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13 janvier 2014 1 13 /01 /janvier /2014 06:25

L'art de la guerre et la technique

Charles Ailleret

Après la recension en mars 2013 de l'Histoire de l'armement du colonel Ailleret, comportant une brève présentation biographique de l'auteur, voici un deuxième volet consacré à un ouvrage tout aussi classique paru en 1950. Écrit dans une langue claire et fluide qui en rend la lecture plaisante, ce mince volume fournit à la réflexion une solide armature intellectuelle toujours d'actualité. Le général Blanc s'interroge dans la préface l'officier technicien constituera-t-il l'ossature de notre armée de demain ?(p.8). En six chapitres s'enchaînant selon une progression logique qui paraît très naturelle, Ailleret répond de manière approfondie, envisageant la question, devenue centrale au XXe siècle, de la liaison entre l'art militaire et la technique. Il étudie les modifications survenues en cinquante ans - entrecoupés de deux guerres mondiales – dans les circonstances matérielles et politiques des conflits. Les évolutions qui affectent les moyens de combat et la structure des sociétés qui les mettent en œuvre forment la trame du livre, les rapports entre engins et méthodes de combat devenant de plus en plus étroits. Leur compréhension par les décideurs revêt un caractère de plus en plus indispensable. Les distances sur lesquelles se déroulent les affrontements s'accroissent de manière exponentielle, la part dévolue aux aéronefs, balbutiante au début du XXe siècle, étant de plus en plus significative. À une époque où les avancées se précipitent dans le domaine militaire, il s'agit de concevoir, d'organiser le combat dans les trois dimensions, en planifiant des programmes d'armement qui accompagnent cette évolution dominée par une imprévisibilité croissante. Marqué par les enseignements récents de la Seconde Guerre mondiale, et les développements envisagés de la « guerre froide », ce livre, rédigé à l'époque où plane la menace de l'holocauste atomique, expose néanmoins une pensée assez intemporelle sur la science et la technique. Il passe en revue les apports des ingénieurs, techniciens - dont il précise les rôles, ainsi que leur interface avec les militaires – de l'artillerie lourde au couronnement finalde l'explosif nucléaire (p.27). La France et ses forces se trouvent alors dans une situation où il s'agit de se projeter dans un avenir proche ou plus lointain, ce qui suppose de pratiquer des extrapolations plus ou moins hasardeuses. Le colonel Ailleret indique certaines grandes orientations de l'architecture future de la défense nationale, soulignant le rôle qu'il convient de réserver à la technique et à ceux qui s'y consacrent, en améliorant leur formation de manière à coordonner leur action avec celle de l'ensemble du corps militaire. La complexité croissante des processus aboutissant à la création d'armements soit inédits, soit perfectionnés, implique que s'établissent des synergies non seulement au sein du trinôme air-terre-mer, mais également entre les forces, le monde industriel et celui des savants. Les exemples récurrents choisis pour illustrer les démonstrations sont ceux des chars pour la Première Guerre mondiale. Pour la Seconde, ce sont les projectiles autopropulsés V1 et V2 élaborés par les Allemands et les premières bombes atomiques américaines. Les figures les plus citées sont Winston Churchill et le ministre de l'armement du IIIe Reich Albert Speer. Une nation moderne se doit de porter une attention soutenue au passage critique de la recherche désintéressée à la phase de la science appliquée, certaines découvertes pouvant être potentiellement mises au service des armées, sans qu'existe un lien de subordination rigoureux entre les différents univers. La conception et la réalisation de matériels convenables résulte forcément d'une coopération efficace allant de la stratégie à la science et à l'usine (p.101). Se dégage une possibilité de manœuvre nouvelle, celle des « recherches et études » qui consiste à mettre au point des armes qui surclassent en qualité celle de l'adversaire pour provoquer au dépens de celui-ci un déséquilibre décisif (p.29).Ménager le secret, condition du plein succès de ce type d'entreprise s'avère du reste plus difficile que d'obtenir une surprise tactique sur le terrain. Il est nécessaire de pouvoir engager massivement, et non ponctuellement, les engins ou dispositifs récents - l'adversaire élaborant dans tous les cas une riposte dont les effets se font sentir à plus ou moins longue échéance. Les matériels à la disposition des états-majors antagonistes façonnent, à un degré variable, les formes adoptées par les opérations. Stabilisation ou guerre de mouvement ne sont pas uniquement imputables au style de commandement, mais également aux conditions de l'armement (p.58). Le colonel Ailleret, un peu à rebours des tendances dominantes au sein de l'armée française contemporaine, insiste sur l'importance de l'acquisition d'une sérieuse culture technique par les officiers des différentes armes, qui toutes sont devenue « savantes », ce qualificatif n'étant plus l'apanage de l'artillerie ou du génie. Invitant à combattre toute cristallisation fâcheuse (p.179) de la pensée militaire, sa réflexion exigeante se teinte quelquefois d'ironie. Évoquant le sort des armes qui se périment malgré les efforts de leur défenseurs nostalgiques, telles la cavalerie dans sa fonction de combat ou l'aérostation, il utilise des formules assez piquantes. À propos des « saucisses » françaises à l'orée du second conflit mondial, il explique que toutes celles qui voulurent prendre l'air se firent héroïquement descendre (p.158). Les divergences traditionnelles entre marins et aviateurs, préjudiciables aux intérêts de la défense nationale - concept en devenir dans l'après 1945 – lui inspirent ce constat désabusé : la forme et les insignes de la casquette exercent une influence déterminante sur la manière de raisonner du cerveau qu'elle abrite (p.161). Embrassant les diverses modalités de l'action des forces, L’Art de la guerre et la technique traite de manière approfondie le passage d'un XIXe encore sous influence napoléonienne - le rythme d'évolution du matériel demeurant lent et relativement prévisible - aux conditions de la guerre du XXe siècle. Celles-ci imposent aux grandes puissances de penser les programmes d'armement dans une logique parfois semi-expérimentale, une responsabilité de plus en plus grande incombant aux décideurs. Il s'agit en effet de concilier la temporalité du progrès technique avec les avancées de la stratégie et de la tactique. L'ouvrage synthétique du colonel Ailleret, intellectuel et praticien, pose des axes de réflexion encore utiles pour l'appréhension des enjeux actuels.

