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27 avril 2012 5 27 /04 /avril /2012 14:56

Le front yougoslave pendant la Seconde guerre mondiale

  De la guerre de l'Axe à la guerre froide

Frédéric Le Moal

Yougoslavie496.jpg

Depuis la publication (2006) de sa thèse de doctorat, Frédéric Le Moal s’est spécialisé sur l’aire géographique qui s’étend des Alpes à l’archipel grec dans le cadre des deux guerres mondiales, avec pour centre de gravité les rives italienne et slave de la mer Adriatique. Il nous propose aujourd’hui une solide étude sur la Yougoslavie entre 1939 et 1945 (un théâtre d’opérations généralement traité en quelques lignes dans les principaux ouvrages sur la période), sans toutefois limiter son travail aux seules considérations militaires.

Les 50 premières pages permettent de poser le cadre, des pressions allemandes pour attirer le pays dans l’orbite du Reich à la brève campagne d’avril 1941 et au partage du territoire entre Italiens et Allemands. Les chapitres II et III traitent plus particulièrement de la (sur)vie des populations : les génocides juif (« La Serbie devient, selon la terminologie nazie, ‘judenfrei’ ») et serbe (« Cela se fait avec une brutalité, un sadisme et une sauvagerie qui n’épargne personne »), la place des Eglises, l’attitude particulière des Italiens, la situation des civils et l’organisation des groupes collaborationnistes (« La majorité des musulmans accueille avec ferveur, si ce n’est enthousiasme, la dissolution de la Yougoslavie et la création d’une Croatie indépendante »). Les chapitres IV et V reviennent sur des questions plus militaires : les résistances royaliste et communiste et l’opposition entre elles (« Entre les deux mouvements une lutte implacable commence »), les combats du Monténégro en 1941, la collaboration des Tchetniks et les opérations contre les Titistes (et même des conversations secrètes entre Tito et les Allemands en mars 1943) ; mais aussi dans les relations complexes que les résistances intérieures entretiennent avec les Alliés (« Dans la capitale britannique, une bataille fait rage entre les différents services autour de la question tchetnik »), au cours desquelles les communistes parviendront même à "intoxiquer" Churchill. Le dernier chapitre enfin, dans le cadre de « La victoire des Alliés, 1944-1945 », est centré autour de l’action de Tito, de la défaite militaire allemande et de la question de Trieste. Au bilan, le « front yougoslave [fut] l’un des plus sanglants de la Seconde guerre mondiale et un enjeu politique majeur ».

Très solidement charpenté, parfaitement référencé, le volume se termine sur une belle bibliographie et dispose d’un très utile index. Un livre intéressant, complet, bien écrit et qui mérite de figurer dans votre bibliothèque.

 

Frédéric Le Moal a bien voulu nous apporter quelques précisions complémentaires.

YOUGO-2.jpg 

Question : A quoi attribuez-vous la brièveté de la campagne d'avril 1941 et comment caractériseriez-vous l'armée yougoslave à la veille de l'offensive allemande ?

Réponse : Une dizaine de jours ont en effet suffi à l'armée allemande pour écraser son adversaire yougoslave. Les raisons ? Il y a tout d'abord l'écrasante supériorité de la Wehrmacht qui a acquis, quoi qu'on en dise, une très grande expérience du Blitzkrieg depuis la campagne de Pologne. Elle fait face à une armée yougoslave de 750.000 hommes environ, soit 7 armées rassemblées en 3 Groupes d'armées. Outre le sous-équipement, cette armée yougoslave est minée par des divisions ethniques extrêmement fortes. Pour résumer, seuls les Serbes sont motivés pour défendre un pays qu'ils dominent. Ce qui n'est pas le cas des autres peuples du royaume. Ensuite, les différentes armées ont été réparties le long de 1.500 kilomètres de frontières, dans une posture défensive défavorable. Enfin, la violence de l'attaque allemande, secondée par les Italiens, plonge le pays et l'armée dans un chaos terrifiant, qui n'est pas sans rappeler celui connu par la France peu avant.

Question : Que penser de l'Etat croate, généralement qualifié de "fantôche" ? A-t-il réellement soulevé un espoir au début et la désaffection des populations a-t-elle été plus ou moins rapide ?

