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7 décembre 2012 5 07 /12 /décembre /2012 07:00

Paul Painlevé

Science et politique de la Belle Époque aux années trente

Anne-Laure Anizan

 Painleve699.jpg

Issue d’une thèse soutenue brillamment à Sciences Po Paris en 2006, reconnue aussitôt par l’Assemblée nationale qui accordait à son auteur la mention spéciale du prix de thèse, la publication de l’ouvrage d’Anne-Laure Anizan était attendue à la fois par les chercheurs spécialistes d’histoire politique mais également pas ceux qui s’intéressent au fait militaire sans oublier les historiens de la technique. C’est dire si l’étude de la vie de Paul Painlevé (1863-1933), à la fois homme politique de premier plan et savant éminent, recouvre de nombreux domaines tout en montrant que, s’il est parfois utile et nécessaire de séparer les champs de recherche, l’analyse historique ne saurait se laisser séquencer à outrance sans perdre de sa valeur heuristique. C’est donc là tout l’intérêt des biographies qui, par l’objet même des recherches, obligent à croiser différents mondes, différents univers et à en montrer une complexité qui, pour être incarnée, n’en est pas moins celle du monde dans son ensemble. Loin de « l’illusion biographique » bourdieusienne, l’important travail de dépouillement d’archives privées et publiques effectué tend à prouver que « la biographie comme genre historique » doit pouvoir trouver toute sa place à l’université, l’auteur ayant contribué par son travail à lui redonner ses lettres de noblesse.

L’image d’un Janus constitue le fil rouge de l’analyse d’Anne-Laure Anizan car elle permet de saisir « l’ombre portée du savant sur la carrière de l’homme politique » et invite à se demander si cette dualité ne fut pas à l’origine d’un oubli relatif du personnage. Elle pose surtout la question de l’identité politique du personnage qui, par son engagement politique à gauche et son intérêt pour la chose militaire, va à l’encontre des classifications politiques communément admises.

La facture de l’ouvrage est classique mais efficace. Sur une base chronologique, Anne-Laure Anizan se propose de tracer le portrait d’un homme politique qui fut plusieurs fois ministre et président du Conseil en montrant les origines de sa vocation, sa formation scientifique puis ses premiers engagements politiques (à la faveur de l’affaire Dreyfus), son intérêt pionnier pour le domaine de l’aviation qui conditionnent l’un et l’autre son entrée en politique dans le camp des républicains socialistes. Les débuts du jeune député en politique (1910) sont particulièrement bien analysés. Anne-Laure Anizan montre clairement combien l’ancrage au centre gauche de Painlevé est peu affirmé en dehors d’une culture républicaine qui l’avait initialement projeté dans le camp de Dreyfus, et comment, tout en étant dreyfusard et « antitroisanniste », il se fait une spécialité de la chose militaire en s’affirmant à la Chambre au sein des Commissions de l’Armée, celle de la Marine, du Budget et du Suffrage universel. Painlevé devient ainsi, avant la guerre, un expert écouté de la chose militaire, reconnu particulièrement pour son intérêt pour les inventions. Tout naturellement donc, il commence la guerre au sein des commissions parlementaires davantage comme un technicien que comme un député, mais devient rapidement, en raison du bras de fer qui l’oppose au pouvoir exécutif, l’un des leaders du principe du contrôle parlementaire de la guerre. En novembre 1915, devenu ministre de l’Instruction publique et des Beaux-Arts dans le cabinet Briand, il obtient à sa demande l’ajout de la mention « et des Inventions intéressant la Défense nationale » à sa titulature ministérielle qui lui permet de donner toute la mesure de ses capacités. Grâce à des collaborations multiples, il intensifie la mobilisation scientifique du pays. Devenu ministre de la Guerre en mars 1917 dans le cabinet Ribot, il doit régler le lourd héritage de l’affaire du Chemin des Dames. Après avoir nommé Pétain à la tête des armées françaises, il entreprend de faire réprimer les mutineries tout en inaugurant de nouveaux choix stratégiques. Si son choix d’instituer des correspondants de guerre n’est pas à proprement parler une invention (ils apparaissent avec la campagne d’Italie), il sait au mieux utiliser les ressources médiatiques que la presse doit apporter en vue d’un maintien des alliances. Bien que relatifs, ses succès lui permettent d’être nommé président du Conseil en septembre 1917, mais l’expérience est de courte durée tant son autorité politique est faible.  Il est remplacé en novembre par Clemenceau. La dernière partie de l’ouvrage aborde la position de Painlevé au temps du Bloc national.  Mis en difficulté pour son action de 1917, il doit faire une campagne très dynamique pour se faire réélire aux législatives de 1919. À cette date, il se définit politiquement comme un homme à mi chemin entre les radicaux et les socialistes unifiés, cherchant le plus possible l’union des gauches ce qu’il échoue à faire, en définitive, avec la Ligue de la République. Il s’affirme pourtant comme l’un des trois grands leaders de la gauche après 1924, obtenant avec succès la présidence de la Chambre des députés, briguant en vain à la présidence de la République mais se voyant récompensé finalement par une présidence du Conseil au temps du Cartel. En tant que ministre de la Guerre, il doit à la fois réformer l’armée - réduction du service militaire et construction de la ligne Maginot - et réprimer les révoltes  - celle du Rif au Maroc et celle des Druses en Syrie - dont il ne saisit pas les origines nationalistes.  À l’image de « Painlevé-la-guerre » qui lui est alors accolée, il oppose un discours pacifiste, et bientôt antifasciste, caractéristique de la gauche républicaine de l’entre-deux-guerres.

Au final, le Painlevé d’Anne-Laure Anizan apparaît dans toute sa complexité. Il est à la fois savant et politique, un homme appartenant à la bourgeoisie intellectuelle et à la gauche, enfin un homme qui rêvait de paix mais a dû faire la guerre. Autant par les sources utilisées que par la bibliographie - on appréciera qu’elle ouvre la porte à toutes les écoles historiques sans exclusives -  ou par le style, fluide et agréable, l’ouvrage constitue une référence. Il est publié aux PUR, très belle maison d’édition de province qu’il faut féliciter pour la qualité de ses ouvrages et son dynamisme et qui achève là un cycle Painlevé initié en 2005 par des actes de colloques auxquels Anne-Laure Anizan avait d’ailleurs participé (Claudine Fontanon et Robert Frank, dir., Paul Painlevé (1868-1933). Un savant en politique).

Julie d’Andurain

Presses Universitaires de Rennes, 2012, 431 pages, 22 euros.

ISBN 978-2-7535-2080-6.

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Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

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doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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