Candice Ménat

Lavauzelle, Paris, 1950, 179 pages.

D'occasion à partir de 10 euros.

 

Guerre et technique

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Published by guerres-et-conflits - dans Histoire économique et technique
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Prochaine séance : pour la rentrée de septembre. Le programme complet sera très prochainement mis en ligne.

Publications personnelles

Livres

 

doumenc-copie-1.jpgLa Direction des Services automobiles des armées et la motorisation des armées françaises (1914-1918), vues à travers l’action du commandant Doumenc

Lavauzelle, Panazol, 2004.

A partir de ma thèse de doctorat, la première étude d’ensemble sur la motorisation des armées pendant la Première Guerre mondiale, sous l’angle du service automobile du GQG, dans les domaines de l’organisation, de la gestion et de l’emploi, des ‘Taxis de la Marne’ aux offensives de l’automne 1918, en passant par la ‘Voie sacrée’ et la Somme.

 

La mobilisation industrielle, ‘premier front’ de la Grande Guerre ? mobil indus

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2005 (préface du professeur Jean-Jacques Becker).

En 302 pages (+ 42 pages d’annexes et de bibliographie), toute l’évolution industrielle de l’intérieur pendant la Première Guerre mondiale. Afin de produire toujours davantage pour les armées en campagne, l’organisation complète de la nation, dans tous les secteurs économiques et industriels. Accompagné de nombreux tableaux de synthèse.

 

colonies-allemandes.jpgLa conquête des colonies allemandes. Naissance et mort d’un rêve impérial

14/18 Editions, Saint-Cloud, 2006 (préface du professeur Jacques Frémeaux).

Au début de la Grande Guerre, l’empire colonial allemand est de création récente. Sans continuité territoriale, les différents territoires ultramarins du Reich sont difficilement défendables. De sa constitution à la fin du XIXe siècle à sa dévolution après le traité de Versailles, toutes les étapes de sa conquête entre 1914 et 1918 (388 pages, + 11 pages d’annexes, 15 pages de bibliographie, index et cartes).

 

 caire damasDu Caire à Damas. Français et Anglais au Proche-Orient (1914-1919)

 14/18 Editions, Saint-Cloud, 2008 (préface du professeur Jean-Charles Jauffret).

Du premier au dernier jour de la Grande Guerre, bien que la priorité soit accordée au front de France, Paris entretient en Orient plusieurs missions qui participent, avec les nombreux contingents britanniques, aux opérations du Sinaï, d’Arabie, de Palestine et de Syrie. Mais, dans ce cadre géographique, les oppositions diplomatiques entre ‘alliés’ sont au moins aussi importantes que les campagnes militaires elles-mêmes.

 

hte silesieHaute-Silésie (1920-1922). Laboratoire des ‘leçons oubliées’ de l’armée française et perceptions nationales

‘Etudes académiques », Riveneuve Editions, Paris, 2009.

Première étude d’ensemble en français sur la question, à partir du volume de mon habilitation à diriger des recherches. Le récit détaillé de la première opération civilo-militaire moderne d’interposition entre des factions en lutte (Allemands et Polonais) conduite par une coalition internationale (France, Grande-Bretagne, Italie), à partir des archives françaises et étrangères et de la presse de l’époque (381 pages + 53 pages d’annexes, index et bibliographie).

 

cdt armee allde Le commandement suprême de l’armée allemande 1914-1916, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général von Falkenhayn 

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Le texte original de l’édition française de 1921 des mémoires de l’ancien chef d’état-major général allemand, accompagné d’un dispositif complet de notes infrapaginales permettant de situer les lieux, de rappeler la carrière des personnages cités et surtout de comparer ses affirmations avec les documents d’archives et les témoignages des autres acteurs (339 pages + 34 pages d’annexes, cartes et index).

