenter de le faire croire, y compris en faisant refaire par certains généraux allemands la préface de leur Mémoires. Il reste néanmoins un auteur intéressant.

Question : Le plus haut fait d'armes de von Manstein est, semble-t-il, la conquête complète de la Crimée et la prise de Sébastopol. Quelles sont les qualités spécifiquement militaires dont il fait tout particulièrement preuve durant cette période ?

Réponse : La conquête de la Crimée et la prise de Sébastopol en juillet 1942 sont sans doute le fait d’armes le plus révélateur du « génie » militaire de Manstein. Il a mis en œuvre ses qualités de stratège, son sens du terrain, sa propension à laisser à ses unités beaucoup d’autonomie, son énergie à galvaniser ses troupes et surtout cette capacité à prendre des risques personnels pour aller voir et sentir au plus près ce qui se passe pour chercher la faille. A Sébastopol, il la trouve en lançant de nuit ses vedettes d’assaut pour traverser la baie de Severnaïa et prendre pied sur la forteresse imprenable. Son état-major avait tenté de le dissuader de lancer cette folle attaque. Mais von Manstein l’a imposée. Il cumule de grandes qualités intellectuelles, une sorte d’ubiquité mentale qui lui permet de percer le mode de pensée ennemi et un coup d’œil intuitif sur le terrain qui brusque la victoire.

Question : Ses relations avec Hitler comme avec de nombreux autres généraux semblent au mieux ambigües, au pire détestables. Avec qui entretient-il des relations de confiance et appartient-il à une "chapelle" militaire identifiée comme telle ou est-il un solitaire ambitieux ?

Réponse : Von Manstein fait l’objet d’une admiration et d’un agacement profond. Hitler, par exemple, en a besoin, mais n’aime pas ce Prussien qui lui donne des cours d’état-major et le bombarde de mémoires qui lui montrent ses limites. Himmler et Goering susurrent à l’oreille du Führer que le feld-maréchal Erich von Lewinski, von Manstein (son nom complet) aurait des origines juives… Le maréchal de Sébastopol est de haute taille, un fond de timidité lui fait adopter un air supérieur, une sorte de distance. Il a des jugements acérés sur les « médiocres » (comme Keitel) et ne craint pas de les formuler ouvertement. Il en impose et les commentaires sur son « arrogance » rappellent ceux sur le colonel de Gaulle. Néanmoins, il a toujours eu des supérieurs qui l’ont admiré et poussé : notamment von Witzleben (exécuté en 1944 pour sa participation au complot) et von Rundstedt. Nombreux sont les généraux qui aimeraient le voir prendre un grand commandement organique : Rommel, Guderian, etc. Son état-major du front russe lui sera extrêmement fidèle, même après-guerre.

Question : Von Manstein, rapidement libéré après la guerre, est devenu un conseiller de la nouvelle Bundeswehr. Pouvez-vous nous préciser s'il a exercé une influence réelle, et laquelle ?

Réponse : Considéré dans l’Allemagne de l’après-guerre comme un grand chef militaire non nazi et écarté par Hitler début 1944, Erich von Manstein a fait l’objet d’une négociation directe entre Churchill et Adenauer pour écourter sa peine de 18 ans de prison. La participation à la politique d’extermination des juifs à l’Est n’avait pas été retenue contre lui lors du verdict de la Cour militaire qui l’avait jugé. A sa sortie de prison, il est devenu l’un des conseillers du nouveau pouvoir allemand pour la Bundeswehr. Son influence semble avoir été surtout « morale », si l’on peut dire. Il a notamment contribué à bâtir l’image mythique d’une « Wehrmacht propre » dont le nouveau pouvoir et la population avaient besoin.

Question :  Quelle a été la plus grande faille de von Manstein ?

Réponse : Sans doute son absence de sens politique. Elevé très jeune à l’Ecole des Pages du Kaiser et à celle des Cadets, il a très jeune fait une séparation mentale hermétique entre pouvoir politique et armée : le pouvoir politique doit laisser les militaires faire la guerre ; les militaires ne peuvent en aucune façon s’ingérer dans les questions politiques. C’est sa conception ! Cette grille mentale l’a empêché d’une part de voir le caractère criminel du régime nazi et d’autre part de s’engager dans un complot contre Hitler, comme l’ont fait certains de ses proches. La grande faiblesse de ce stratège hors norme, c’est cette cécité politique.

