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17 novembre 2012 6 17 /11 /novembre /2012 07:10

Tromper l'ennemi

L'invention du camouflage moderne en 1914-1918

Cécile Coutin

camouflage.jpg

Ce magnifique album est tout à la fois un vrai livre d'histoire, un livre d'art et (presque) une découverte.

On sait que dans le cadre général de la mobilisation de toutes les ressources de la nation pendant la Première Guerre mondiale, de nombreux artistes, artisans et ouvriers ont été mobilisés à partir de 1915 au sein des sections de camouflage. C'est cette histoire que raconte Cécile Coutin, avec moult détails et précisions (les amateurs connaissent les travaux dans ce domaine de Gilles Aubagnac). Particulièrement complet, l'ouvrage est divisé en 13 chapitres qui permettent d'aborder toutes les facettes du sujet, de la naissance, de l'organisation et du développement de la section de camouflage au recrutement des "artistes camoufleurs", des leurres de tous types (faux arbres, fausses cheminées, fausses borne kilométrique et jusqu'à un faux "buisson portatif" !, etc.) au camouflage des immeubles et des véhicules, en passant bien sûr par les pièces d'artillerie mais aussi les tenues individuelles et les brouillards artificiels, des vaches en carton et le faux Paris rendu célèbre à la fin de l'année dernière, ...

On apprécie l'existence d'un chapitre consacré au camouflage des navires, en particulier comme moyen de lutte contre les sous-marins, et le rappel que tous les grands belligérants développèrent ces méthodes (Britanniques, Belges, Italiens, Américains, et bien sûr Allemands). Après 1918, les artistes retournent à leur oeuvre créatrice : les formes modernes de la peinture (abstraction, cubisme) vont naître. Plus de 300 superbes illustrations font également de ce livre d'histoire un livre d'art, complété par la liste des principaux artistes français et étrangers qui servirent dans cette curieuse unité, une bibliographie et la reproduction des onze planches en couleurs du catalogue Patout (aménagement d'observatoires divers).

Un très, TRES, beau livre, qui doit trouver son lectorat bien au-delà des cercles habituels des historiens ou des amateurs d'art.

Editons Pierre de Taillac, Paris, 2012, 240 pages, 35 euros.

ISBN : 978-2-36445-015-8.

CAMOUFLAGE-2.jpg

Cécile Coutin a bien voulu répondre à nos questions :

Question : Comment une conservatrice de la BNF, en charge des fonds des des 'Arts du spectacle', en vient-elle à s'intéresser durablement à une question directement liée à la conduite des opérations ?

Réponse : Au début de ma carrière (décembre 1972), nommée conservateur du Musée d’Histoire contemporaine à Paris (section iconographique de la Bibliothèque de Documentation Internationale Contemporaine), j’ai découvert les témoignages graphiques laissés par les artistes mobilisés pendant la Première guerre mondiale, et le rôle spécifique de ceux qui ont été regroupés dans la section de camouflage créée le 14 août 1915, suite aux expériences convaincantes menées dès septembre 1914. Les décorateurs de théâtre, rompus aux effets de trompe l’œil et habitués à peindre de grandes surfaces de toiles, les peintres cubistes, aptes à la déformation de la réalité étaient particulièrement recherchés.

La rédaction d’une thèse de doctorat, soutenue en janvier 1987, et consacrée à l’œuvre de guerre du peintre Jean-Louis Forain, inspecteur du camouflage, m’entraîne à approfondir le sujet du camouflage. Je publie un important article paru en deux parties dans la revue Historiens et Géographes, en 1987 et 1988, qui constitue une des études de référence pour d’autres chercheurs s’intéressant à la question.

Puis, après 18 ans passés au Musée d’Histoire contemporaine, j’entre à la Bibliothèque nationale de France, au département des Arts du spectacle : chargée du fonds des maquettes planes et construites de décors et de costumes, je retrouve, parmi les décorateurs de la première moitié du XXe siècle, bon nombre de camoufleurs… Les fonds d’archives de certains d’entre eux, conservées dans ce département, recèlent de nouvelles informations qui enrichissent mes connaissances sur le camouflage.

Question : En quoi ce sujet est-il particulièrement important pendant la Grande Guerre et les Français n'ont-ils pas été précurseurs en la matière ?

RéponseSi le camouflage est une pratique aussi ancienne que l’homme, c’est pendant la Première guerre mondiale, à la faveur de la guerre de position (fin 1914-juillet 1918) qu’il est organisé à grande échelle, avec méthode, et de façon quasi industrielle. Ce sont bien des artistes français qui l’ont mis au point, puis enseigné aux Belges, Aux Anglais, aux Américains et aux Italiens. Dans ces diverses nations, on note cependant que certains artistes de mouvements artistiques d’avant-garde (Vorticistes anglais, Futuristes italiens) avaient intuitivement créé des œuvres proches de solutions picturales que développera le camouflage. Les expériences des uns s’enrichissent des découvertes des autres.

