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13 septembre 2016 2 13 /09 /septembre /2016 06:00

Journal du ghetto de Lodz

1939-1943

Dawid Sierakowiak

Retrouvés par hasard et sauvés in extremis lors de la libération du ghetto de Lodz, les cahiers de Dawid Sierakowiak, qui constituent l'essentiel de ce volume, ont été publiés pour la première fois en France en 1997.

Précédé par une mise en contexte d'Alan Adelson, qui précise comment fut créé dès l'automne 1939 le ghetto de Lodz et qui était le jeune Dawid Sierakowiak, le livre s'ouvre sur un plan précis et fort bien légendé du ghetto, ce qui permet de s'y reporter au fur et à mesure des pages. Ce journal personnel s'étend du 28 juin 1939, date à laquelle l'auteur part en colonie de vacances, au 15 avril 1943, un peu plus de trois mois avant sa mort de malnutrition, de maladie et de faiblesse physique. Lodz présente en 1939 deux caractéristiques : la ville compte l'une des plus importantes communauté juive et elle est l'une des plus actives d'Europe orientale. Au fil des pages, nous pouvons lire le quasi compte rendu des journées d'un jeune homme cultivé et curieux de tout. Ses propos, "au fil de l'eau", sont souvent étonnants, comme les commentaires qu'il fait sur le discours d'Hitler du 19 septembre 1939, et dès le 20 note que "le pillage des magasins et les 'soldes' ont peu diminué, mais les 'actions', la chasse aux hommes pour le travail forcé, continuent" puis l'on apprend le 23 que "les Allemands ont fermé les synagogues pour toujours". Tout n'est pas à prendre au premier degré, dès lors qu'il note des événements se produisant hors de son environnement proche et de sa ville : le 28 septembre, il croit savoir que "les Français livrent des batailles meurtrières contre les Allemands, mais ils avancent très lentement". On comprend mieux le sentiment d'abandon que ressentiront les Polonais. De même, il confirme les rumeurs persistantes pendant plusieurs semaines de conflit entre l'Allemangne et l'URSS, en dépit du pacte germano-soviétique. Très rapidement, la sous-alimentation commence et les premières mesures discriminatoires sont prises par l'occupant. Le 7 novembre l'étoile jaune est imposée, le 15 la synagogue est incendiée : "Nous retournons au Moyen-âge". La vie quotidienne ne cesse de se dégrader, la menace d'expulsion du logement est une inquiétude quotidienne et une forme "d'exode" se développe, la ville se vidant de sa population juive. Ponctuellement, Dawid Sierakowiak se fait l'écho de rumeurs : Hitler serait mort, des soldats de l'ancienne armée polonaise mèneraient des opérations de guérilla, etc. Dans le ghetto, désormais géré par des Juifs sous contrôle allemand, une forme d'autogestion sous contrainte, la situation alimentaire n'est pas catastrophique au début, mais se dégrade bientôt et les inégalités se creusent rapidement ("J'ai été examiné par un docteur à l'école. Elle a été terrifiée par ma maigreur"). En fait, sous les brimades et les privations, le ghetto vit en quelque sorte sa propre vie dans le monde en guerre, une forme "d'autonomie" sévèrement contrôlée mais qui offre à l'intérieur des espaces de relative liberté sous réserve de produire (dans des conditions extrêmement dures) pour l'effort de guerre allemand. L'auteur est membre actif d'un groupe communiste dans son école et participe même au lancement d'un journal militant. Entre considérations générales sur l'évolution de la guerre et informations pratiques sur un quotidien de plus en plus dur, le 22 juin 1941 est marqué par une immense joie : "Il parait que les Allemands ont déclaré la guerre aux Soviétiques ! Le ghetto tout entier est électrisé par cette nouvelle". Malgré les rumeurs affirmant que "les Russes marchent sur Varsovie", il faut bientôt déchanter. Au contraire, le développement de la guerre à l'Est correspond vite à une aggravation des conditions de vie dans le ghetto, dont le chef, Rumkowski est de plus en  plus fortement critiqué : il "est très habile pour reprendre l'augmentation de l'aide sociale ; tout ce qui l'intéresse c'est la hausse de la productivité, tandis que la faim peut demeurer la même. En fait, la faim est plus forte qu'avant". Le 9 août, il écrit : "Aujourd'hui, je suis complètement malade et tout simplement incapable de bouger". Désormais, son état général ne cesse de se dégrader et malgré ses efforts, sa volonté, la misère et la maladie progressent. Dans le ghetto, il faut de plus en plus travailler au profit des Allemands, au point que cette "enclave" "devient lentement le centre de travail juif du Reich !". L'arrivée de dizaines de milliers de Juifs venus d'autres villes de la région, puis de beaucoup plus loin en Pologne et jusqu'en Lituanie comme de Juifs chassés d'Allemagne, à l'automne bouleverse le fragile équilibre social et alimentaire : "Plusieurs familles dans une seule pièce, 3,50 mètres carrés par personne". A la fin du mois de mars 1942, une rumeur insistante annonce la "liquidation" du ghetto et et l'intensification des déportations. La survie permanente s'organise ainsi, de plus en plus difficilement, au sein d'une population qui fait preuve d'un fatalisme (ou d'une naïveté) étonnant : "Les Juifs papotent de nouveau en disant que la pollitique va bien, et que hop ! La guerre va finir. Propos idiots !". Même au printemps la situation se détériore encore : "On a le visage qui maigrit et blêmit, puis on gonfle, quelques jours au lit ou à l'hôpital, et ça y est. Quelqu'un vivait, quelqu'un est mort, ayant vécu et crevé comme une bête" : on en vient au vol des quignons de pain moisis au sein de la même famille,... lorsqu'il y a du pain. Tandis qu'une partie de l'encadrement juif du ghetto mange à sa faim et même "amasse de petites fortunes pour après la guerre, en particulier les agents juifs de la Kripo", le travail devient de plus en plus dur et une majorité de la population souffre de façon croissante d'une faim extrême. La tubercolose fait des progrès rapides, "nos forces vitales s'épuisent", et les décès se succèdent autour du jeune homme, tandis que les plus jeunes, les plus âgés et les plus malades, incapables de travailler, sont déportés pour être exterminés. Scène atroce : alors que sa mère est sur le point d'être emmenée, il voit son père manger "la soupe qu'avaient  laisssée sur la cuisinière les cousins qui se cachaient chez nous" et prendre "du sucre dans leur sac". Il ne s'agit plus que de survivre. Individuellement. Les dernières pages ne sont que l'accélération de la descente aux enfers, jusqu'à l'issue fatale finale.

Un témoignage dont on ne sort pas sans être ébanlé. Un excellent document, à connaître.

Editions du Rocher, Monaco, 2016, 347 pages. 20,90 euros.

ISBN : 978-2-268-08479-4.

Quotidien d'un ghetto en Pologne

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Published by guerres-et-conflits - dans Seconde guerre mondiale
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Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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