Merci Pierre Servent pour toutes ces précisions et encore bravo pour votre ouvrage.

Un maréchal qui inquiétait le Führer ?
Repost 0
Published by guerres-et-conflits - dans Seconde guerre mondiale
commenter cet article
8 juin 2013 6 08 /06 /juin /2013 06:45

En guerreS

Vivre en temps de guerre en Loire-Atlantique

14-18  /  39-45 : une ou deux guerres ?

Dans le cadre général des manifestations qui se dérouleront au château des Ducs de Bretagne entre 2013 et 2018, et pour les accompagner, ce site propose très régulièrement des billets variés et des articles s'appuyant sur les ressources des archives de Nantes, de la direction du patrimoine de la ville et de la bibliothèque municipale. On y trouve en particulier de nombreuses recensions d'ouvrages très divers.

Pour regarder la vidéo de présentation de l'exposition en cours : ici.

Pour accéder directement au site : ici.

Un site pour un cycle d'expositions
Repost 0
Published by guerres-et-conflits - dans Débats et actualité
commenter cet article
8 juin 2013 6 08 /06 /juin /2013 06:40

Les arts et la guerre

13-14 juin

Un programme éclectique pour ces deux journées, organisées par Guerre et Société / Fondation Cino Del Duca. Les séances se tiendront au 10 rue Alfred de Vigny, 75008 Paris.
Parmi les thèmes abordés en quatre grandes sessions : en matinée du jeudi 13, "La bande dessinée et la guerre" et en après-midi "Les représentations de la Seconde guerre mondiale dans le cinéma russe et français". Le vendredi 14, en matinée "L'art comme arme de guerre et de résistance", et dans l'après-midi "Art, sport et patriotisme".

Inscription préalable auprès de : info@asmp.fr

Quand les arts disent la guerre
Repost 0
Published by guerres-et-conflits - dans Tables rondes et colloques
commenter cet article
7 juin 2013 5 07 /06 /juin /2013 06:45

Piveron de Morlat

Mémoire sur l'Inde (1786)

Jean-Marie Lafont

Qu'il est important d'avoir des éditeurs de passion ! Merci à Riveneuve de nous proposer cet extraordinaire Mémoire : une véritable pépite (exemplaire unique !) conservée dans les fonds du Service historique de la Défense.

Sous-titré "Les opérations diplomatiques et militaires françaises aux Indes pendant la guerre d'Indépendance américaine", ce volume est présenté et annoté par Jean-Marie Lafont, spécialiste reconnu des relations franco-indiennes, qui réalise là un travail à la fois extraordinairement précis et incroyablement plaisant. Le diplomate français relate ses rapports avec Hayder Ali, régent de l'Etat du Mysore, "notre seul allié dans cette guerre contre l'East India Company" dans la deuxième moitié du XVIIIe siècle, puis avec le fils de celui-ci, Tipou Sultan. Nous découvrons ainsi comment les troupes françaises et indiennes combattirent côte-à-côte à de nombreuses reprises. Une alliance qui fonctionne bien sur le terrain (voir les photos des forts construits ou aménagés pratiquement 'à la Vauban' avec l'aide des ingénieurs français) et un allié qu'il faut abandonner à son sort (déjà !) lorsque Paris signe les préliminaires du traité de Versailles, qui laissera à l'Angleterre l'essentiel du premier empire colonial français. Vous apprendrez dans cet ouvrage comme sont organisés et employés les partisans français de Lallée ou les hussards de Mysore (et oui !) du colonel Bouthenot, dont les remarquables fresques du palais d'été de Tipou Sultan conservent un témoignage aussi somptueux que coloré. On y croise aussi ces nombreux soldats français qui "mettent leurs compétences et leurs talents au service du gouvernement de Mysore et d'autres gouvernements indiens", parfois sous un vrai-faux statut de "pseudo-déserteurs". On y a la confirmtion que le Français finance l'essentiel de ses actions avec des emprunts personnels, dont il aura ultérieurement le plus grand mal à se faire rembourser par l'Etat, et l'on suit, bien sûr, dans le détail, les conversations diplomatiques, puis la négociation du traité de paix avec les Anglais. Les notes de bas de page de Jean-Marie Lafont complètent très utilement le texte courant, en replaçant dans leur contexte plus large les relations entre Mysore et la France, ou en précisant tel ou tel point d'une biographie ou d'un événement particulier.

