Overblog Suivre ce blog
Editer l'article Administration Créer mon blog
19 août 2015 3 19 /08 /août /2015 07:00

Pablo Escobar

Trafiquant de cocaïne

Thierry Noël

Depuis la mort de Pablo Escobar, une légende dorée malsaine est née, essayant de faire de lui une sorte de 'Robin des bois moderne', cultivant l'ambigüité pour nous le présenter comme étant essentiellement en lutte contre l'oligarchie colombienne et les ingérences américaines. La réalité est bien plus prosaïque : il est à l'origine de la mort de milliers de personnes, a plongé son pays dans la ruine et le désordre pour développer son lucratif trafic de cocaïne, puis a utilisé tous les moyens pour échapper à la justice. Tout simplement.

Thierry Noël (déjà auteur d'un remarqué La dernière guérilla du Che, ici), retrace pour nous la vie de ce personnage, né dans une pauvre famille des environs de Medellin et qui se lance dans les petits délits peu avant ses 18 ans, promettant "à ses amis que, s'il n'a pas réuni un million de pesos colombiens à vingt-cinq ans, il se tirera une balle dans la tête". Un "défenseur du peuple", on le voit... Après le vol de voitures, il passe à l'enlèvement contre rançons de notables locaux, puis à la contrebande, progressant dans la hiérarchie criminelle, avant de se lancer de façon artisanale dans le trafic de drogue, qui commence à générer des revenus extrêmement importants au début des années 1970. Il achète une Renault 4 et effectue quelques aller-retour avec l'Equateur voisin, puis utilise un camion et recrute des subordonnés. A la fin des années 1970, la demande explose aux Etats-Unis et la culture de la coca se développe avec la protection de l'oligarchie provinciale. Des laboratoires de transformation sont construits, une flotte de petits avions permet le transport, les bénéfices sont réinvestis et le trafic décuple. Avec une inventivité qui laisse pantois, un réseau de "distribution" très efficace est organisé au sud des Etats-Unis, à partir de Miami et de la Floride. A cette époque, les Américains commencent à s'organiser (pas moins de 47 agences et services fédéraux engagés dans la lutte contre la drogue), tandis qu'en Colombie la dictature est renversée. Mais le gouvernement de gauche élu est aussitôt balayé par un coup d'Etat militaire en quelque sorte "sponsorisé" par les parrains de la drogue : "Pour la première fois, le trafic de cocaïne vient de s'offrir un gouvernement", formule excessive mais qui traduit une réalité. Sur fond de multiplication des soulèvements militaires, dans un pays appauvri et fatigué, le pouvoir revient aux civils en 1982 mais ouvre aussi "pour les gros trafiquants colombiens une période florissante". A Medellin, Escobar "s'impose comme le parrain du milieu local", avec intégration verticale de tout le processus "économique" et création de filiales périphériques. Devenu millionnaire en dollars, Escobar fait aménager une immense propriété entre Medellin et Bogota et se lance dans les actions philanthropiques (soins gratuits, alphabétisation, raccordements électriques, etc.), se créant ainsi "une clientèle dévouée". L'homme, parvenu au sommet de la richesse et vivant dans le plus grand luxe, est contradictoire : "on trouve chez lui une véritable générosité". Tandis que les barons de la drogue deviennent de véritables industriels, la violence et la corruption se généralisent pour acheter le silence de services publics entiers, illustrée par la formule "De l'argent ou du plomb ?", "archétype de la proposition mafieuse qu'on ne peut pas refuser". La situation se complique toutefois avec l'émergence des mouvements de guérilla d'inspiration marxiste, certains responsables des FARC commençant à imposer un "impôt révolutionnaire" pour protéger les cultures, les laboratoires, les aérodromes, incitant finalement les trafiquants à s'organiser "miliairement" et à financer la lutte contre les rebelles, mais aussi à démultiplier les relations à l'étranger, au point d'agir par l'intermédiaire des Cubains et de Panama pour faire libérer la soeur de l'un des parrains de la drogue. Désormais, le Panama de Noriega devient l'un des relais important dans la route du trafic vers les USA. C'est à la même époque l'épisode des Contras au Nicaragua, où narcotrafiquants et CIA travaillent de concert (les noms de Reagan et de Bush sont évoqués), tandis qu'en Colombie même les barons de la drogue s''associent aux groupes d'autodéfense et à l'armée pour lutter contre les mouvements révolutionnaires. En 1982, c'est l'apothéose : élu député du parti Libéral (si, si...), Escobar fait son entrée au parlement "accompagné d'une foule de partisans et de gardes du corps" ! Mais la Roche tarpéienne est proche du Capitole : d'anciens dossiers d'assassinats ressortent des cartons, une partie de la presse s'en mêle, un nouveau colonel prend la tête de la police anti-drogue et les Etats-Unis se décident à placer Escobar sur la liste des personnes recherchées. Le Panama devient moins sûr, les opérations héliportées se multiplient contre les laboratoires, et Escobar doit brièvement trouver refuge