La grande illusion
Jean-Yves Le Naour
Nous chroniquions le 1er décembre dernier (ici) le dernier ouvrage de Jean-Yves Le Naour, consacré au récit des cinq premiers mois de la Grande Guerre. Du fait des activités des uns et des autres, il n'a pas été possible de publier plus tôt l'entretien qu'il a bien voulu nous accorder. Le voici donc, afin de lui permettre de présenter ce volume.
Question : Comparativement, comment appréciez-vous la "conduite supérieure de la guerre" par les hauts commandements français et allemand au cours des deux premiers mois de la Grande Guerre ?
Réponse : Je vous avoue que ne connais pas assez l’histoire allemande pour me livrer à une solide étude comparée de la conduite supérieure de la guerre ; toutefois, il me semble qu’il existe de profondes différences tant dans la conception que dans l’exécution entre les deux hauts-commandements. On sait que le plan Schlieffen qui prévoit l’invasion de la France par la Belgique avec une puissante aile droite qui enveloppera la capitale est la bible de l’état-major allemand qui en discute les détails depuis plusieurs années. En France, on est bien en peine de débattre de quoi que ce soit puisque les généraux partent à la guerre en ignorant tout du plan de campagne (le plan XVII n’est qu’un plan de concentration des troupes). Il est vrai qu’en France l’armée et la République entretiennent des rapports particuliers, l’affaire Dreyfus n’est pas loin, la peur de l’espionnage est tenace et Joffre a le culte du secret. Pour résumer, d’un côté les Allemands ont des instructions claires et précises, mais une grande liberté est laissée aux généraux dans l’exécution du plan (le comportement de Von Kluck le prouve), de l’autre les Français ne savent rien des intentions du généralissime mais ils sont soumis à des instructions à caractère impératif. Les Français vont payer cher l’autoritarisme d’un Joffre sans génie et les Allemands vont pâtir de l’absence de direction réelle de la guerre avec un commandement suprême établi à Luxembourg, très loin des opérations.
Question : A l'échelon subordonné des armées, corps d'armée et divisions, quelles sont les prérogatives et responsabilités propres des différents généraux ? Les combats de Lorraine, pendant la bataille des frontières, en montrent-ils l'importance et/ou les limites ?
Réponse : Si l’on s’en rapporte aux souvenirs des commandants d’armée, ils sont partis à la guerre sans avoir reçu d’autres instructions du général Joffre que le calendrier de leur concentration. Lanrezac confie même qu’il éprouve une véritable frayeur à ne pas recevoir d’ordres précis. L’offensive de Lorraine est symptomatique de cette absence de direction, de ce secret qui favorise à terme toutes les initiatives malheureuses : Castelnau, chef de la IIe armée, reçoit l’ordre de marcher en avant le 14 août. Il y répugne parce qu’il sait que la région de Metz est un véritable traquenard et parce qu’il ignore le grand mouvement stratégique qui lui est confié. Il en résulte un commandement qui flotte, entre conseils de prudence de Castelnau, harcèlement du GQG qui veut un prompt mouvement en avant et envie d’en découdre d’un Foch, chef du XXe corps qui attaque bille en tête, contre les ordres de Castelnau, et se fait écraser le 20 août. C’est un peu la pagaille générale au niveau du commandement. Il est vrai que les exécutants devraient savoir exactement ce qu’on leur demande.
Question : Comment expliquer que, pendant ce que l'on appellera rapidement "la course à la mer", aucune des deux armées en lutte ne parvienne à prendre l'ascendant sur l'aile de son adversaire ?
Réponse : On est toujours plus malin quand les événements ont eu lieu et certains auteurs ont par la suite eu beau jeu de critiquer les engagements progressifs des unités à l’extrémité d’une ligne où chacun tentait de déborder l’autre, ce qui n’a fait qu’étirer le front jusqu’à la mer. Pourquoi n’a-t-on pas dirigé des troupes directement plus au nord du front ?, se sont-ils interrogés, etc.… En fait cela n’aurait probablement rien changé sur le fond : si le front s’est fixé, c’est tout simplement parce que l’ennemi s’est enterré pour tenir le terrain et a contraint les Français à faire de même. Sans munitions – les stocks d’obus étaient vides depuis la bataille de la Marne – il était impossible de déloger les Allemands de leurs tranchées protégées par des mitrailleuses et du fil de fer. On découvrait alors que dans ce nouveau genre de guerre, l’artillerie serait fondamentale.

