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26 juin 2012 2 26 /06 /juin /2012 07:05

L'âme d'un guerrier

Carnets (1941-1961) du colonel Jean Sassi

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16 juin 1941 - 14 mars 1961 : l'ouvrage se présente comme le "témoignage" (ou le "testament militaire") d'un soldat exceptionnel. A partir d’une centaine de lettres retrouvées en 2010 par son fils et de notes conservées dans une douzaine de cahiers, Jean-Louis Tremblais nous permet de redécouvrir le parcours et de suivre les pensées d’un officier à la carrière tout à fait atypique (on se reportera à son Opérations spéciales, 20 ans de guerres secrètes, paru en 2008), « cent pour cent politiquement incorrect » précise le journaliste. Oui. Et c’est justement ce qui en fait toute la saveur. Mais que l’on ne cherche pas de ce volume le moindre récit des combats : Jean Sassi se tait (presque totalement) sur ses missions mais commente abondamment sa vie quotidienne, son environnement et ce qu’il pense des évolutions générales.

La première lettre est datée du 16 juin 1941, alors que Jean Sassi est chef de station radio au sud de l’Algérie ; la dernière référence est du 14 mars 1961. Vingt ans d’une vie on ne peut plus dense, active et riche. Durant la première centaine de pages, isolé dans son fortin, presque oublié du haut commandement, il a fort peu à raconter et les premiers chapitres permettent surtout de comprendre sa personnalité et de saisir son état d’esprit. C’est à partir de l’hiver 1942-1943 qu’il devient le radio d’une unité combattante, participe à la campagne de Tunisie, passe dans « l’infanterie de l’air » et rejoint à la fin de l’année 1943 le BCRA à Londres, puis les Jedburghs. Les correspondances ne reprennent qu’en mars 1944, mais le ton général est toujours le même : il ne raconte presque rien de ses activités opérationnelles et se perd en de longues considérations et digressions sur le sens de la vie, et de sa vie. C’est en juin 1944, enfin, qu’il est parachuté sur la France (dans la Drôme) : « Enfin, le jour béni arrive. Sacs faits  … Trois ans d’attente, d’impatience mortelle, pendant lesquels seule la radio nous a tenu au courant de notre pays, de ses spasmes, au courant de ses espoirs, de ses souffrances, des réactions du magnifique peuple qui était le nôtre ». Il participe aux combats des maquis et de la libération du Sud-est, mais les notes et courriers s’interrompent à nouveau jusqu’en avril 1945. A cette date, volontaire pour continuer à servir dans les Jedburgs en Extrême-Orient, il est intégré à la Force 136 et séjourne en Inde d’où il envoie quelques longues lettres (« A part ça, je m’embête »). Il sera parachuté au Laos, près de la frontière vietnamienne, en juin, se bat contre les Japonais, les nationalistes et les Chinois soutenus par les Américains, et ne revient à Calcutta qu’en novembre 1945 : à nouveau, aucune lettre durant cette période et reprise de la correspondance après son retour en Inde, qu’il quitte sans regret (« Fini les pistes infernales où l’on risque de se casser les os à chaque pas, où l’on recule au lieu d’avancer, sous la pluie, le soleil, les sangsues … Les marches forcées de dix-sept heures par jour avec les Japs au cul … Finies les bagarres à un contre vingt, mitraillettes contre FM et mortiers. Fini de jouer aux explorateurs malchanceux, aux aventuriers sans gloire, aux lapins toujours chassés ») à la fin du mois pour rentrer en métropole via l’Indochine. Versé au 28e régiment de transmissions, il prend au printemps 1947 le commandement de la compagnie de transmissions du Groupement aéroporté de Bayonne et parvient enfin à la fin de l’année 1950 à se faire affecter au 11e Choc. De cette période, il raconte quelques anecdotes (visite de Georges Bidault suivi d’une imposante délégation à Béziers), mais note : « Je balade mon ennui de la caserne à mon hôtel, de mon hôtel au mess, du mess à la caserne ». Son humeur est plus que maussade et il écrit en avril 1947 : « J’ai tout dernièrement été averti que la direction s’occupait activement de moi pour me trouver une place sur un bateau à destination de je ne sais encore quel paradis à perdre en outre-mer ». Aucun courrier n’est daté de l’année 1949, ceux de 1950 et de 1951 apportent peu, ceux de 1952 guère davantage. Finalement, c’est au cours de l’année 1953 qu’il rejoint le GCMA en Indochine. Il en commande d’abord les transmissions et s’ennuie ferme en ville, puis à la fin du mois de décembre est placé à la tête du Groupement de commandos 200 : « Dans deux jours, je serai le roi méo du Tran Ninh » (23 décembre 1953) ; « Cette nouvelle année m’a surpris en train de me tailler dans les montagnes du Laos un royaume à la pointe de mon coupe-coupe d’apparat … J’ai deux mille sujets et des durs, Méos, Laos, Ihus, Khas, Pouthengs, Rhadès … Tous bien primitifs, simples et chasseurs de naissance » (2 janvier 1954). Cette partie est, pour nous, la plus intéressante et la plus riche de l'ouvrage. Pendant plusieurs mois, les lettres à son épouse se multiplient et, dans le même temps, il fait de son Groupement de commandos le plus efficace du Laos. Le 30 avril 1954, un mois après l’avoir lui-même proposé, il reçoit enfin l’ordre de partir au secours de Dien Bien Phu et s’engage dans la brousse à la tête d’une colonne de quelques 2.000 partisans (ce qu’il nomme affectueusement « l’armée de la cloche, de la cour des Miracles exotique ») pour agir sur les arrières du Vietminh, mais il est déjà trop tard et son opinion sur la situation militaire est pour le moins critique : « Avoir fait Diên … Il n’y a rien à redire là-dessus. Les grands chefs ne sont pas à l’abri des erreurs, mais n’avoir fait que cela, ne pas avoir prévu que le terrain d’aviation ne pourrait servir à rien dès le premier jour de l’attaque viet, ne pas avoir prévu la DCA, ne pas avoir prévu la moindre parade à l’étouffement progressif et accéléré du camp retranché … Diên n’est, sans doute, pas une réussite tactique, mais on a tellement fait de bruit autour, on l’a tellement monté en épingle, que maintenant nous sommes tous prêts à lâcher la guerre d’Indochine, à compromettre de durs combats, des sacrifices, pour le seul sauvetage de Diên. Il faut sauver Diên donc si nous ne voulons pas déchoir et tuer le corps expéditionnaire tout entier de honte ». Sa lettre du 5 juin n’est qu’une longue tirade contre les « héros officiels, parcheminés, décorés » des bureaux de la capitale, alors que lui « actuellement en deuxième séjour, n’a toujours pas la TOE ». Il ne quitte ses Méos qu’au printemps 1955, sur ordre formel. A bien des égards amer : « Donner à ceux qui n’ont pas connu de défaite une raison d’espérer ».

