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11 juin 2012 1 11 /06 /juin /2012 07:00

Mémoires d'un proscrit

Frédéric Guillaume de Vaudoncourt

présentés et annotés par Laurent Nagy

 

Cette remarquable édition est présentée sous un boîtier cartonné de deux volumes, ce qui donne à l'ensemble l'aspect des prestigieuses collections classiques de référence..

Parus en 1835 sous le titre Quinze années d’un proscrit, ces souvenirs du général Frédéric Guillaume de Vaudoncourt n’avaient jamais été réédités alors qu’ils constituent, comme le souligne avec beaucoup de pertinence Laurent Nagy dans son introduction générale, un témoignage de première main sur une période souvent mal comprise. Ajoutons que l’habitude de traiter les périodes historiques comme un tout, en négligeant les transitions et les tuilages, conduit souvent à négliger des facteurs importants de continuité, d’évolution ou de rupture qui trouvent leurs racines quelques dizaines d’années avant le début (ou la fin) de l’une ou de l’autre. Merci aux éditions La Louve de nous aider à combler ce déficit pour le début du XIXe siècle avec la très belle édition en deux tomes de ces Mémoires d’un proscrit.

Couverture-de-l-ouvrage--Memoires-d-un-proscrit--Tome-1--.jpg

Dans le volume 1 (consacré aux années 1812-1815), le général Frédéric Guillaume (devenu de Vaudoncourt sans être pour autant anobli, pour se distinguer d’un parfait homonyme dans l’armée impériale) commence par raconter le début de son exil, en Belgique, puis en Angleterre, au lendemain de la seconde Restauration. Pour subvenir à ses besoins, il se lance dans l’écriture, publie un premier ouvrage sur les Îles Ioniennes puis raconte ses campagnes de l’épopée impériale. Arrivé en Italie avec les armées de la Révolution, il reste dans la péninsule et sert le prince Eugène dès la création du vice-royaume d'Italie. Il reste donc à l'écart des prestigieuses campagnes contre l'Autriche et la Prusse jusqu'à ce que Napoléon Ier regroupe les unités de la Grande Armée en Allemagne et Pologne. Il quitte alors le nord de l'Italie au commandement de la 2e brigade de la 15e division du 4e corps d’armée. Dès le franchissement de la frontière russe, il note : « Le désordre et un commencement d’insubordination régnaient déjà dans notre armée », puis il évoque par exemple une épidémie de dysenterie, dont les conséquences militaires sont importantes puisqu’il n’y avait « à la bataille de Borodino, dans chaque corps, que la moitié des hommes qui avaient passé le Niémen ». Mais la plupart de ces hommes ne meurent pas, ils sont simplement laissés en arrière et cherchent ensuite à rejoindre la France ou l’Italie : « En 1813, ils grossirent les rangs de la nouvelle armée formée en Allemagne. Il faut donc diminuer d’au moins cent mille hommes les pertes réelles de la campagne de 1812 ». Une anecdote, à l’occasion d’une rencontre avec l’empereur à l’avant-garde de l’armée, est tout aussi significative de ce récit très personnel et montre selon lui que « Napoléon n’était pas, comme certaines gens l’ont prétendu, un ogre toujours prêt à dévorer ceux qui osaient ne pas être de son avis. Dans deux occasions de ma vie je n’ai pas craint de lui signaler les injustices commises envers les troupes qui m’étaient confiées. Quoiqu’il les eût d’abord sanctionnées, il n’a pas balancé à les réparer et m’a témoigné sa satisfaction de l’avoir éclairé. Ceux qui se sont si bassement aplatis devant lui l’ont fait bien gratuitement ». Ce chapitre 2 donne le ton de l’ensemble du texte : non seulement Frédéric Guillaume de Vaudoncourt rend compte de tous les faits, mais il sait les replacer dans le contexte particulier du moment, les relativiser, décrire les ambiances et les atmosphères, envisager leurs conséquences et percer la personnalité des principaux acteurs. Malade du typhus, il est fait prisonnier par les Russes pendant la retraite de Russie et ne retrouve la France qu’à partir de l’été 1814, ce qui donne de longues pages sur les évolutions et les oppositions internes dans l'empire des tsars. L’heure est à la Restauration des Bourbons, auxquels se rallient la plupart des dignitaires de l’empire, mais le « vol de l’Aigle », de l’île d’Elbe à Paris par les Alpes, réveille les anciens sentiments de fidélité : de Vaudoncourt se présente parmi les premiers aux Tuileries pour offrir ses services et demande à commander une troupe de Volontaires confédérés de Moselle. Il va tenir Metz contre les Coalisés et n’accepter le retour de Louis XVIII qu’au tout dernier moment, ce qui lui vaut d’être condamné et proscrit au début de la Terreur blanche. Il est toutefois dès cette époque en relations étroites avec des francs-maçons, des républicains, des bonapartistes qui échafaudent les premiers complots. Parmi ces élites éclairées qui « retrouvent », après une « éclipse » d’une quinzaine d’années, leurs idéaux révolutionnaires de liberté des peuples, le général Frédéric Guillaume de Vaudoncourt va occuper une place tout à fait particulière.

