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5 juin 2012 2 05 /06 /juin /2012 07:01

Paris est un leurre

Xavier Boissel

Couverture-de-l-ouvrage--Paris-est-un-leurre-.jpg

On se souvient de l'annonce sur tous les médias nationaux (voir par exemple Le Figaro ou Historia), à l'automne dernier, de la (re)"découverte" par des historiens britanniques d'un projet de reconstitution de "Paris vu la nuit" par l'état-major français en 1918, pour tromper les aviateurs allemands envoyés bombarder la capitale.

Sur ce thème, Xavier Boissel s'est lancé dans la rédaction d'un petit ouvrage (13,90 euros) tout-à-fait passionnant. Il retrace pourquoi et comment les autorités militaires françaises ont décidé d'aménager au nord-est et au nord-ouest de Paris trois zones dont la topographie générale pouvait ressembler à telle ou telle partie de la capitale. Dans les environs de Noisy, de Maisons-Laffitte et de Roissy, a été envisagée (et parfois commencée) la construction de simulacres de zones urbaines, respectivement  des usines, le centre de Paris et de grandes gares. En jouant essentiellement sur des maquettes en bois et un jeu complet d'éclairages trompeurs, il s'agissait de leurrer les pilotes de Gotha qui, en cette lointaine période du début de l'aviation de bombardement, ne disposaient ni de radars, ni d'électronique embarquée. L'auteur ne s'est pas contenté de consulter la presse et les documents d'époque : il a arpenté le terrain en banlieue à la recherche des (très modestes) restes de ce projet un peu fou, maigres souvenirs dont il nous propose les photos au fil des pages. On assiste donc à des aller-retour entre hier et aujourd'hui et Xavier Boissel développe au fil des pages toute une réflexion sur la ville et ses faubourgs, sur le camouflage, le vrai et le faux, sur la simulation à la guerre et dans la guerre.

A partir d'un fait totalement marginal dans l'histoire générale de la Grande Guerre, voici une approche beaucoup plus large de problématiques parfois essentielles. Bref, un petit livre parfois intriguant mais toujours stimulant, qui mérite d'être mieux connu.

Nota : La maison d'édition a mis en place un site dédié au livre, sur lequel de très nombreuses photos et cartes figurent. Pour le visiter, cliquer ici.

Xavier Boissel a bien voulu aller plus loin avec nous :

Question : Pourquoi avoir choisi ce sujet ? Qu'est-ce qui vous a semblé plus particulièrement intéressant dans ce projet de la fin de la Grande Guerre ?

Réponse : L'idée m'a été soufflée par Jérôme Schmitt, des éditions Inculte. Connaissant mon intérêt pour toute pensée critique du simulacre, du double, de la duplication (qui commence avec Walter Benjamin), ainsi que ma curiosité pour tout ce qui touche à l'anthropologie urbaine, il m'a proposé d'écrire ce petit essai. Pour répondre à votre deuxième question, je suis depuis longtemps hanté par la Première Guerre mondiale. Je reste persuadé que cette guerre du XIXe siècle menée avec des moyens techniques du XXe est la vraie césure, celle qui nous fait basculer définitivement dans l'ère moderne. Ce sentiment ce confirme avec les orientations de l'historiographie récente, je songe par exemple au livre de Michel Goya, La chair et l'acier (2004), dont l'approche sociologique montre de façon remarquable ces décalages entre les mentalités et les formidables mutations technologiques de l'époque. Selon moi, cette guerre est matricielle. En explorant les tenants et les aboutissants de ce projet du faux Paris, j'ai eu le sentiment parfois de faire l'archéologie de la guerre moderne : terreur, intégration des populations civiles dans le conflit, intoxication de l'ennemi, lutte informationnelle, etc. Et puis, cette idée de reproduire une fausse capitale illuminée en banlieue parisienne annonce les multiples dispositifs de reproductibilité du réel à venir. Cet aspect est d'autant plus fascinant, que Ferdinand Jacopozzi, l'ingénieur chargé de ce projet par l'état-major français, est celui qui a ensuite éclairé le vrai Paris dans les annnées vingt : de la diversion guerrière au divertissement de masse, la boucle est bouclée.

Question : Votre livre est à la fois un livre d'histoire, mais aussi un essai sur la ville et sur Paris. Avez-vous effectué des recherches particulières dans les archives ? Comment avez-vous "construit" votre ouvrage ?