Rentré en France, resté au service de Louis XVI, Piveron de Morlat sera même invité à le général Bonaparte à le rejoindre en Egypte pour, de là, retourner aux Indes comme ambassadeur du Directoire finissant : "un petit texte qui, placé dans la perspective de la correspondance de Bonaparte avec Tipou Sultan ... tend à montrer que le 'rêve indien' du futur empereur avait plus de consistance que ce que l'on en a écrit". Un vrai dépaysement. Une superbe aventure exotique : mais tout est absolument authentique. A lire, pour "respirer" et "méditer".

Riveneuve éditions, Paris, 2013, 477 pages, 28 euros.

ISBN : 978-2-36013-132-7.

Quand les Indes étaient françaises
Repost 0
Published by guerres-et-conflits - dans Mondes coloniaux
commenter cet article
7 juin 2013 5 07 /06 /juin /2013 06:40

Postcolonial Studies : Modes d'emploi

Collectif Write Back

Les Postcolonial Studies n’en finissent pas d’investir les champs de recherche des sciences humaines comme en témoigne ce dernier opus, œuvre d’un collectif d’une trentaine de chercheurs venus d’horizons divers : littérature francophone et littérature comparée, histoire, philosophie, communication. Le collectif Write Back, qui a initié le projet dans le cadre d’un colloque tenu en juin 2010, désigne un groupe de jeunes chercheurs intéressées par Littératures et études postcoloniales. Ils sont par conséquent associés au séminaire « Etudes africaines » de Pascale Barthélémy, Myriam Houssay-Holeschuch et Cécile Van den Avenne et accompagnés par le CERPHI, laboratoire de jeunes chercheurs de l’ENS Lyon.

Ces jeunes auteurs - avec quelques moins jeunes - partent du postulat d’une transformation profonde d’une partie des sciences humaines et d’un mouvement socioculturel profond depuis les travaux fondateurs de Edward Saïd (Orientalism, Western Conceptions of Orient, 1978), de Gayatri Spivak (1988) ou Homi Bhabha (1990) qui s’étaient détournés d’une lecture marxiste léniniste pour aborder les rapports de domination coloniale (cf. les travaux de Frantz Fanon ou d’Albert Memmi) selon un axe résolument culturel. La réussite des Postcolonial Studies tient certainement à sa rencontre avec les Cultural Studies incarnées en Angleterre par Eric Hobsbawn, mais également à l’émergence de plusieurs autres champs de recherche (Subaltern Studies, Queer Studies, Black Studies) qui ont contribué à élargir la recherche au monde sans pour autant toujours clarifier le débat. Reconnaissons avec les auteurs du collectif Write Back que l’on se situe souvent dans le cadre d’une réflexion « expérimentale » qui cherche à explorer la relation de domination coloniale dans le champ littéraire mais aussi dans les champs linguistique, historique, anthropologique et psychologique. Clairement, il s’agit de prendre en compte le regard des colonisés afin de mieux mettre en exergue les phénomènes d’aliénation identitaire et linguistique. Ainsi, si on ne trouve guère dans cet ouvrage des références à l’hybridité, aux métissages et aux recompositions identitaires par-delà le phénomène colonial, c’est que leurs recherches restent encore très fortement imprégnées des Subaltern Studies qui analysent le moment postcolonial selon une approche politique et hiérarchique des rapports entre le Nord et le Sud.

Les habitués de Guerres-et-Conflits trouveront dans cet ouvrage une image du foisonnement intellectuel existant à l’Université ; ils verront comment elle tente actuellement de croiser les apports spécifiques de chacune des disciplines relevant des sciences humaines à une recherche universitaire désormais largement ouverte sur le monde.