De son côté, mais de façon moins systématique, l’armée allemande pratique aussi le camouflage et réalise des installations particulièrement soignées. Elle utilise d’autres techniques pour dérouter ou surprendre l’adversaire, comme le déplacement fréquent de ses positions d’artillerie, et, après les attaques d’infanterie, le retrait dans des tranchées de 2e, 3e, voire 4e lignes. Son pôle d’excellence reste certainement le camouflage adapté à l’aviation.

camouflage-5.jpg

Question : Outre les artistes-peintres, que sait-on des autres professions mobilisées au sein de la Section de camouflage ?

RéponseDivers documents officiels, quelques listes découvertes dans des fonds privés, indiquent, à côté des décorateurs, des peintres, des illustrateurs et des sculpteurs -qui sont généralement les concepteurs des réalisations- les professions civiles des artisans et ouvriers chargés de l’exécution des objets et matériels de camouflage : accessoiristes de théâtre, plâtriers, peintres en bâtiment, tôliers, carrossiers, spécialistes en cuirassement, en tissus et en teintures, menuisiers, etc. On y croise aussi des hommes de lettres, des artistes du spectacle (des comédiens,  un mime). On fait appel à du personnel féminin : environ 10.000 femmes travailleront dans les ateliers de camouflage. On emploie aussi des bataillons non combattants de troupes coloniales : Annamites, Sénégalais. Enfin, on fait travailler comme manœuvres des prisonniers allemands, dans les ateliers de la zone des armées.

Sur le terrain, les installations sont exécutées sous la direction des camoufleurs, avec la participation des combattants concernés par le secteur aménagé.

Question : On se souvient qu'il y a un an le dossier du "Faux Paris" avait fait la Une des journaux. Quelles autres réalisations retiendriez-vous particulièrement ?

RéponseLe faux Paris était une idée grandiose, destiné à protéger la capitale des bombardements nocturnes. Seul l’un des trois projets imaginés a été réalisé : prêt en juillet 1918, il n’a pas eu le temps de servir, car l’assaut final et victorieux contre l’armée allemande repousse l’adversaire, dont les avions ne menacent plus Paris. Il n’en reste pas moins que la mise au point du système d’éclairage trompeur mis au point par Fernand Jacopozzi était particulièrement ingénieux. Autres réalisations remarquables :

 L’atelier de camouflage de Chantilly, construit de toutes pièces au début de 1917, profitant des expériences accumulées, conçu et organisé de façon géniale par le décorateur de théâtre Georges Lavignac.

 Les faux arbres-observatoires, et la technique mise au point pour remplacer un arbre véritable par un faux.

Le déplacement, en une nuit, de la chapelle de La Bove, démolie et reconstruite à l’identique 400 mètres plus loin, déroutant pendant 48 heures l’artillerie allemande qui s’en servait pour régler ses tirs.

 Le camouflage des coques de bateaux. Le camouflage du Grand Canal dans le parc de Versailles, repère utilisé par les aviateurs ennemis, qu’il fallait donc soustraire à leurs yeux.

Question : Quelles ont été les sources documentaires qui vous ont permis d'établir, à la fin de votre ouvrage, la liste des plus de 200 noms d'artistes mobilisés au camouflage ?

Réponse : Elles ont été très diverses : les correspondances et les carnets de guerre de Jean-Louis Forain, André Mare, Henri Bouchard, Louis de Monard, William Laparra, mentionnent de nombreux noms d’artistes ; les ordres de mission de camouflage, les photographies légendées conservées dans les archives privées ou publiques ; la colonne « observations » des registres d’inventaire des œuvres conservées au Musée d’Histoire contemporaine, qui indique parfois l’affectation de chaque artiste ; les catalogues d’expositions d’anciens artistes combattants présentées dans les années qui ont suivi la fin du conflit et le hasard des rencontres avec des descendants d’artistes qui ont fait partie de la section de camouflage.

Merci pour toutes ces réponses sur un aspect tout-à-fait original, mais extrêmement important, de cette Grande Guerre. 

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Published by guerres-et-conflits - dans Première Guerre mondiale
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commentaires

BQ 20/11/2012 18:25

Bravo!
Ici, ni trompe-oeil ni faux-fuyant, mais un Monument!

guerres-et-conflits 20/11/2012 19:00



Je dirais même plus : du bel ouvrage !


REMY



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  • : Guerres et conflits XIXe-XXIe s. se fixe pour objectif d’être à la fois (sans prétendre à une exhaustivité matériellement impossible) un carrefour, un miroir, un espace de discussions. Sans être jamais esclave de la « dictature des commémorations », nous nous efforcerons de traiter le plus largement possible de toutes les campagnes, de tous les théâtres, souvent dans une perspective comparatiste. C’est donc à une approche globale de l’histoire militaire que nous vous invitons.
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Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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