au Nicaragua... sandisniste. L'argent n'a vraiment pas d'odeur ! Tandis que le parrain de Medellin multiplie les initiatives pour préserver son trafic et ouvrir de nouvelles routes, l'étau se resserre peu à peu autour de lui. Arrestations sur le territoire américain, évolutions politiques dans différents pays latino-américains, meurtres et assassinats en série, attentats, enlèvements crapuleux : l'environnement devient de plus en plus violent et dangereux, tandis que le "Contragate" puis "l'Irangate" secouent le Congrès américain. Escobar rode alors son discours sur l'influence politique et économique que les USA prétendent exercer au nom, officiellement, de la lutte contre le trafic de drogue qui ne serait qu'une forme de leur impérialisme. Il multiplie les interventions médiatiques contre les menaces d'extradition qui pèse sur lui, tout en continuant à exercer des pressions et à multiplier les délits. Il en vient même à engager un spécialiste des explosifs pour réaliser des attentats. En 1988, il est au sommet de sa puissance mais ses manières expéditives commencent à déranger même parmi les autres narcotrafiquants. C'est la guerre entre les cartels de Medellin et de Cali, dont le gouvernement tente de tirer partie. Plusieurs grandes offensives sont lancées contre Escobar, mais il parvient toujours à s'échapper tandis que le mouvement paramilitaire lié aux trafics est à son tour officiellement combattu. La situation se dégrade continuellement, jusqu'à l'assassinat du candidat donné en tête de la course à l'élection présidentielle. A la fin des années 1980 le pays semble réellement sombrer dans le chaos, entraînant dans une spirale infernale les Etats voisins, Cuba et Panama au premier rang. Le président Barco décide de réagir en lançant la lutte dans tous les domaines. Pour le gouvernement : "La Colombie est en guerre, ce n'est pas une simple expression réthorique. C'est une guerre contre les trafiquants et les terroristes". Ces derniers répondent : "Nous déclarons la guerre totale et absolue au gouvernement, à l'oligarchie industrielle et politique, aux journalistes qui nous ont attaqués et outragés, aux juges qui se sont vendus au gouvernement". Les vagues d'attentats se succèdent tandis que le Corps d'élite de la police s'installe à demeure à Medellin. Escobar profite alors de son image de "bandit populaire" et d'un réel soutien populaire, même si "dans les parcs, les rues et les avenues de la ville, c'était la bataille générale, parce que, quand on croisait des bandits, on s'envoyait du plomb". On ne compte pas moins de cent attentats pour les quatre derniers mois de l'année 1989, jusqu'à l'explosion en vol d'un appareil des lignes aériennes civiles. De troubles négociations au début de l'année 1990 se traduisent par une brève pause dans la violence, mais dès le mois de mars les opérations reprennent : entre avril et août "plus de 450 policiers sont tués", "la violence et le chaos vont crescendo". Si Escobar parvient encore à échapper durant l'été à une grande opération aéroportée lancée contre lui, ses proches sont abattus et ses jours semblent comptés. Mais la Colombie elle-même est épuisée par cette lutte et le gouvernement ouvre des négociations avec le trafiquant et l'on vous laisse découvrir p. 282 les extraordinaires conditions de "détention" qu'Escobar accepte de faire... Avec un nombre de victimes "qui correspond à des chiffres propres à un conflit armé classique", un conflit qui pourtant n'est pas encore terminé, et d'abord entre les cartels. C'est finalement une organisation "officiellement non officielle" qui porte les derniers coups à l'entourage d'Escobar en utilisant les mêmes moyens terroristes et c'est le commandant Aguilar qui "loge" l'ancien parrain déchu, grâce aux écoutes téléphoniques, dans un appartement de Medellin : "Pablo Escoobar est mort ! Vive la Colombie".

Ce n'est pas un roman noir, mais l'histoire d'un pays pendant une trentaine d'années. C'est passionnant. A tous les points de vue.

Editions Vendémiaire, Paris, 2015, 381 pages, 24,- euros.

ISBN : 978-2-36358-175-4.

Violence et corruption

Partager cet article

Repost 0
Published by guerres-et-conflits - dans Amériques
commenter cet article

commentaires

Qui Suis-Je ?

  • : Guerres-et-conflits
  • : Guerres et conflits XIXe-XXIe s. se fixe pour objectif d’être à la fois (sans prétendre à une exhaustivité matériellement impossible) un carrefour, un miroir, un espace de discussions. Sans être jamais esclave de la « dictature des commémorations », nous nous efforcerons de traiter le plus largement possible de toutes les campagnes, de tous les théâtres, souvent dans une perspective comparatiste. C’est donc à une approche globale de l’histoire militaire que nous vous invitons.
  • Contact

  • guerres-et-conflits
  • L'actualité de la presse, de l'édition et de la recherche en histoire

Partenariat

CHOUETTE

Communauté TB (1)

Recherche

Pour nous joindre

guerres-et-conflits@orange.fr

Cafés historiques de La Chouette

Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

Sur la toile