Julie d'Andurain

Presses universitaires de Lyon, 2013, 514 pages, 25 euros.

ISBN : 978-2-7297-0857.

Culture(s) et représentation(s)
Repost 0
Published by guerres-et-conflits - dans Mondes coloniaux
commenter cet article
7 juin 2013 5 07 /06 /juin /2013 06:35

Penser et construire la paix en Europe

Approches méthodologiques et historiographiques

Europax - Université Paris I - Institut Pierre Renouvin

14 juin

Dans un cadre chronologique, du XIXe siècle à la construction encore en cours de l'Union européenne, les organisateurs de cette journée d'études proposent un riche programme disponible ici. On note les deux interventions de fin de matinée relatives à la fin de la Grande Guerre : "Les spécificités de la vision française de la sécurité et de la paix en 1919", par Peter Jackson (université de Glasgow) ; et "Les projets français, britanniques et américains pour la paix (Première Guerre mondiale et début des années 1920)", par Carl Bouchard (université de Montréal).

Cette journée d'études se tiendra au Centre Panthéon-Sorbonne, 12 place du Panthéon (salle 211), de 09h15 à 17h30.

Après la pluie vient le beau temps...
Repost 0
Published by guerres-et-conflits - dans Tables rondes et colloques
commenter cet article
7 juin 2013 5 07 /06 /juin /2013 06:30

Arsenal de Brest

Photographies et territoires

Brest  Château - 31 mai / 12 novembre

Le musée national de la Marine ouvre au public l'un de ses fonds photographiques les plus exceptionnels avec cette exposition qui présente des dizaines de photos superbes des chantiers navals entre 1860 et 1914. A découvrir absolument si vous passez par la Bretagne cet été.

Contact : presse@musee-marine.fr

 

Trésors de la Marine
Repost 0
Published by guerres-et-conflits - dans Débats et actualité
commenter cet article
6 juin 2013 4 06 /06 /juin /2013 06:50

Devoir d'intervenir ?

L'expédition 'humanitaire' française au Liban, 1860

Yann Bouyrat

Voilà un livre que l'on attendait depuis longtemps ! Nous évoquions en février 2012 (ici) le caractère novateur de cette campagne de Syrie de 1860 et il faut remercier Yann Bouyrat de nous livrer un volume qui, tout en présentant une synthèse détaillée de l'opération elle-même, la replace dans son contexte politique et diplomatique de l'époque d'une part et en tire des réflexions actualisées pour les interventions d'aujourd'hui d'autre part.

Après avoir rappelé ce qu'étaient les relations entre les communautés et l'organisation politique et sociale du territoire avant la crise ("aboutissement de plusieurs mois de tensions entre Druzes et Maronites"), il revient sur la réalité des massacres de mai-juin 1860, leur préparation par les grands responsables druzes, la coordination et la violence des attaques des villes et villages chrétiens, qui s'étendent bientôt à Damas. Il souligne d'ailleurs que la division qui règne entre les différentes communautés chrétiennes explique en partie le triste bilan de ces violences. L'auteur explique ensuite longuement le déroulement de la campagne du corps expéditionnaire du général Beaufort, sa "tournée" dans le sud et en pays druze, le double jeu du représentant ottoman ("manoeuvres dilatoires") et la participation avérée des troupes turques aux pillages. Yann Bouyrat traite également de la morosité et de la colère qui touchent les soldats français, lesquels ont l'impression que leurs efforts ne mènent à rien (on se souvient ici des lettres d'Ardant du Pic à sa mère) : "Partie pour châtier les Druzes, l'armée française a, par l'habileté consommée de Fouad Pacha, passé son temps à poursuivre une ombre". Propos que ne renieraient pas bien des participants à des OPEX des années 1990 par exemple. Il faut aussi souligner ici que les représentants des autres grandes puissances (en particulier Russie, mais aussi Angleterre) jouent chacun un "jeu national" qui nuit terriblement à l'efficacité de l'action menée au profit des Chrétiens. Il en est de même avec les missions religieuses (catholiques, protestantes ou orthodoxes) qui privilégient en réalité les choix diplomatiques de leurs gouvernements respectifs.