Couverture-de-l-ouvrage--Memoires-d-un-proscrit--Tome-2--.jpg

Le tome 2 s’ouvre sur le récit de son existence d’écrivain politique et militaire à Munich, où il bénéficie de la protection de son ancien souverain, le prince Eugène, et du gouvernement royal de Bavière, et s’étend sur les années 1816 à 1834. Se déplaçant souvent à travers l’Europe, il est au Piémont, à Gênes, puis en Espagne pour soutenir les mouvements hostiles aux monarchies réactionnaires : « La réaction des despotes de la Sainte-Alliance, de même que la ligue des esprits infernaux, n’a donc su que faire du mal » ; « Le résultat de la catastrophe de 1815 avait été l’institution de la Sainte-Alliance, qui n’est autre chose qu’une Inquisition sanguinaire dont l’objet avoué est de détruire, en même temps que les institutions libérales, tout esprit de liberté ». Ses expériences se soldent par des échecs : « organisées » de bric et de broc par des individus certes idéalistes mais pour la plupart incapables d’exercer un commandement, voire de prendre une décision, elles sont rapidement réprimées. La personnalité du général domine ces événements : « Je me crus engagé d’honneur à faire ce que je pourrais pour sauver de braves militaires que j’avais commandés. Au milieu de la frayeur qui avait gagné tout le monde, j’étais à peu près le seul qui eût conservé la tête froide ». Dans ses fuites successives, il bénéficie de la solidarité invisible qui lie à travers l'Europe les anciens soldats de l’empereur pour échapper à la prison et au renvoi vers la France, mais aussi des politiques libéraux. De Vaudoncourt séjourne longuement en Espagne et consacre plusieurs chapitres à décrire les complexes rapports politiques qui s’opposent dans la péninsule, avant la guerre civile et l’intervention française. En septembre 1823, il est de retour en Angleterre et reprend sa vie d’écrivain militaire exilé. Il y apprend quelques mois plus tard la mort du prince Eugène : « Il a bien mérité la devise, qu’il n’a pas prise, mais qu’on lui a décernée : Honneur et Fidélité … J’ai été le premier à répandre sur son tombeau les fleurs de l’amitié la plus sincère, et à appeler sur sa carrière le jugement impartial et équitable de la postérité ». Victime à Londres d’une arnaque industrielle dans laquelle il perd ses derniers biens, il rejoint Bruxelles, où il fonde leJournal des Sciences Militaires et où il apprend le 31 mai 1825 qu’il est enfin autorisé à rentrer en France. Il retrouve alors difficilement les moyens de vivre décemment, connaît des problèmes de santé, poursuit la publication de nouveaux ouvrages, tente de faire reconnaître sa situation par le Conseil d’Etat, etc. Les révolutions se poursuivent : les journées de 1830 entraînent la disparition de Charles X et l’avènement de Louis-Philippe, quelques mois plus tard la Belgique à son tour se soulève, puis la Pologne. L’Italie, l’Autriche et la Suisse sont traversées par de profonds mouvements idéologiques. Les dernières lignes du livre sont à l’image de l’ensemble de l’œuvre : « Je suis encore un des soldats de cette Armée d’Italie qui, à l’annonce de l’ennemi, ne demandait pas : combien sont-ils ?, mais : où sont-ils ? … Je suis persuadé que le système qui tend à perdre la France court lui-même de plus grands dangers que nous ».

Par la véritable reconstitution d'une époque dans son ensemble, à l'échelle du continent, qu'elle permet, cette réédition doit impérativement figurer dans toute bibliothèque bien tenue. Un coffret indispensable.

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Published by guerres-et-conflits - dans Révolution et Empire
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  • : Guerres et conflits XIXe-XXIe s. se fixe pour objectif d’être à la fois (sans prétendre à une exhaustivité matériellement impossible) un carrefour, un miroir, un espace de discussions. Sans être jamais esclave de la « dictature des commémorations », nous nous efforcerons de traiter le plus largement possible de toutes les campagnes, de tous les théâtres, souvent dans une perspective comparatiste. C’est donc à une approche globale de l’histoire militaire que nous vous invitons.
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Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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