Réponse : Il y a deux dimensions dans ce livre : celle de l'espace et celle du temps. Je me suis rendu sur place, sur les lieux où l'on avait construit une fausse gare de l'Est à côté de Gonesse et, de manière concomitante, j'ai effectué quelques recherches archivistiques. L'idée, c'était d'abord d'arpenter ces lieux, de fouiller dans les archives, et ensuite de "dézoomer", à la fois sur un plan spatial et sur un plan historique, pour avoir le recul récessaire et bâtir ma réflexion. J'ai d'abord pris contact avec les archivistes militaires et j'ai aussi compulsé les archives de la BNF. La littérature populaire m'a encore été d'un grand secours et enfin certaines collections particulières m'ont beaucoup aidé. A partir de ce matériau historique et des éléments de ma "dérive" suburbaine, j'ai assemblé les pièces du puzzle pour écrire un livre, qui n'est pas au total purement historique, puisque j'ai privilégié une approche plurielle de cette petite histoire, au carrefour de la sociologie urbaine et de la philosophie.

faux-paris-Allemand_scalewidth_630.jpg

Question : Non seulement l'affaire n'a pas été menée à son terme mais, en plus, elle semble avoir très rapidement disparu des mémoires. Savez-vous si le souvenir en a été conservé dans l'un ou l'autre des cercles parisiens de l'entre-deux-guerres ? Qu'est-ce que cela vous inspire ?

Réponse : Le souvenir de ce leurre s'est en effet rapidement estompé dans la mémoire collective, je vois deux raisons à cet oubli : d'une part, il ne faut pas oublier que cette opération d'intoxication de l'ennemi était menée sous le sceau du plus grand "secret défense", ignorée par la grande majorité des Français de l'époque et qu'elle n' a été révélée au grand public qu'après la guerre ; et d'autre part le fait que ce leurre n'ait jamais été véritablement opérationnel, qu'il n'en soit resté qu'au stade embryonnaire, a dû contribuer à son oubli. A part deux numéros de L'Illustration, je n'ai trouvé aucune trace de ce projet dans les cercles parisiens de l'entre-deux-guerres, tout au moins civils. Cette question semblait intéresser d'abord les militaires français. Dans les années trente, le "péril aérochimique" se propage dans les esprits et la réflexion s'engage sur les innovations à apporter dans la défense anti-aérienne. Cependant, à la mort de Jacopozzi, en 1932, même si les rubriques nécrologiques de certains journaux (par exemples celle de Ouest-Eclair ou celle du Figaro) insistent sur le personnage connu en tant que "magicien de la lumière", elle ne manquent pas de rappeler son rôle dans le "maquillage" nocturne de la fausse capitale pendant la guerre. Mais que l'on ait surtout retenu Jacopozzi en tant que magicien de la nuit parisienne et non en tant que "faussaire" mandaté par le gouvernement français ne m'étonne qu'à moitié : cela prouve peut-être que la frivolité et le besoin de légèreté ont fini par l'emporter sur cet épisode guerrier et par extension sur ces quatres terribles années, que les "années folles" ont éclipsées, sinon refoulées.

Question : Il s'agit quelque part d'un projet un peu fou. Au terme de ce travail, avez-vous une réflexion particulière sur la place, par exemple, de l'imagination dans l'élaboration des plans militaires ?

Réponse : Je ne suis pas militaire, mais il me semble que l'imagination est une qualité indispensable à l'art de la guerre, et pas seulement sur le plan exclusivement tactique, mais aussi sur un plan plus prosaïque, plus proche du quotidien. Pour donner un exemple précis, dans le cadre de ma réflexion sur le faux Paris, j'ai été amené à évoquer la question du camouflage. Je me souviens d'une exposition consacrée à cette question à l'Historial de Péronne il y a une quinzaine d'années ; j'avais été particulièrement frappé par les liens étroits qui unissent les militaires à l'avant-garde de l'époque, notamment le cubisme. "C'est nous qui avons fait ça !" : la réflexion de Picasso à Gertrude Stein, après avoir vu un canon camouflé boulevard Raspail, n'a rien d'une boutade. L'imagination est créatrice, pour paraphraser Ribot. C'est quelque chose que l'on perçoit très bien dans le livre de Goya : les soldats qui sont en première ligne font appel à leur ingéniosité pour survivre. L'imagination va à rebours des vues figées et sclérosées de l'état-major. J'irai même jusqu'à dire que la vérité du terrain, celle du champ de bataille, l'exige.

Merci très vivement Xavier Boissel pour ces longues réponses qui ouvrent de vraies pistes de réflexion. A bientôt.

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Published by guerres-et-conflits - dans Première Guerre mondiale
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Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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