Au bilan, "difficile de ne pas faire le rapprochement entre le rôle joué, pendant comme après la tragédie de mai-juin 1860" par les principaux intervenants et ce que l'on a pu constater lors d'opérations de ces dernières années : "Comme le montrent les cas les plus récents, en particulier celui du Kosovo, la principale difficulté des interventions humanitaires 'armées', outre le risque de pertes dans les rangs des intervenants, se trouve dans la durée". A partir de quel moment devient-elle contre-productive et à partir de quand les contradictions de la coalition prennent-elles le pas sur les objectifs initiaux ? L'auteur s'interroge donc en conclusion (qui fait écho à la préface de Laurent Henninger) sur la notion de "Justice internationale" ainsi que sur le "Bon usage de l'ingérence". Qu'en sera-t-il demain ?

En fin d'ouvrage, quelques cartes, un dense appareil critique de notes et une belle bibliographie apportent des compléments très utiles. Un livre indispensable pour tous ceux qui s'intéressent aussi bien aux expéditions anciennes qu'aux opérations modernes, dans un monde où les puissances non-occidentales se prononcent très majoritairement contre toute forme d'ingérence, même pour motif humanitaire.

Editions Vendémiaire, Paris, 2013, 319 pages, 20 euros.

ISBN : 978-2-36358-057-3.

Yann Bouyrat a bien voulu apporter à nos lecteurs quelques précisions complémentaires :

Question : En quoi cette intervention française en Syrie-Liban en 1860 est-elle à l'époque absolument novatrice ?

Réponse : Le caractère novateur de l’intervention française de 1860 réside dans sa justification politique. Pour la première fois, une action militaire a été décidée par le concert européen par des motifs strictement et exclusivement humanitaires. Cette intention transparaît clairement dans les propos du ministre des Affaires Etrangères français de l’époque, le grand Edouard Thouvenel. Pour justifier l’action de l’Europe, ce dernier écrit ainsi, en juillet 1860, qu’« en présence de ces massacres se reproduisant de ville en ville, (…) l’humanité commande aux puissances d’interposer leur action ». Le contraste avec l’intervention des puissances européennes lors de la guerre d’indépendance grecque, trente ans plus tôt, est à cet égard éclairant. La Convention de Londres qui, en 1827, ouvrit la voie à l’action conjointe de la France, de l’Angleterre et de la Russie contre l’Empire Ottoman, avançait certes une justification humanitaire, la « nécessité d'intervenir pour faire cesser les effusions de sang et tous les maux liés à la guerre », mais cette dernière arrivait cependant bien après un autre motif, beaucoup plus « intéressé » : mettre un terme aux « désordres » qui entravaient le libre commerce dans la mer Egée. En 1860, l’intervention de l’Europe, ou plutôt de la France avec le soutien de l’Europe, prétend ne poursuivre qu’un but humanitaire parfaitement noble et « désintéressé ».

Question : Quelle est l'attitude des troupes régulières ottomanes et comment le commandement français du corps expéditionnaire gère-t-il ses relations avec lui ?