Question : Comment évaluez-vous les rapports d'estime, de confiance, de subordination, ou au contraire les réserves voire les oppositions entre Joffre d'une part et les présidents du conseil et ministres de la guerre de 1914 ?
Réponse : Au début du mois d’août, Joffre a toute la confiance des politiques comme il a celle du pays. Avec le désastre de l’invasion, il est sévèrement critiqué en conseil des ministres, Poincaré et Viviani enragent de ne rien connaître des opérations. Une fois à Bordeaux, le gouvernement ne saura plus rien du tout, Joffre interdisant même aux préfets de communiquer directement avec le ministre de l’Intérieur. A défaut de remplacer le capitaine en pleine tempête, on débarquera le ministre de la Guerre, Messimy. Il fallait bien un responsable. C’est finalement la victoire de la Marne qui établit la confiance, mais une confiance toute limitée. D’abord parce qu’une partie des ministres est proche de Gallieni (Sembat, Briand…) et ensuite parce que le refus de Joffre de voir le gouvernement et les Chambres revenir à Paris exaspère le personnel politique. A partir de l’hiver 1914-1915, Joffre est officiellement soutenu tout en étant critiqué mezza voce par un gouvernement qui s’aperçoit que la situation est bloquée et qu’il n’y a pas de réelle stratégie, mais qui n’a pas le courage d’ouvrir une crise dans le commandement et dans l’opinion en le remplaçant.
Question : On connait bien par exemple les combats de Mons et l'on sait que les relations entre Lanrezac et French n'étaient pas bonnes. Plus largement, que peut-on penser du rôle du BEF au cours des quatre premiers mois de campagne ? Est-ce que l'on note des différences selon les périodes ?
Réponse : Avec ses 100 000 hommes, le corps expéditionnaire britannique ne joue pas un rôle fondamental en 1914. En août-septembre, il a même failli sceller le destin de la France par son manque de combativité. Après le choc de Mons où il s’est pris le gros de l’armée Von Kluck en pleine face, il n’a cessé de retraiter en considérant que tout était perdu et que la France était condamnée. A la veille de la bataille de la Marne, le général French pensait contourner Paris par le Sud et rejoindre les ports de l’Atlantique ! Seule l’intervention de Kitchener, le 1er août, et les supplications de Joffre, le 5 septembre, l’ont convaincu de participer à la bataille de la Marne. Mais quelle lenteur dans l’exécution ! Le BEF a mis trois jours pour remonter de Melun à Meaux. Avec un peu plus de mordant, Von Kluck aurait été menacé dès le 7 septembre et la bataille de la Marne aurait tourné à la franche victoire, alors qu’elle est restée indécise jusqu’au bout. Comment en vouloir aux Anglais quand on sait qu’ils ont été littéralement abandonnés à Mons par Lanrezac ? Par ailleurs, ils ont livré des combats acharnés dans le Pas-de-Calais afin d’éviter que les Allemands ne s’installent sur les côtes les plus proches de la Grande-Bretagne. Dans une guerre qui s’annonce comme longue, leur présence, même limitée en 1914, est prometteuse pour l’avenir.
Question : Dans votre ouvrage, on sent une profonde défiance vis-à-vis de Joffre. Pourquoi ?
Réponse : C’est un fait. Même si je lui reconnais la victoire de la bataille de la Marne – pour la paternité il y a débat – je ne peux dissimuler les insuffisances de cet homme que la presse contemporaine a décrit comme un génie et qui n’en était pas un, comme l’invasion du pays le démontre. Je lui reproche entre autres :
- Une nomination qu’il doit à son habileté politique à une époque où les gouvernements républicains préfèrent un général rassurant pour le régime plutôt qu’un général compétent.
- Son culte du secret vis-à-vis du gouvernement comme de ses généraux qui ne savent à peu près rien de ce qu’il pense.
- Son plan de campagne tellement aberrant qu’il mentira après-guerre en affirmant ne pas en avoir eu. Mieux valait passer pour naïf que pour incompétent au regard de l’histoire.
- Sa lâcheté enfin quand il accuse à plusieurs reprises les exécutants d’être responsables de l’invasion du pays. Sans doute y a-t-il eu des chefs qui n’étaient pas à leur place, mais les généraux étaient-ils tous mauvais ? Les soldats français étaient-ils tous de piètres combattants ? Ils sont morts par dizaines de milliers, les officiers à leur tête, et Joffre a eu le culot de les accuser de n’avoir pas eu assez de cran ! Cela n’est pas pour moi la marque d’un grand chef.
Merci Jean-Yves Le Naour pour ces réponses précises, qui ne susciteront peut-être pas toutes l'unanimité mais qui ont le grand mérite d'être argumentées et présentées par un excellent connaisseur de la période, et par là même de faire avancer le débat. Bon courage et plein succès pour vos travaux en cours et à très bientôt.
Jean-Yves Le Naour était par ailleurs l'invité de l'émission "La Grande Librairie" le 13 décembre dernier.
Pour retrouver son intervention, cliquer ici.

La Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des
armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Du Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)



Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du
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Dictionnaire de la Grande Guerre