 

chrono commChronologie commentée de la Première Guerre mondiale

Perrin, Paris, 2011.

La Grande Guerre au jour le jour entre juin 1914 et juin 1919, dans tous les domaines (militaire, mais aussi politique, diplomatique, économique, financier, social, culturel) et sur tous les fronts. Environ 15.000 événements sur 607 pages (+ 36 pages de bibliographie et d’index).

 

 Les secrets de la Grande Guerrecouverture secrets

Librairie Vuibert, Paris, 2012.

Un volume grand public permettant, à partir d’une vingtaine de situations personnelles ou d’exemples concrets, de remettre en lumière quelques épisodes peu connus de la Première Guerre mondiale, de la question du « pantalon rouge » en août 1914 à l’acceptation de l’armistice par von Lettow-Vorbeck en Afrique orientale, après la fin des hostilités sur le théâtre ouest-européen.

 

Couverture de l'ouvrage 'Mon commandement en Orient'Mon commandement en Orient, édition annotée et commentée des souvenirs de guerre du général Sarrail

14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2012

Le texte intégral de l'édition originale, passé au crible des archives publiques, des fonds privés et des témoignages des acteurs. Le récit fait par Sarrail de son temps de commandement à Salonique (1915-1917) apparaît véritablement comme un exemple presque caricatural de mémoires d'autojustification a posteriori

 

 

Coordination et direction d’ouvrages

 

Destins d’exception. Les parrains de promotion de l’Ecole Spéciale Militaire de Saint-Cyr

SHAT, Vincennes, 2002.

Présentation (très largement illustrée, 139 pages) des 58 parrains qui ont donné leur nom à des promotions de Saint-Cyr, entre la promotion « du Prince Impérial » (1857-1858) et la promotion « chef d’escadrons Raffalli » (1998-2001).

 

fflLa France Libre. L’épopée des Français Libres au combat, 1940-1945

SHAT, Vincennes et LBM, Paris, 2004.

Album illustré présentant en 191 pages l’histoire et les parcours (individuels et collectifs) des volontaires de la France Libre pendant la Seconde guerre mondiale.

 

marque courageLa marque du courage

SHD, Vincennes et LBM, Paris, 2005.

Album illustré présentant en 189 pages l’histoire des Croix de Guerre et de la Valeur Militaire, à travers une succession de portraits, de la Première Guerre mondiale à la Bosnie en 1995. L’album comporte en annexe une étude sur la symbolique, les fourragères et la liste des unités d’active décorées.

 

  90e anniversaire de la Croix de guerre90-ANS-CROIX-DE-GUERRE.jpg

SHD, Vincennes, 2006.

Actes de la journée d’études tenue au Musée de l’Armée le 16 novembre 2005. Douze contributions d’officiers historiens et d’universitaires, français et étrangers, de la naissance de la Croix de guerre à sa perception dans la société française, en passant les décorations alliées similaires et ses évolutions ultérieures.

 

france grèceLes relations militaires franco-grecques. De la Restauration à la Seconde guerre mondiale 

SHD,Vincennes, 2007.

Durant cette période, les relations militaires franco-grecques ont été particulièrement intenses, portées à la fois par les sentiments philhellènes qui se développent dans l’hexagone (la France est l’une des ‘Puissances protectrices’ dès la renaissance du pays) et par la volonté de ne pas céder d’influence aux Anglais, aux Allemands ou aux Italiens. La campagne de Morée en 1828, l’intervention en Crète en 1897, les opérations en Russie du Sud  en 1919 constituent quelques uns des onze chapitres de ce volume, complété par un inventaire exhaustif des fonds conservés à Vincennes.

 

verdunLes 300 jours de Verdun

Editions Italiques, Triel-sur-Seine, 2006 (Jean-Pierre Turbergue, Dir.).

Exceptionnel album de 550 pages, très richement illustré, réalisé en partenariat entre les éditions Italiques et le Service historique de la Défense. Toutes les opérations sur le front de Verdun en 1916 au jour le jour.

 

DICO-14-18.jpgDictionnaire de la Grande Guerre

(avec François Cochet), 'Bouquins', R. Laffont, 2008.

Une cinquantaine de contributeurs parmi les meilleurs spécialistes de la Grande Guerre, 1.100 pages, 2.500 entrées : toute la Première Guerre mondiale de A à Z, les hommes, les lieux, les matériels, les opérations, les règlements, les doctrines, etc.

 

fochFerdinand Foch (1851-1929). Apprenez à penser

(avec François Cochet), 14/18 Editions - SOTECA, Saint-Cloud, 2010.

Actes du colloque international tenu à l’Ecole militaire les 6 et 7 novembre 2008. Vingt-quatre communications balayant tous les aspects de la carrière du maréchal Foch, de sa formation à son héritage dans les armées alliées par des historiens, civils et militaires, de neuf nations (461 pages + 16 pages de bibliographie).

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