Réponse : En apparence, les relations entre les troupes françaises et ottomanes, et surtout entre les états-majors des deux armées, sont tout à fait cordiales. En l’absence du commissaire ottoman Fouad Pacha, accaparé par son travail de répression à Damas, le général Beaufort, qui dirige le corps expéditionnaire français, est, le 16 août 1860, chaleureusement accueilli par le nouveau gouverneur de Beyrouth, Ahmed Kaiserli Pacha. Dans les jours suivants, les entrevues se multiplient entre responsables français et ottomans, pour délimiter les champs de compétence des uns et des autres. Un mois plus tard, les troupes françaises peuvent, de concert avec le contingent ottoman, effectuer une parade militaire dans les districts mixtes du Mont-Liban, théâtre des massacres de juin 1860. Cette parade est elle aussi ponctuée de rencontres amicales entre les responsables des deux corps d’armée, la plus symbolique ayant lieu fin octobre à Moukhtara, fief de la puissante famille druze des Joumblatt. Cette bonne entente masque cependant de profonds désaccords : pendant toute la durée de l’occupation française, et particulièrement à la fin de l’année 1860, les Ottomans ont tout fait pour gêner l’action de leurs homologues français. Le subtil commissaire Fouad Pacha a ainsi retardé le plus longtemps possible sa première entrevue avec le général Beaufort. Ce n’est que lorsque ce dernier a menacé d’avancer jusqu’à Damas qu’il s’est décidé à le rencontrer. De même, lors de « l’offensive » conjointe des forces françaises et ottomanes dans les districts mixtes, les officiers ottomans ont facilité la fuite vers le Hauran de la plupart des chefs druzes. Derrière les sourires et la bonne entente apparente, c’est donc bien un duel à fleuret moucheté que se sont livrés les responsables français et ottomans.

Question : Et l'Angleterre ? Encore la traditionnelle opposition entre Paris et Londres au Levant ?

Réponse : La fin des années 1850 avait vu la traditionnelle opposition franco-anglaise (notamment celle des consuls de Beyrouth et de Damas) s’atténuer un peu : dans le contexte tendu de la guerre de Crimée (1853-1856), les représentants des deux pays, sur ordre de leurs gouvernements respectifs, s’étaient rapprochés pour contrer l’action déstabilisatrice de leur homologue russe. Après les massacres de juin 1860, la rivalité entre la France et l’Angleterre s’est à nouveau manifestée avec force, la première cherchant à « venger » les chrétiens uniates, principales victimes des massacres, la seconde défendant les Druzes, ses clients attitrés. Cette rivalité s’est manifestée à tous les niveaux : sur le terrain, les diplomates anglais ont tout fait pour discréditer l’armée française aux yeux des populations locales ; au sein de la Commission de Beyrouth, chargée de superviser l’action judiciaire contre les responsables des massacres et de proposer une nouvelle organisation administrative pour le Mont-Liban, les débats furent en permanence dominés par l’opposition entre le représentant français, Béclard, et son homologue anglais, Lord Dufferin. Cet affrontement « local » s’est à plusieurs reprises (à propos de la durée de l’occupation française, du sort des principaux responsables druzes ou encore de l’organisation administrative du Liban) doublé d’un intense bras de fer entre les gouvernements eux-mêmes et leurs légations à Constantinople. Or, sur tous ces sujets, force est de constater que la diplomatie anglaise s’est souvent montrée bien meilleure que sa rivale française...

Question : Quel bilan peut-on tirer de cette expédition ? Pourquoi est-elle si rapidement tombée dans un quasi-oubli ?

Réponse : Tout dépend du point de vue que l’on adopte. Pour la France, le bilan est mitigé. Le prestige du pays est certes sorti renforcé de cette intervention. En sillonnant pendant neuf mois les régions endeuillées par les massacres, en aidant les populations à se relever de cette épreuve, la France a pleinement assuré son rôle de « tendre mère » des chrétiens uniates du Levant. La solution administrative finalement arrêtée pour le Mont-Liban (celle d’une province autonome dotée d’un gouverneur catholique) peut aussi être considérée comme un succès de sa diplomatie. Comparées aux objectifs de départ des dirigeants et des diplomates français (le châtiment impitoyable des responsables des massacres, l’abaissement politique de la communauté druze, la restauration d’un émirat chrétien), ces avancées semblent cependant bien modestes. Le gouvernement de Paris n’a pas réussi à obtenir, pour ses clients chrétiens, une juste réparation pour les crimes subis ; il n’est pas parvenu, non plus, à assurer à ses principaux soutiens, les Maronites, pourtant très majoritaires dans la Montagne, un régime administratif sur-mesure susceptible d’assurer leur domination sur les autres communautés.