Réponse : Il faut bien insister sur une réalité : le mouvement oustachi ne représente pas la majorité de la population croate. Celle-ci est certes très attachée à l'indépendance de son pays et perçoit, avec raison, la Yougoslavie comme une Serbie agrandie et dominatrice. Toutefois, c'est le courant modéré incarné par Vlado Macek, chef du Parti paysan croate, qui domine la vie politique. Pavelic et ses Oustachis constituent une minorité activiste, soutenue par l'Italie. Ils ne parviennent à s'emparer du pouvoir qu'à la faveur de l'invasion et de l'éclatement du pays voulu par l'Axe. Très vite, le soutien qu'apporte une population majoritairement catholique, ainsi que l'Eglise, s'étiole, face aux méthodes de gouvernement d'une violence inouïe des Oustachis. Etat fantôche certes, qui a essayé de sortir de l'étreinte italienne en se rapprochant des nazis et en jouant des rivalités entre Rome et Berlin pour dominer les Balkans.

YOUGO 1

Question : Au regard de la diversité des évaluations, qui semblent parfois très approximatives ou empreintes de considérations idéologiques, quel peut être selon vous, au terme de cette étude, le chiffre "approchant" des victimes civiles yougoslaves (Serbes, Croates, autres) de la guerre ?

Réponse : Il est en effet très difficile d'avoir des chiffres précis, et je m'avancerais avec d'infinies précautions car, comme vous le dites, les préoccupations idéologiques polluent, dès l'époque, le chiffrage des victimes. Il faut tout d'abord rappeler que l'espace yougoslave a été le théâtre de massacres de très grande ampleur. Deux génocides y ont été perpétrés, celui contre les Serbes (par les Oustachis) et celui contre les Juifs (par les Allemands, secondés par les Oustachis et dans une moindre mesure par des Serbes et des Musulmans). Pour le premier, le nombre de victimes varie entre 300 et 700.000 selon les estimations, les Serbes privilégiant le second chiffre. Quant aux Juifs, le bilan est effrayant. La communauté juive de Serbie est véritablement éradiquée (15.000 morts environ) comme celle de Bosnie-Herzégovine (10.000). La communauté de Croatie, malgré la protection des Italiens jusqu'en 1943, connaît un sort tout aussi terrible (26.000 morts). Seuls un peu plus de 12.500 Juifs survivent en Yougoslavie. Il faut y ajouter l'élimination des Tsiganes, les luttes interethniques et la guerre civile entre royalistes et communistes. Un bilan total de 1.700.000 morts entre 1941 et 1945 pour l'espace yougoslave. Un chiffre parlant ...

Question : La multiplication des massacres que nous venons d'évoquer a-t-elle eu des échos selon vous jusque dans les événements des années 1990 ?

Réponse : Oui, bien sûr. Les comptes ne sont jamais apurés dans les Balkans. Les horreurs commises par tous les camps en présence et la guerre civile sans pitié entre communistes et Tchetniks ont laissé des traces durables, des blessures jamais cicatrisées, des haines jamais apaisées. Elles se sont d'ailleurs ajoutées aux contentieux plus anciens, ceux de l'invasion turque, ceux de la Grande Guerre, etc. On se souvient que dans les années 90, les termes de Tchetniks et d'Oustachis sont ressortis des "oubliettes de l'histoire" et ont constitué d'efficaces anathèmes pour diaboliser l'adversaire. Il n'y a jamais eu de "nation" yougoslave et la Yougoslavie est restée un Etat artificiel, dont la survie dépendait de la stabilité de l'ordre international dans lequel il évoluait.

 

Frédéric Le Moal, encore bravo. Merci très vivement et à bientôt.

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  • : Guerres et conflits XIXe-XXIe s. se fixe pour objectif d’être à la fois (sans prétendre à une exhaustivité matériellement impossible) un carrefour, un miroir, un espace de discussions. Sans être jamais esclave de la « dictature des commémorations », nous nous efforcerons de traiter le plus largement possible de toutes les campagnes, de tous les théâtres, souvent dans une perspective comparatiste. C’est donc à une approche globale de l’histoire militaire que nous vous invitons.
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Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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