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6 août 2015 4 06 /08 /août /2015 07:00

Port-Arthur

8 février 1904 - 5 janvier 1905

Bruno Birolli

L'auteur, auquel on doit une biographie récente du général Ishiwara Kanji, "l'homme qui déclencha la guerre", nous le rappelle à la fin de son bref préambule : "Du point de vue de l'histoire militaire, le 20e siècle commence en 1904 devant Port-Arthur", à l'occasion de cette guerre russo-japonaise qui marque l'émergence du Japon comme grande puissance.

Les premiers chapitres posent le cadre du prochain conflit en présentant successivement la situation en Mandchourie, objet de toutes les convoitises et prélude suppose-t-on à l'ultime démembrement de la Chine, la politique américaine d'Open Door et l'alliance entre Londres et Tokyo, les deux armées en présence avec leurs forces et leurs faiblesses, la situation locale enfin avec la topographie de Port-Arthur et le détail de ses nombreuses positions fortifiées, fortifications souvent dépassées qui n'ont plus que l'apparence de la puissance. Le chapitre 5 est consacré au début des opérations militaires japonaises, avec un raid naval de nuit, le 8 février 1904, contre la flotte russe à l'ancre dans le port. Sans réel succès, cette attaque est prolongée par des escarmouches maritimes pendant plusieurs semaines, les Japonais hésitant à s'approcher sous le feu des batteries côtières, mais l'étau se resserre néanmoins peu à peu sur la garnison que commande visiblement fort mal le général Stoessel (avant d'être relevé d'une partie de ses prérogatives militaires) et que la 3e Armée japonaise commence à débarquer prudemment à une petite centaine de kilomètres de la place forte. Les premières batailles voient déjà l'emploi systématique des tranchées, des réseaux de fil de fer (Nanshan) et Bruno Birolli souligne la qualité de la coordination interarmées chez les Japonais et l'opiniâtreté du soldat russe qui résiste bravement. A la fin du mois de mai, les Russes se sont repliés à 25 km. environ du port et les combats sur les hauteurs de Kenzan se terminent à la baïonnette. L'auteur observe également à plusieurs reprises que les jeunes officiers nippons savent faire preuve d'initiatives et d'idées novatrices, contrairement aux chefs plus âgés, "peu imaginatifs" et qui respectent scrupuleusement la doctrine en vigueur. Les assauts japonais successifs sont soigneusement préparés par l'artillerie (en dépit du manque de pièces lourdes), qui dispose d'un réseau téléphonique complet pour la première fois dans l'histoire militaire : "Une des photos de presse qui étonnent le plus les contemporains de la guerre russo-japonaise est celle du général Oku dirigeant la bataille de Nanshan de derrière un bureau couvert d'une dizaine de téléphones". Mais cela n'empêche pas les pertes d'être très élevées : lors de pratiquement tous les engagements, les Russes perdent beaucoup moins d'hommes que l'armée du Mikado. Le 19 août, lors de l'assaut de la cote 174 défendue par quelques mitrailleuses et deux canons, "malgré le feu incessant de dix batteries japonaises, les Russes tiennent quatre jours. Quand ils se retirent, ils abandonnent 350 morts. Les Japonais payent cette victoire de 1.400 morts et blessés". Déjà, l'artillerie se montre relativement impuissante à détruire les réseaux de fil de fer et malgré la puissance de l'effort japonais, les vieux forts russes tiennent et les régiments de tirailleurs sibériens résistent : les combats sont "d'une rare sauvagerie" et souvent du côté japonais par "une suite d'assauts improvisés et désordonnés, de tâtonnements brouillons". A compter du mois de septembre, comprenant que la victoire sera difficile et longue à obtenir, le commandant en chef japonais doit se résoudre à un siège en règle, marqué par de petites opérations terrestres qui restent extrêmement coûteuses, les pertes se chiffrant à 5000 hommes par mois. L'artillerie tient souvent le premier rôle (y compris avec l'arrivée d'obusiers japonais de 280 mm. ou la mise au point de mortiers de tranchée rudimentaires par les Russes), mais les sapeurs entrent aussi en ligne, aident l'infanterie à se protéger et à progresser, multiplient les sapes contre les forts : "90% des 600 hommes du régiment du génie de la 1ère division meurent". D'autres innovations sont développées : le chemin de fer de campagne facilite la logistique de l'armée nippone, les grenades à main font leur apparition et les torpilles bangalore sont mises au point, les anciennes mines dont les chambres comptent parfois plusieurs tonnes d'explosif sont reises à l'honneur. Une à une, les positions russes sont (très difficilement) écrasées. La place forte tient cependant toujours et parvient même à résister à un nouvel assaut général le 30 octobre : 30.000 hommes attaquent sur un front de 3 kilomètres. C'est un échec cuisant. Si les tranchées russes de première ligne sont (parfois) emportées, les Japonais ne progressent presque pas : "L'armée de siège découvre que le soldat russe est un défenseur hors de pair qui s'accroche dans les ruines des forts et meurt aussi bien qu'un Japonais ... Cet échec est une humiliation". Les assauts reprennent, les attaques se poursuivent, les milliers de morts s'accumulent. Fin novembre-début décembre, l'artillerie se déchaîne tandis que peu-à-peu, mais toujours au prix de pertes très élevées du fait de la résistance et des contre-attaques locales russes, les assaillants progressent : "Lentement, sûrement, mètre par mètre, en les tuant un à un, les Japonais acculent les ultimes défenseurs (de la colline 203) sur le versant-est". Le 15 décembre, la mort à 100 m. des lignes japonaises du général Kondratenko, "l'âme de la défense, celui qui plus que tout autre a fait résister la forteresse", annonce la chute de la place, effective le 31 décembre dans l'après-midi. 

Une bataille qui annonce visiblement les combats de la Grande Guerre (y compris dans une étonnante "fraternisation" le 2 décembre 1904, pendant quelques heures avant que les combats ne reprennent avec autant de violence qu'auparavant), avec son artillerie et ses mitrailleuses d'infanterie. Mais les enseignements n'en sont tirés par aucun pays, "paradoxalement, les enseignements du siège ne sont pas mieux perçus au Japon". Un très bon volume, à méditer, qui se termine par une chronologie détaillée et une petite bibliographie commentée.

Economica, Paris, 2015, 125 pages, 19,- euros.

ISBN : 978-2-7178-6802-9

La page FB de l'auteur : ici.

Première grande bataille du XXe siècle

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Published by guerres-et-conflits - dans Extrême-Orient
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Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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