Du point de vue libanais, cette intervention apparaît en revanche comme un succès indiscutable. Elle a d’abord favorisé, après l’explosion de mai-juin 1860, une baisse durable des tensions communautaires. En dotant le Liban d’un système de gouvernement équilibré (le moutassarifat), elle a surtout ouvert une période de paix et de prospérité de plus d’un demi-siècle (1861-1914). Largement oubliée en France (la question italienne l’a rapidement chassé de la Une des journaux), cette intervention est en revanche longtemps restée gravée dans la mémoire collective des chrétiens du Liban. Il suffit, pour s’en persuader, d’arpenter les rues de la ville martyre de Deir el Kamar.

Question : Alors, pour reprendre le titre de votre conclusion, a-t-on fait un « bon usage de l'ingérence » ? Et est-ce même possible ?

Réponse : L’intervention française de 1860 soulève des questions très proches – et tout aussi complexes ! – que les interventions militaro-humanitaires des années 1990-2000.

En droit, et quoi qu’aient pu en dire les diplomates français, elle est indéfendable : le traité de Paris (1856) garantissait la pleine souveraineté de l’Empire Ottoman ; les massacres de 1860 étaient une question intérieure ; les puissances européennes n’avaient donc pas à s’en mêler. D’un point de vue moral, il aurait été bien difficile à ces puissances de ne rien faire et ce pour deux raisons. L’ampleur du crime : au moins 6 000 morts (peut-être le double) dans la Montagne libanaise en trois semaines, 9 000, peut-être 16 000 victimes à Damas en une semaine. Le crescendo dans les violences : en 1840, le Liban avait déjà été le théâtre de violents affrontements confessionnels. A chaque fois, les chrétiens avaient été vaincus par les Druzes et victimes d’exactions, sous le regard complice des Ottomans. Mais ces violences n’avaient rien à voir avec les massacres de juin 1860. En restant inactives, les puissances européennes pouvait craindre un renouvellement des tueries. Le pouvoir ottoman semblant dépassé, il fallait faire quelque chose.

La question qui se pose n’est donc pas de savoir si l’ingérence européenne était souhaitable, mais pourquoi elle a été couronnée de succès. La réponse se trouve, comme j’ai tenté de l’expliquer à la fin de mon ouvrage, dans la rivalité franco-anglaise. Cette rivalité a eu, certes, bien des inconvénients : elle a ralenti l’activité de la Commission de Beyrouth, permis aux principaux responsables des massacres de s’en tirer à bon compte. Mais elle a aussi permis de dégager une solution à la fois politique et administrative équilibrée pour le Liban.

C’est précisément cet équilibre qui fit défaut dans les interventions militaro-humanitaires des années 1990-2000. Au Kosovo ou en Libye, les puissances intervenantes, avant tout les pays occidentaux, ont choisi, unanimement, de soutenir un camp (l’UCK au Kosovo, le CNT en Libye) en lutte contre un pouvoir jugé « criminel » (le régime de Slobodan Milosevic en Serbie, le colonel Kadhafi en Libye). Le résultat a été un bouleversement de l’ordre politique aux conséquences pour le moins aléatoires (naissance d’un Etat mafieux au Kosovo, comme le montre bien le journaliste Pierre Péan dans son dernier livre, règne des milices et déstabilisation du Sahel dans le cas de la Libye).

Injustifiable en droit, l’ingérence humanitaire peut donc se concevoir d’un point de vue éthique, à condition de bien réfléchir au préalable sur la légitimité de la cause ainsi que celle des intervenants potentiels.

Merci pour ces précieuses réponses, qui ouvrent à leur tour bien des pistes de réflexion.

Naissance de l'intervention humanitaire
Repost 0
Published by guerres-et-conflits - dans Corps expéditionnaires
commenter cet article
6 juin 2013 4 06 /06 /juin /2013 06:47

La dernière catastrophe

L'histoire, le présent, le contemporain

Henry Rousso

Un livre d'un abord peu facile (surtout la première partie), mais d'une très grande richesse. Historien spécialiste de la Seconde guerre mondiale et de sa mémoire, Henry Rousso nous propose en effet ici une longue réflexion sur "l'histoire du temps présent" et ses problématiques, son rapport à l'histoire "classique", son intérêt, son importance et ses limites ou ses pièges.