 

Les derniers chapitres sont du même ordre. Il séjourne près de quatre ans dans l’hexagone, en particulier à l’Ecole d’application de l’infanterie, et ne cesse de demander à être à nouveau affecté en unité parachutiste, si possible en Algérie. Il reçoit finalement satisfaction au printemps 1959, au titre des transmissions de la 27e division d’infanterie alpine, « seul officier des chasseurs alpins à porter le béret rouge », mais son poste d’état-major ne lui apporte pas que des satisfactions : « Cette guerre que je mène dans les rangs des officiers d’EM, j’avoue ne pas trop la comprendre et ne pas l’aimer du tout. Moi, je suis un broussailleux, l’ai toujours été, n’ai pas une âme de gibier, ni de chevalier ». Il commente davantage (de plus en plus) l’actualité politique et ses propos annoncent des jours mauvais : « En avons déjà trop bradé, vendu, trahi pour accepter d’en perdre davantage. Et l’Algérie, faudra la garder… Et c’est pour cela que je suis ici, toujours d’attaque ». Malade et hospitalisé en métropole, il assiste de loin à la fin de la guerre d’Algérie : presque idolâtré durant la Seconde guerre mondiale, le général De Gaulle ne mérite plus sous sa plume que les qualificatifs les plus durs : « Charlot, qui met au gnouf les Lagaillarde et autres Kaoua, pour avoir crié ‘Algérie française’, et s’apprête à aller bibiser les babouches du dernier des cireurs qui criera bien haut avec lui ‘Algérie algérienne’ » ; « Le pays craque de toutes parts, mais la Grande Charlotte se balade, serre des mains, s’enivre d’acclamations gratuites, stériles » ; « Jehanne d’Arc a promis la paix des Braves. Cette paix faisant suite à la « Paix dans l’honneur » de 40 et à la « Paix honorable » d’Indo ne peut que nous préparer des lendemains qui chantent ».

Au total, un livre étonnant, voire détonnant. Un double sentiment d’insatisfaction (car, après tout, on n’apprend strictement rien ou presque sur les opérations de contre-guérilla et de contre-insurrection) et de jubilation (avec un texte qui oscille parfois entre Audiard et Frédéric Dard). Un livre qui n’apportera pas d’éclairage novateur sur le déroulement des guerres d’Indochine et d’Algérie, mais qui permet de mieux comprendre l’état d’esprit et les sentiments d’une génération d'hommes, issus de la résistance et des FFL et qui seront contraints, la mort dans l'âme, d'assister à la rétractation de la France sur le seul hexagone.

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  • : Guerres et conflits XIXe-XXIe s. se fixe pour objectif d’être à la fois (sans prétendre à une exhaustivité matériellement impossible) un carrefour, un miroir, un espace de discussions. Sans être jamais esclave de la « dictature des commémorations », nous nous efforcerons de traiter le plus largement possible de toutes les campagnes, de tous les théâtres, souvent dans une perspective comparatiste. C’est donc à une approche globale de l’histoire militaire que nous vous invitons.
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Cafés historiques de La Chouette

Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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