Ouvrage un peu ardu disions-nous, en particulier dans son chapitre 1, "La contemporanéité du passé", qu'il est toutefois difficile de passer rapidement puisque l'auteur précise en particulier dans ces lignes ce qu'a été "l'histoire de l'histoire" immédiate, depuis les auteurs grecs antiques jusqu'au XIXe siècle et pose les termes du débat. Les chapitres qui suivent (2 : "La guerre et le temps d'après", 3 : "La contemporanéité au coeur de l'historicité", et 4 : "Notre temps") sont plus facilement digeste pour qui n'a pas une solide connaissance théorique préalable du sujet et des débats (querelles ?) internes qui lui sont propres. N'allez pas pour autant penser qu'il n'y a là qu'une discussion plus ou moins fumeuse entre quelques spécialistes très pointus. Ces sujets posent de nombreuses questions extrêmement concrètes pour tous les historiens sur le statut des témoignages des acteurs des événements ("Il n'y a pas d'homothétie entre l'histoire orale et l'histoire du temps présent, même s'il y a des liens évidents") et leur critique constructive, sur le rôle et la place des journalistes et de leurs travaux dans l'écriture de cette histoire immédiate, mais aussi sur les discours mémoriels (reconstruits et instrumentalisés), sur les "exigences" morales et/ou politiques de repentance, etc. Henry Rousso insiste toutefois à plusieurs reprises : en dépit de toutes ces questions et difficultés, l'histoire du temps présent "relève bien du domaine disciplinaire de l'histoire et elle n'a aucune intention de fuguer hors de sa famille d'origine. Même si elle prétend à quelques spécificités et même à des singularités, elle ne cherche ni à s'imposer comme discipline autonome, ni à se fondre à la sociologie ou même à une anthropologie du présent". Dans un héritage académique qui divise traditionnellement l'histoire en quatre grandes périodes, se pose enfin la question des limites chronologiques de cette histoire : s'arrête-t-elle "aujourd'hui", avec l'événement en cours (mais c'est délicat) ? Quand commence-t-elle ? En 1914 (mais alors il n'y a plus de témoins) ? En 1940 ou 1945 ? 1968 ? 1989 ? 2001 ("Quant aux terroristes du 11 septembre, ils ont eu le bon goût de lancer leurs attaques au tout début du nouveau siècle, offrant ainsi aux historiens une borne inaugurale toute trouvée") ? Plus la date retenue est proche, quel doit être le poids ou la part des archives officielles dans les études ? Existe-t-il une sorte de "devoir de réserve" ? Autant de questions, on le voit bien, dont les réponses conditionnent la capacité à analyser avec méthode des phénomènes toujours extrêmement sensibles.

Haut les coeurs ! Un peu de courage et de volonté pour aborder la première partie du livre, et il vous sera ensuite aisé de suivre le raisonnement de l'auteur dans la plus grande partie de l'ouvrage. Vous ne serez (nous ne sommes) sans doute pas toujours d'accord avec lui ? Tant mieux ! Et souhaitons que cette longue réflexion vienne nourrir utilement les débats publics comme les réflexions de chacun.

NRF Essais, Gallimard, Paris, 2013, 338 pages, 21 euros.

ISBN : 978-2-07-075972-9.

Histoire du temps présent
Repost 0
Published by guerres-et-conflits - dans Réflexions générales
commenter cet article

Qui Suis-Je ?

  • : Guerres-et-conflits
  • : Guerres et conflits XIXe-XXIe s. se fixe pour objectif d’être à la fois (sans prétendre à une exhaustivité matériellement impossible) un carrefour, un miroir, un espace de discussions. Sans être jamais esclave de la « dictature des commémorations », nous nous efforcerons de traiter le plus largement possible de toutes les campagnes, de tous les théâtres, souvent dans une perspective comparatiste. C’est donc à une approche globale de l’histoire militaire que nous vous invitons.
  • Contact

  • guerres-et-conflits
  • L'actualité de la presse, de l'édition et de la recherche en histoire

Partenariat

CHOUETTE

Communauté TB (1)

Recherche

Pour nous joindre

guerres-et-conflits@orange.fr

Cafés historiques de La Chouette

Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

Sur la toile